UNSPECIAL No 606– AVRIL - APRIL 2002
 

Margherita Agnelli de Pahlen:

Un Peintre entre Orient et Occident

Cristina Giordano, Bibliothèque ONU

L‘Italie et la Russie: deux pays éloignés, apparemment sans langue, religion ou civilisation en commun. L’Italie: solidement encrée dans la tradition classique de l’Occident, dont elle a été la berceau. La Russie: éternellement suspendue entre l’Orient et l’Occident,héritière des splen- deurs byzantines et des fureurs tatares, tout en aspirant à la modernité et à un rôle de puissance mondiale.

Pourtant, un lien secret unit ces deux grandes civilisa- tions. L’Italie et la Russie se cherchent, s’attirent, tombent sous le charme l’une de l’autre. C’est que, malgré la distance qui les sépare, leurs peuples partagent de grands trésors d’humanité: générosité, sensibilité, amour de la poésie et de la musique, pour n’en citer que quelques uns.

S’il n’est pas difficile de deviner quel charme l’Italie solaire et chaleureuse a pu exercer en tout temps sur les esprits de l’Est, la fascination que la Russie exerce sur les Italiens emprunte souvent des chemins secrets, subtils et personnels. Le peintre Margherita Agnelli De Pahlen, dont nous avons la possibilité d’admirer les ouvres dans le cadre d’une exposition organisée par la Mission de l’Italie du 11 au 28 mars au Palais des Nations, représente un cas très significatif dans ce sens. Mme Agnelli De Pahlen appartient à l’une des familles les plus illustres d’Italie et a vécu dans de nombreux pays, en entrant en contact avec des traditions culturelles différentes. Elle a commencé ses études d’art à Rome, mais c’est dans le cadre du célèbre Institut Saint-Serge de Paris, l’un des centres de théologie orthodoxe les plus réputés, que sa vocation artistique a pu éclore, sous la direction du Père Drobot, qui l’a initiée à la peinture russe sacrée, celle des icônes.

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Pour Mme Agnelli De Pahlen, peindre signifie, en effet, répondre à une très forte exigence d’ordre spirituel. Dans la peinture des icônes, activité pratiquée normalement par les moines, elle a trouvé le moyen de découvrir et de rendre manifeste l’harmonie entre son monde intérieur et le monde crée par Dieu. Elle s’est donc formée à cette école exigeante, où la peinture est une véritable discipline spirituelle, équivalente à la prière. Elle y a appris le sens de la composition, la richesse des couleurs, la rigueur des formes, le goût des symboles et la simplicité de la narration, idéale pour raconter des histoires bibliques ou des épisodes tirés de la vie des Saints.

Si la riche vie intérieure de Mme Agnelli De Pahlen a trouvé son expression dans les canons stylistiques de la tradition orientale, le sentiment de la nature, très présent dans la cul- ture populaire russe, notamment dans ses légendes et ses chansons, a aussi été pour elle une véritable source d’inspiration. Il n’est pas étonnant qu’une artiste aussi sensible que Mme Agnelli De Pahlen cherche des résonances entre son monde intérieur et la beauté de la création. Elle peint des paysages sereins, pleins de poésie, souvent associés à des mémoires personnelles, ou bien des tableaux symboliques, évoquant l’atmosphère des « skazki », les comtes de fées russes, qui ont toujours inspiré les artistes (Ivan Bilibine, Mikhail Vrubel’, Marc Chagall ou, plus près de nous, Galina Kulaeva, qui a exposé au Palais il y a quelques mois).

Il se serait, pourtant, réductif de présenter Mme Agnelli De Pahlen uniquement comme un peintre «russophile». Son ouvre, comme le prouve l’exposition au Palais des Nations, est beaucoup plus variée et complexe, témoignage d’une recherche artistique continuelle. Les sujets religieux et les paysages côtoient chez elle d’admirables natures mortes, de petits cours rayonnant de bonheur, des scènes de vie quotidienne et familiale évocatrices, des représentations symboliques, comme le tableau « Europe », offert par le Gouvernement italien à l’ONU, où l’artiste exprime sa vision de l’histoire.

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Il est intéressant de noter qu’en adoptant l’iconographie orientale, Mme Agnelli De Pahlen est, en quelques sortes, revenue aux racines de la peinture italienne elle- même, en particulier celle des XIV et XV siècles. Ses Saints ne vont pas sans évoquer la foi naïve et les paysages limpides des « primitifs » italiens. Ses cours rappellent les décorations sur les faïences et les brocs de Toscane. Nombreux de ses élégants personnages, coiffés de somptueux chapeaux, semblent être sortis tout droit des palais du Quattrocento, comme ceux de Piero Della Francesca. Ses joueurs de cartes, attablés, les dos tournés à des fenêtres qui s’ouvrent sur la nature, n’ont-ils vraiment rien à voir avec les commensaux de la « Cène » la plus célèbre, celle de Léo nard?

Mme Agnelli De Pahlen a donc de solides références, à l’Est comme à l’Ouest, mais la synthèse qu’elle opère reste originale. Lors de son exposition en 2000, au Musée Pouchkine, à Moscou, elle a été définie par Roberto Scarfone comme « un pont de lumière », dont l’un des piliers se situe en Toscane, entre Florence et Arezzo, et l’autre en Russie, entre les fleuves Moscova et Néva. Ce pont est le lieu de rencontre pour des «peuples magnifiques», que tout appelle à se retrouver et à s’entendre, pour bâtir une histoire nouvelle, loin des atrocités du passé. L’expérience de Mme Agnelli De Pahlen prouve que cela est possible. C’est donc un message d’espoir, éclairé par la foi, qu’elle nous livre, en nous confiant les fruits de ses recherches artistiques. Elle, comme Marie, sour de Marthe dans l’Evangile, a choisi « la meilleure part », celle de la vérité spirituelle, qui est intemporelle. Et de là, elle nous invite à partager son regard, sage et serein, sur la réalité, pour découvrir, au delà du chaos, l’harmonie et la beauté qui viennent du Créateur.

Exposition culturelle «Margherita Agnelli De Pahlen – Huiles, dessins, tempera». Palais des Nations (porte
40), du 11 au 28 mars 2002 (ouverture de 9h30 à 17h30)