UNSpecial No 610– Septembre - September 2002
 

La Suisse au Conseil de sécurité?

Interview de l’Ambassadeur François Nordmann, Représentant permanent de la Suisse près les organisations internationales à Genève et Observateur permanent auprès de l’Office des Nations Unies depuis décembre 1999.

Interview by Jean Michel Jakobowicz.

 

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Quel effet cela faisait-il d’être Ambassadeur auprès des Nations Unies sans en être membre ? 
La Suisse n’était certes pas membre des Nations Unies, mais elle est membre de toutes les organisations spécialisées. Dans ces enceintes, elle avait le plein exercice de ses droits, à égalité avec les autres États. C’est uniquement dans ses relations avec l’Office des Nations Unies à Genève qu’il y avait une différence, par exemple au sein du comité diplomatique. Tout le monde savait que la Suisse finirait par adhérer, mais que c’était une évolution lente. C’était plus un sujet de conversation qu’un réel problème avec mes collègues.

Qu’est-ce qui va être différent après le mois de septembre ? 
Essentiellement le fait que certains dossiers discutés à Genève dans des commissions vont devoir être « accompagnés » à New York, par exemple ceux des droits de l’homme ou du désarmement. Jusqu’à présent, nous pouvions nous exprimer à la Commission, mais ensuite, nous n’avions plus voix au chapitre. Maintenant, nous allons devoir assurer la continuité jusqu’au sein de l’Assemblée générale.

Qu’avez-vous fait personnellement pour aider à l’adhésion de la Suisse aux Nations Unies ? 
Sur un plan politique, la campagne a été menée par les partis, par un comité ad hoc et par les représentants de l’économie suisse. Cela a été un mouvement national qui a eu des relais dans tous les cantons. La Mission à New York et celle de Genève avaient un rôle d’information du public. Notre tâche était de dire ce qu’était l’ONU, comment les choses fonctionnaient pratiquement. Nous avons fait des exposés à ceux qui nous le demandaient, nous avons donné des interviews à la presse car notre action était essentiellement de soutenir la position du Conseil fédéral.

Qu’est-ce que cela va changer pour votre successeur ? 
L’ONU, c’est principalement à New York. Pour Genève, le changement sera essentiellement psychologique. Il est quand même beaucoup plus agréable de pénétrer au Palais des Nations la tête haute plutôt que de raser les murs en essayant d’éviter untel qui va m’agonir de reproches parce que la Suisse a tourné le dos à la communauté internationale. J’avais des collègues qui avaient déjà tout un discours prêt dans ce sens. Je savais exactement ce qu’ils allaient me dire. Mon successeur fera partie d’une grande société dont les actions sont cotées en bourse…

… Ce n’est peut-être pas un exemple très positif au jour d’aujourd’hui… 
Je veux dire par là qu’il participera à un échange avec d’autres États sur des textes, des soutiens de candidatures, des votes… Jusqu’à présent, on savait que les Suisses n’avaient pas la possibilité de le faire, nous étions donc des partenaires moins intéressants. On nous écoutait poliment mais on savait qu’à un moment donné, notre influence s’arrêtait. Ce n’est désormais plus le cas.

Est-ce que cela va modifier quelque chose à la position de la Suisse dans le concert des nations ?
Oui et non. Non, parce que la Suisse a pris grand soin de proclamer qu’elle allait poursuivre sa politique de neutralité. Oui, parce qu’elle va devoir se positionner par rapport à un certain nombre de thèmes, de problèmes qu’aujourd’hui elle ne traite pas, ne serait-ce que pour se prononcer sur les résolutions de l’Assemblée générale. Elle va devoir se situer et relever les défis qui ne manqueront pas de se produire. Elle va pouvoir jouer le jeu de donner et prendre qui caractérise l’Assemblée générale.

À quoi pensez-vous lorsque vous dites que la Suisse va devoir se positionner ?
Aujourd’hui, la Suisse défend des points de vue dans divers domaines, qui touchent à beaucoup d’aspects de la sécurité humaine – concept qui embrasse la sécurité proprement dite, mais aussi le développement durable, la lutte pour la paix et le désarmement, etc. Il s’agit concrètement du droit international humanitaire, de la politique de paix, de développement de l’état de droit et de la démocratie. Nous allons certainement nous intéresser à cette problématique et approfondir nos contacts avec le réseau d’Etats qui travaillent déjà de concert dans ce secteur. Nous devons développer une diplomatie au niveau de l’Organisation mondiale, dans un contexte politique, tout en préservant notre neutralité , nous allons rechercher des partenaires, à l’instar de ce que nous faisons déjà dans d’autres enceintes que les Nations Unies (OSCE, OMC, OCDE, Conseil de l’Europe, etc.)

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Est-ce que le fait d’entrer aux Nations Unies va avoir un impact sur la Suisse ?
Notre politique étrangère, dotée d’un nouvel instrument et d’un champ d’action élargi, va prendre un nouvel essor. Beaucoup de pays vont suivre nos premiers mouvements sur cette scène et nous serons exposés à des problèmes nouveaux, ce qui ne manquera pas d’avoir un impact, notamment didactique, sur l’opinion publique suisse, très attentive à ce que les Nations Unies peuvent faire.

La Suisse, membre permanent du Conseil de sécurité ?
Nous allons devoir tout d’abord consolider l’adhésion. Je veux dire par là qu’il faudra un certain nombre d’années pour que nous maîtrisions l’instrument et que nous soyons à l’aise. Nous devons aussi nous affirmer dans notre groupe géographique. Et nous devrons envisager les éventuelles candidatures dans les différents organes sur la base de nos priorités et de nos intérêts. Le Conseil de sécurité ne répond pas pour l’instant à ces critères. Un jour viendra où nous pourrons apporter notre contribution à cet organe. Pour le moment, nous voulons commencer par être un bon État membre de l’Assemblée générale.

Pour l’instant, il n’y a pas de haut fonctionnaire suisse dans l’Organisation. Votre adhésion va-t-elle changer les choses ? 
Jusqu’à présent, le Secrétaire général devait se justifier à chaque fois qu’il nommait un haut fonctionnaire suisse, ce ne sera plus le cas dorénavant. Il nous incombe de proposer des candidatures valables, de former des gens, de pousser des jeunes à entrer assez tôt dans l’Organisation pour y faire carrière.

Est-ce que cela va changer quelque chose à la présence des fonctionnaires suisses dans le secrétariat ? 
En raison de notre non-appartenance à l’Organisation, le nombre de fonctionnaires suisses dans l’Organisation était très faible. Après le mois de septembre, nous aurons droit comme tous les pays à un quota. De ce fait, il y aura sûrement plus de fonctionnaires suisses aux Nations Unies.

Vous allez maintenant occuper le poste d’Ambassadeur suisse à Paris. Votre prochaine mission est-elle de travailler à l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne ? 
Tout d’abord, l’Union n’a pas son siège à Paris et de surcroît, l’adhésion est un problème de politique intérieure beaucoup plus complexe que l’adhésion à l’ONU. Elle met en jeu beaucoup plus d’éléments. Elle implique une modification du fonctionnement même de la démocratie. Elle comporte un transfert de souveraineté, elle implique des changements dans la vie économique. Le débat est engagé en Suisse et il est loin d’être clos. L’avenir nous en dira plus. Tout ce que je peux faire à ce propos, ce sera de rapporter depuis Paris l’évolution de l’Union. La décision reste celle du peuple.