UNSPECIAL No 606– AVRIL - APRIL 2002
 

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LE MONT AIGUILLE

Un jour est né l’alpinisme!

Evelina Rioukhina, CEE

L’Olympe dauphinois – le Mont Aiguille (alt. 2 086 m), sommet extraordinaire, tabulaire isolé formant bastion avancé du Vercors, compte parmi les « Sept Merveilles du Dauphiné ». Cet immense chicot de calcaire, aux parois verticales, au sommet pratiquement plat, entouré de mystère et d’un halo de légendes de jadis, reste le sommet le plus populaire d’Europe. C’est d’ailleurs sous le nom de «Mont Inaccessible» qu’il est mentionné dès le XII e siècle. Son altitude n’est pas très élevée, mais son escalade demeure réservée aux grimpeurs. Pourtant, il fut gravi dès 1492, et sa conquête, il y a 510 ans, peut être considérée comme la première manifestation de l’alpinisme.

Des sommets ont, certes, été vaincus auparavant, mais ils sont infiniment moins difficiles; c’est le cas du mont Ventoux par le poète italien Pétrarque, en 1336. D’autres ascensions, sans doute, n’ont pas laissé de traces. La première du Mont Aiguille est exception- nelle, non seulement par sa difficulté, mais également parce qu’elle est attestée par toute une série de documents en français, et par acte notarié! Pourtant, la raison pour laquelle le roi de France Charles VIII en ordonna l’ascension demeure mystérieuse.

En 1489, Charles VIII se rend en pèlerinage à Notre-Dame-d’Embrun et passe au pied de la montagne. Il est frappé par la silhouette altière du Mont Aiguille, par l’image de l’inaccessibilité et par le rapport qui lui est fait des merveilles dont le sommet serait le théâtre. Le roi donne l’ordre à l’un de ses officiers, Antoine de Ville, seigneur de Dompjul- lien et capitaine Montélimar, de mener l’assaut. Antoine de Ville accompagne le roi à la tête de 500 arbalétriers, pour parvenir, le 26 juin 1492, sur le pré sommital. Mais trois ans de préparations pour cette véritable expédition sont la preuve de très fort désir du roi, peu compréhensible dans le contexte médiéval. Désir de conquête? Simple caprice royal? Curiosité? Fascination?

Antoine de Ville est bien accompagné: avec lui, plusieurs ecclésiastiques, son laquais, un habitant de Die et le charpentier Pierre Arnaud, le tailleur de pierres Cathelin Servet et l’échelleur du roi, Reynaud Jubié. C’est probablement l’homme clé de l’affaire: l’échelleur est un spécialiste de l’ascension des murailles lors de la prise des villes ou des châteaux, une discipline essentielle de l’art militaire médiéval. Antoine de Ville prend donc le Mont Aiguille comme on prend une place forte sous le feu ennemi !

Ce n’est pas tout d’être au sommet. Encore faut-il faire savoir au roi le succès de l’opération! Du sommet, Antoine de Ville écrit une lettre au président de parlement de Grenoble. Il y donne quelques détails: l’ascension compte «demie-lieu» d’échelles (env. 1,5 km) et le chemin est « le plus horrible et épouvantable ». Antoine est plus précis dans sa description du sommet, « le plus beau lieu qui soit au monde ». Le président du parlement, pour lui donner toute assurance de la véracité des faits, dépêche le même jour un huissier, Yves Lévy. Redescendu, Antoine dicte à l’huissier plusieurs certificats.

Le Mont Aiguille n’est pas qu’un sommet

C’est une merveille, plus précisément l’une des «Sept Merveilles du Dauphiné»; et l’on sait que les récits médiévaux, comme ceux de Marco Polo, se complaisent dans la description de telles merveilles. Au sommet du Mont Aiguille, François de Bosco décrit bien un paradis: «oiseaux multicolores et inconnus, lis et autres fleurs parfumées, prairie accueillante protégée par de hautes murailles s’élevant vers le ciel».

D’ailleurs, malgré l’ascension d’Antoine de Ville, le Mont Aiguille conserve longtemps sa réputation d’inaccessibilité. Antoine lui-même passe pour un magicien, et la croix qu’il y planta pour miraculeuse! Comme si son ascension devait, elle aussi, demeurer merveilleuse. Et, lorsque des écrivains comme Rabelais ou Restif de La Bretonne en font mention, c’est toujours pour comparer la montagne au paradis.

Miraculeuse, l’ascension d’Antoine le demeure en effet longtemps: ce n’est qu’en 1834 qu’elle sera rééditée. Mais, c’est avec l’ascension d’Antoine que l’ère de l’alpinisme commence: 1492.

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«Le Mont Inaccessible», pourrait-il être accessible en une journée (aller-retour) depuis Genève. Les endroits idéaux pour les photographes sont à 26 ou 42 km au sud de Grenoble. Si vous voulez admirer la vraie aiguille de ce rocher, le plus grandiose spectacle est garanti depuis «Le Trièves» en faisant une promenade vertigineuse sur le petit train de la Mure.

Si vous voulez suivre les pas d’Antoine de Ville et sentir l’odeur de l’aventure de l’ascension, allez à Chichiliane, le petit village des champs de lavande au pied du Mont Aiguille. N’oubliez pas de très bonnes chaussures de montagne. La petite route de 13 km vous mènera vers les hauts plateaux, tout près du rocher. L’escalade sur le rocher est considérée comme ‘danger mortel’ et, donc, n’est autorisée que sous conditions spéciales (vous pouvez également consulter le site web: http://www.ffme.fr/cosiroc/_Mont_Aiguille.html – ou le livre de Gilles Grinder « Le guide du Mont Aiguille », OROS, 2001).

Ou mieux encore, si vous voulez comprendre la passion magnétique du roi Charles VIII pour cette montagne, perdez-vous-y un jour de plus. Vous verrez «du jamais vu»: vous allez assister au spectacle d’une vraie magie du jeu de lumière (par beau temps uniquement!). Imaginez-vous: ce rocher change de couleurs plusieurs fois par jour – il est gris et beige, devient beige foncé, puis brun zébré de rouge. Avant de se coucher, le rocher devient noir et s’élance vers le ciel. L’impression de mystère, fascinante et terrifiante en même temps. Mais à l’aube, quand la montagne se réveille, avec les premières lueurs du soleil, elle est orange, rose, et soudain elle devient blanche comme la neige. Sa structure géologique calcaire donne l’impression de milliers d’étoiles brillantes et scintillantes: la montagne vit, respire, bouge. Miracle optique? Jeu d’imagination? Vous aurez peut-être la sensation que vous assistez à une séance de magie ou que vous voyez quelque chose venant d’une autre galaxie. Vous composerez peut-être votre propre légende sur cette montagne. Vous dévoilerez peut-être le mystère de la fascination du roi Charles VIII. Mais une chose est certaine: cette vision va rester dans votre mémoire, va vous magnétiser pour y retourner et revivre ce miracle encore, encore, et encore.