Henri le Navigateur (1394-1460)
Ce ne sont ni Christophe Colomb ni Amerigo Vespucci qui sont à l’origine des « découvertes » du nouveau monde, bien qu’un pays porte le nom du premier, et que deux continents portent le nom du second (Amérique), c’est bien un prince portugais qui donna à l’Europe une extraordinaire avance en technologie nautique, origine de toutes les « découvertes » postérieures.
D’abord le surnom « le navigateur » peut paraître amusant, car notre Henri, prince et frère du
roi n’a presque jamais navigué, sauf une fois,
pour traverser le détroit de Gibraltar et prendre
Ceuta, pour se débarrasser des pirates qui attaquaient
les côtes portugaises. A Ceuta (1414),
Henri découvre les fabuleuses richesses de l’or
africain – dont celui du Mali – qui arrivaient à
la côte Marocaine par caravanes.
De retour au Portugal, Henri décida de créer
près de Sagres (1416) une école de cartographie,
de navigation ainsi qu’un arsenal
(construction naval), il y attira les plus grands savants de l’époque de toutes les
sciences nautiques, d’astronomie et de cartographie.
Le but était de s’approvisionner
en épices et en or directement à la source en
Afrique voire en Inde, et de contourner ainsi
les intermédiaires arabes qui détenaient un
monopole sur ce commerce lucratif.
Comme l’écrit joliment Michel Vergé-
Franceschi, concernant Henrique : « navigateur
de l’imaginaire, mi-savant, mi-rêveur,
dom Henrique se coupa du monde comme
pour mieux le découvrir ». 1
Les Génois avaient pourtant précédemment
tenté de trouver des nouvelles routes maritimes
le long de l’Afrique, mais les bateaux
Italiens étaient méditerranéens, et trop fragiles
pour naviguer dans l’Atlantique, de même que
les caraques, bateaux du nord de l’Europe.
Or le Portugal avait la chance d’être à la croisée
des chemins de l’Europe et du monde
Arabe, et bien que le Portugal obtint son indépendance
assez tôt (« reconquista » 1238), il
possédait néanmoins encore des scientifiques
qui maîtrisaient l’Arabe, et qui ont pu traduire
les livres de construction navale, s’inspirant
entre autres du boutre2 pour construire leurs
glorieuses caravelles. Le génie des portugais,
fut de développer la taille des boutres ainsi
que de leur tonnage. Le Portugal possédait
enfin la Caravelle, véritable bateau d’avantgarde
de haute technologie de l’époque (en y
incluant des voiles triangulaires arabes), une
formule 1 qui allait ouvrir les routes du globe
pour le petit royaume.
Mis à part les avancées techniques nécessaires,
le Prince Henri résolut le délicat
problème du financement des expéditions.
En effet, il était quasiment impossible pour
des entrepreneurs privés de financer des
expéditions de telle envergure, vu la quantité
énorme de capital requis, en plus du
risque encouru. Or, Henri fut à l’origine du
mécanisme financier de « capitalisme d’état »,
que le Portugal mit en place avec beaucoup
d’ingéniosité pour financer ses expéditions.
Henri finançait ses expéditions et ses écoles
navale et de cartographie par les revenus de
ses apanages (terres) qu’ il possédait au sud
du Portugal, ainsi que par l’ordre du Christ (branche ibérique du fameux ordre des templiers),
qui était fort riche et dont il était le chef.
Chaque année, à partir du sud du Portugal,
des caravelles étaient envoyés pour explorer
encore plus loin, les territoires atteints
l’année précédente.
Des marins d’exception
Ayant eu à leur disposition des outils de
navigation comme la boussole3 et l’astrolabe4
(pris des arabes), des brillants marins
comme Gil Eanes traversèrent en 1434 le
cap Bojador5, barrière terrifiante, car difficile à passer : brumes, courants violents, navigation
au large du Sahara donc absence
de points d’appui pour s’approvisionner
en vivres. Un verrou décisif avait sauté !
Paradoxalement, c’est un désastre militaire
portugais face au Maroc, à Tanger (1437)6,
qui accéléra le rythme des expéditions navales
: la route terrestre étant bloquée, cette
décennie vit une avancée portugaise spectaculaire
le long des côtes africaines.
