Loisirs

HENRI LE NAVIGATEUR LE PORTUGAIS QUI CHANGEA LA FACE DU MONDE

Ce ne sont ni Christophe Colomb ni Amerigo Vespucci qui sont à l’origine des « découvertes » du nouveau monde, bien qu’un pays porte le nom du premier, et que deux continents portent le nom du second (Amérique), c’est bien un prince portugais qui donna à l’Europe une extraordinaire avance en technologie nautique, origine de toutes les « découvertes » postérieures.

PIERRE-YASSER KHAIRY, ONU

D’abord le surnom « le navigateur » peut paraître amusant, car notre Henri, prince et frère du roi n’a presque jamais navigué, sauf une fois, pour traverser le détroit de Gibraltar et prendre Ceuta, pour se débarrasser des pirates qui attaquaient les côtes portugaises. A Ceuta (1414), Henri découvre les fabuleuses richesses de l’or africain – dont celui du Mali – qui arrivaient à la côte Marocaine par caravanes.
De retour au Portugal, Henri décida de créer près de Sagres (1416) une école de cartographie, de navigation ainsi qu’un arsenal (construction naval), il y attira les plus grands savants de l’époque de toutes les sciences nautiques, d’astronomie et de cartographie. Le but était de s’approvisionner en épices et en or directement à la source en Afrique voire en Inde, et de contourner ainsi les intermédiaires arabes qui détenaient un monopole sur ce commerce lucratif. Comme l’écrit joliment Michel Vergé- Franceschi, concernant Henrique : « navigateur de l’imaginaire, mi-savant, mi-rêveur, dom Henrique se coupa du monde comme pour mieux le découvrir ». 1
Les Génois avaient pourtant précédemment tenté de trouver des nouvelles routes maritimes le long de l’Afrique, mais les bateaux Italiens étaient méditerranéens, et trop fragiles pour naviguer dans l’Atlantique, de même que les caraques, bateaux du nord de l’Europe.
Or le Portugal avait la chance d’être à la croisée des chemins de l’Europe et du monde Arabe, et bien que le Portugal obtint son indépendance assez tôt (« reconquista » 1238), il possédait néanmoins encore des scientifiques qui maîtrisaient l’Arabe, et qui ont pu traduire les livres de construction navale, s’inspirant entre autres du boutre2 pour construire leurs glorieuses caravelles. Le génie des portugais, fut de développer la taille des boutres ainsi que de leur tonnage. Le Portugal possédait enfin la Caravelle, véritable bateau d’avantgarde de haute technologie de l’époque (en y incluant des voiles triangulaires arabes), une formule 1 qui allait ouvrir les routes du globe pour le petit royaume.
Mis à part les avancées techniques nécessaires, le Prince Henri résolut le délicat problème du financement des expéditions. En effet, il était quasiment impossible pour des entrepreneurs privés de financer des expéditions de telle envergure, vu la quantité énorme de capital requis, en plus du risque encouru. Or, Henri fut à l’origine du mécanisme financier de « capitalisme d’état », que le Portugal mit en place avec beaucoup d’ingéniosité pour financer ses expéditions. Henri finançait ses expéditions et ses écoles navale et de cartographie par les revenus de ses apanages (terres) qu’ il possédait au sud du Portugal, ainsi que par l’ordre du Christ (branche ibérique du fameux ordre des templiers), qui était fort riche et dont il était le chef. Chaque année, à partir du sud du Portugal, des caravelles étaient envoyés pour explorer encore plus loin, les territoires atteints l’année précédente.

