Je voudrais dire un grand merci, merci du
fond du coeur à tous mes collègues et amis
hommes et femmes à l’intérieur et à l’extérieur
du Palais des Nations qui n’ont cessé
de féliciter la Tunisie et son peuple pour
le nouveau visage qu’elle est en train de
prendre.
A chaque fois, je m’empressais de relayer
ces félicitations à ceux qui ont bravé la
peur pour crier leur soif de parole, afin de
pouvoir discuter normalement dans un café
sans se méfier de leurs voisins ; passer un
appel international à leurs parents les jours
de fêtes sans attendre le bon vouloir du service d’écoute ; recevoir le courrier non
détourné par le facteur du quartier obligé
de jouer le délateur avant l’avènement du
courriel, lui aussi censuré ; avoir une carte
d’électeur afin de participer à des élections
où les scrutateurs n’interviennent pas dans
leurs choix en détectant la couleur de leur
bulletin glissé dans une enveloppe transparente
; pouvoir juste acheter le journal,
qui ne soit pas un haut-parleur bruyant de
l’autorité en place ; adhérer au syndicat ou
fonder l’association qui soit en cohésion
avec leurs idées ; se rassembler pacifiquement,
s’informer et se sentir partie prenante
de la communauté des nations.
L’intensité des cris dans les rues des grandes
villes tunisiennes – ainsi que leur onde de
choc dans d’autres pays arabes – est proportionnelle
à la force du bâillonnement
et du « tais-toi » continuel de la naissance à
la mort : l’étau sur la liberté de la parole ne
s’est jamais desserré depuis les années 1950,
lors de l’indépendance de la Tunisie.
Certains de mes collègues et amis m’ont
fait part de leur admiration de découvrir
des hommes et des femmes relayés par les
médias et sur le web, d’un haut niveau intellectuel,
de réflexion et de raisonnement, maniant plusieurs langues, parlant aussi
avec leur coeur, parfois entre deux sanglots,
de leur ressenti du moment. Situation inimaginable
juste quelques heures ou jours
auparavant sous la chape de plomb de la
peur.
La peur, non seulement dans la tête, mais
aussi dans les veines, voire dans les cellules :
c’est une programmation en chaque femme
et homme depuis tant d’années ! C’est une
peur viscérale, une crainte de l’autorité injuste,
incompréhensible pour mon entourage
européen et nord-américain. C’est la
peur partagée comme un destin commun
ou un karma de groupe de près de 350
millions d’âmes de l’océan atlantique au
golfe arabo-persique. Heureux ceux qui ne
comprennent pas comment nous pouvions
changer de tête à la vue de l’uniforme ou
de tout ce qui pouvait lui ressembler. Nous
étions nourris au biberon de la peur.
Il n’était pas étonnant que la catharsis pour
les milliers de personnes qui étaient dans les
rues de Tunis – puis d’Alger, le Caire, Sanaa,
Amman et d’autres- était de braver la peur
qu’inspirait le bâtiment gris du ministère de
l’intérieur avec autant d’étages à l’air libre
que sous terre, où quelques heures auparavant
il valait mieux changer de trottoir
pour pouvoir passer devant ce symbole de
la terreur.
Il n’était donc pas seulement nécessaire
de tuer le père, pour se positionner, arracher
le respect, grandir et se sentir responsable,
mais aussi de braver ses symboles,
ses rejetons, ses momies et dinosaures qui
s’accrochent aux lambeaux du pouvoir mus
par le goût de dominer et d’écraser l’autre.
Il fallait passer par là pour pouvoir s’approprier
la victoire. Un rite de passage pour
mûrir et s’individuer sur le chemin de la
vérité et de la réconciliation.
Réconciliation de fait, puisque précisément
huit jours après le vendredi 14 janvier, date
du départ de l’ancien président, les agents
de sécurité, tous grades et spécialisations
confondus, défilaient à leur tour devant
leur propre ministère pour demander pardon
à leurs victimes, exhibant leurs fiches
de paies de misère, prenant tout à coup
conscience qu’eux aussi étaient instrumentalisés.
L’initiative est courageuse et signe de
rédemption, car l’ancien « bourreau » voulait
rencontrer sa victime dans son humanité en
créant du lien et en partageant son sentiment
de culpabilité et sa propre souffrance :
l’humain n’arrête pas de nous surprendre !
C’est un exemple à méditer dans certains de
nos rapports professionnels au quotidien
et leurs formes d’autoritarisme, qui n’est
qu’une forme de gestion des collaborateurs
par la peur. L’autoritaire a peur, il tremble
de peur. Et ce n’est que pour masquer son
insécurité qu’il se comporte comme un dictateur
en quête criante de reconnaissance
de sa personne et de son pouvoir.
Nous avons tous la possibilité de dépasser
nos peurs, comme l’ont montré des milliers
de tunisiens et d’autres, de déprogrammer
nos craintes et insécurités afin de nous habituer
au courage et à la sérénité. C’est une
démarche de longue haleine pour faire du
traumatisme un vivier de résilience.
Mes pensées vont aujourd’hui à tous ceux
qui ont payé de leur vie. Chacun portait une
histoire et la séparation d’avec les siens s’est
faite dans la douleur et la brutalité. Ils l’ont
fait pour que jeunes et moins jeunes, filles et
garçons, hommes et femmes, puissent marcher
la tête haute et regarder au loin devant
eux afin de goûter à la liberté.