Appuyée « par la découverte et la maîtrise de
la « Volta » c’est-à-dire de la navigation utilisant
les vents dominants, l‘alizé du nord-est permet
de suivre une route plein sud, mais s’oppose
au retour. Il fallut beaucoup d’audace au
premier capitaine qui osa faire route à l’ouest,
porté par l’alizé du sud-est pour rejoindre
en plein Atlantique, la zone où soufflent
les grands vents d’ouest qui ramènent vers
l’Europe7 les découvertes s’accélérèrent : le
cap Blanc en 1441, le cap vert en 1443. La
caravelle, merveille du génie portugais permit
à ses marins de s’aventurer toujours plus
au sud. A la mort du prince Henri, en 1460, ils
ont atteint la côte de l’actuelle Sierra Leone.
Néanmoins, c’est une page sordide de l’histoire
de l’humanité qui va être écrite, car à
part la recherche de l’or africain, les portugais
vont commencer dès 1444, la traite des
esclaves, en allant capturer des africains sur
le continent noir, un terrible drame humain.
Notons également que la population masculine
portugaise fut meurtrie à travers ces
expéditions maritimes, dont les succès faisaient
suite à de nombreux échecs et naufrages,
ainsi que des maladies qui frappaient les équipages : on estime à 35 %8 la perte
de gente masculine portugaise par génération
! Soit plus que n’importe quelle guerre
de l’histoire portugaise. L’empire portugais
s’est aussi bâti par la sueur, le sang et le
sacrifice de ces valeureux marins.
Il a fallu presque quatre décennies après
la mort du prince Henri (1460), pour que
les portugais atteignissent l’Inde par Cabral
(en 1500 en découvrant le Brésil au passage
!). Expédition où le remarquable capitaine
Bartolomé Dias y laissa la vie au
large du cap qu’il avait découvert et qui fut
appelé par le roi du Portugal « Cap de Bonne
Espérance » en refusant le nom de « cap des
tempêtes » ou « des tourmentes », le nom prémonitoire
qui lui avait donné Dias, lors de
sa découverte, deux ans avant sa mort.
La supériorité navale portugaise était telle
– et durant plus d’un siècle – que le fait
d’attaquer des navires battant pavillon portugais
était synonyme de suicide. Aucun navire
européen n’osa ébranler ouvertement
le monopole du commerce portugais, et la
flotte composée de mamelouks, d’ottomans
et du Zamorin indien de Calicut et du sultan
indien du Gujarat assistés de Venise qui osa
affronter la marine portugaise en Inde à Diu
(1509), s’est vue totalement anéantie.
Si une défaite militaire portugaise sur terre à
Tanger accéléra initialement le rythme des expéditions,
c’est néanmoins un autre désastre
militaire portugais (1578) à Ksar el Kébir au
Maroc qui sonna le glas de la domination
portugaise du monde, le roi du Portugal,
Sébastien 1er, y trouva la mort et, son oncle
mourut deux ans après. La couronne portugaise
étant vacante, le roi espagnol Charles
Quint s’en empare, en envoyant le duc d’Albe
envahir le Portugal. Désormais sous la même
couronne, les positions portugaises sont frappées
durement par les ennemis de Charles
Quint, qui préférèrent attaquer le plus petit :
le Portugal. Et pour compléter le désastre, les
fonctionnaires portugais efficaces vont être
remplacés par des fonctionnaires espagnols,
qui n’étaient pas mécontents d’ébranler la
force d’un adversaire commercial redoutable
et supérieur jadis.
Finalement, c’est un fait unique de l’histoire :
un petit pays peuplé d’à peine 800 000 habitants
– soit moins que l’actuelle Marseille –
ait totalement dominé le monde durant près
d’un siècle et demi. Ceci est le fait d’hommes
d’exception, comme Henri le navigateur,
d’une politique avisée de « capitalisme
d’état », ainsi que le courage et la valeur de
marins lusitaniens détenant les technologies
de navigation astronomiques et de construction
navale les plus avancées.
1 Un prince portugais Henri le navigateur, Michel
Vergé-Franceschi, 2001
2 Bateau Arabe, dont on peut voir encore
quelques derniers survivants aux Emirats
Arabes Unis ou à Oman, et qui servaient traditionnellement
à la pêche aux perles.
3 La boussole est une invention chinoise elle fut
introduite en Europe par les Arabes.
4 Instrument de navigation astronomiques inventé
par les arabes, et qui mesure la hauteur des
astres par rapport à l’horizon.
5 Le Cap Bojador : 27 latitude Nord, sur la côte de
Mauritanie et face aux Canaries.
6 L’expédition dirigée par l’infant du Portugal
Henri tourne au désastre. Une partie du corps
expéditionnaire est fait prisonnier ainsi que l’infant
(prince royal) Ferdinand.
7, 8 Les européens dans le monde au XVIème
siècle, François VION- DELPHIN