Des marins d’exception
Ayant eu à leur disposition des outils de navigation comme la boussole3 et l’astrolabe4 (pris des arabes), des brillants marins comme Gil Eanes traversèrent en 1434 le cap Bojador5, barrière terrifiante, car difficile à passer : brumes, courants violents, navigation au large du Sahara donc absence de points d’appui pour s’approvisionner en vivres. Un verrou décisif avait sauté ! Paradoxalement, c’est un désastre militaire portugais face au Maroc, à Tanger (1437)6, qui accéléra le rythme des expéditions navales : la route terrestre étant bloquée, cette décennie vit une avancée portugaise spectaculaire le long des côtes africaines.
Appuyée « par la découverte et la maîtrise de la « Volta » c’est-à-dire de la navigation utilisant les vents dominants, l‘alizé du nord-est permet de suivre une route plein sud, mais s’oppose au retour. Il fallut beaucoup d’audace au premier capitaine qui osa faire route à l’ouest, porté par l’alizé du sud-est pour rejoindre en plein Atlantique, la zone où soufflent les grands vents d’ouest qui ramènent vers l’Europe7 les découvertes s’accélérèrent : le cap Blanc en 1441, le cap vert en 1443. La caravelle, merveille du génie portugais permit à ses marins de s’aventurer toujours plus au sud. A la mort du prince Henri, en 1460, ils ont atteint la côte de l’actuelle Sierra Leone. Néanmoins, c’est une page sordide de l’histoire de l’humanité qui va être écrite, car à part la recherche de l’or africain, les portugais vont commencer dès 1444, la traite des esclaves, en allant capturer des africains sur le continent noir, un terrible drame humain. Notons également que la population masculine portugaise fut meurtrie à travers ces expéditions maritimes, dont les succès faisaient suite à de nombreux échecs et naufrages, ainsi que des maladies qui frappaient les équipages : on estime à 35 %8 la perte de gente masculine portugaise par génération ! Soit plus que n’importe quelle guerre de l’histoire portugaise. L’empire portugais s’est aussi bâti par la sueur, le sang et le sacrifice de ces valeureux marins.
Il a fallu presque quatre décennies après la mort du prince Henri (1460), pour que les portugais atteignissent l’Inde par Cabral (en 1500 en découvrant le Brésil au passage !). Expédition où le remarquable capitaine Bartolomé Dias y laissa la vie au large du cap qu’il avait découvert et qui fut appelé par le roi du Portugal « Cap de Bonne Espérance » en refusant le nom de « cap des tempêtes » ou « des tourmentes », le nom prémonitoire qui lui avait donné Dias, lors de sa découverte, deux ans avant sa mort. La supériorité navale portugaise était telle – et durant plus d’un siècle – que le fait d’attaquer des navires battant pavillon portugais était synonyme de suicide. Aucun navire européen n’osa ébranler ouvertement le monopole du commerce portugais, et la flotte composée de mamelouks, d’ottomans et du Zamorin indien de Calicut et du sultan indien du Gujarat assistés de Venise qui osa affronter la marine portugaise en Inde à Diu (1509), s’est vue totalement anéantie. Si une défaite militaire portugaise sur terre à Tanger accéléra initialement le rythme des expéditions, c’est néanmoins un autre désastre militaire portugais (1578) à Ksar el Kébir au Maroc qui sonna le glas de la domination portugaise du monde, le roi du Portugal, Sébastien 1er, y trouva la mort et, son oncle mourut deux ans après. La couronne portugaise étant vacante, le roi espagnol Charles Quint s’en empare, en envoyant le duc d’Albe envahir le Portugal. Désormais sous la même couronne, les positions portugaises sont frappées durement par les ennemis de Charles Quint, qui préférèrent attaquer le plus petit : le Portugal. Et pour compléter le désastre, les fonctionnaires portugais efficaces vont être remplacés par des fonctionnaires espagnols, qui n’étaient pas mécontents d’ébranler la force d’un adversaire commercial redoutable et supérieur jadis. Finalement, c’est un fait unique de l’histoire : un petit pays peuplé d’à peine 800 000 habitants – soit moins que l’actuelle Marseille – ait totalement dominé le monde durant près d’un siècle et demi. Ceci est le fait d’hommes d’exception, comme Henri le navigateur, d’une politique avisée de « capitalisme d’état », ainsi que le courage et la valeur de marins lusitaniens détenant les technologies de navigation astronomiques et de construction navale les plus avancées.

1 Un prince portugais Henri le navigateur, Michel Vergé-Franceschi, 2001
2 Bateau Arabe, dont on peut voir encore quelques derniers survivants aux Emirats Arabes Unis ou à Oman, et qui servaient traditionnellement à la pêche aux perles.
3 La boussole est une invention chinoise elle fut introduite en Europe par les Arabes.
4 Instrument de navigation astronomiques inventé par les arabes, et qui mesure la hauteur des astres par rapport à l’horizon.
5 Le Cap Bojador : 27 latitude Nord, sur la côte de Mauritanie et face aux Canaries.
6 L’expédition dirigée par l’infant du Portugal Henri tourne au désastre. Une partie du corps expéditionnaire est fait prisonnier ainsi que l’infant (prince royal) Ferdinand.
7, 8 Les européens dans le monde au XVIème siècle, François VION- DELPHIN

 
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