Loisirs

GUADELOUPE
L’ÎLE AUX BELLES EAUX : GRANDE-TERRE

Karukera – l’île aux belles eaux – fut baptisée « Santa Maria de Guadalupe de Estremadura » par Christophe Colomb, en hommage à la Sainte-Vierge de Guadeloupe qu’il vénérait. Lorsqu’il arriva sur l’île de Basse-Terre en 1493, lors de sa quête du Nouveau Monde, il y découvrit une peuplade amérindienne qui pratiquait le cannibalisme, les Caribes, dont la mer d’Amérique centrale tirera son nom.

TEXTE ET PHOTOS : JOËLLE MENETREY, OMS

Deux îles aux reliefs distincts séparées par un étroit bras de mer, la Rivière Salée, font ressembler la Guadeloupe, vue du ciel, à un grand papillon : Grande-Terre, calcaire, faite de collines (mornes) et de plaines, au climat sec, et Basse-Terre, volcanique, montagneuse et humide. La culture, le langage, la musique sont marqués par deux siècles d’esclavage. Nous découvrons cet archipel durant l’« hivernage », alternance durant notre séjour d’averses tropicales noyant les routes et les plages sous des trombes d’eau et d’un ciel sans nuage au soleil réparateur.

Nous sommes tout de suite plongés dans l’ambiance des îles antillaises avec Saint- François, petit village de pêcheurs aux demeures traditionnelles, avec un marché couvert. Les lagons aux eaux limpides se succèdent jusqu’aux falaises de la Pointe des Châteaux, spectacle époustouflant de ces vagues venant s’affronter puis se confondre. Nous apercevons au loin l’île de la Désirade, où des éoliennes d’avantgarde, rabattables à l’approche des ouragans, domptent les alizés.

Nous faisons une halte dans le centre artisanal de Sainte-Anne, où des souvenirs et objets locaux font la joie du touriste. Le marché très coloré propose des produits venus tout droit des petits producteurs environnants. Nous prenons place sous les toiles solaires tendues entre une boutique et le bistrot ; une serveuse expansive et joviale nous sert de délicieuses crêpes et un « planteur  » mémorable ; heureusement la plage de sable blanc n’est pas loin.

En plein coeur de la capitale, Pointe-à-Pitre, le Musée Saint-John Perse étonne par son architecture coloniale. Ses colonnettes, ses frises, son jardin entouré d’une barrière de fer forgé se détachent du style d’habitation guadeloupéen. Classée monument historique en 1979, cette superbe construction conçue par Gustave Eiffel était destinée à une jeune fille de Louisiane, mais des avaries du navire la transportant changèrent le cours de son destin. Ici est retracé le parcours hors du commun d’un enfant du pays, Alexis Leger, qui prendra le pseudonyme de Saint-John Perse en 1924. Prix Nobel de littérature 1960, poète, il suivit une brillante carrière diplomatique et travailla même pour la Bibliothèque du Congrès, à Washington, lors de son exil dans les années 1940. Cette demeure nous plonge également dans la vie quotidienne du XIXe et début du XXe siècle où les tenues vestimentaires des esclaves, mulâtresses et maîtres tiennent une place prépondérante dans la vie sociale.

Sur la route de l’anse Dumont, nous sommes attirés par une petite foule partant à l’assaut d’un promontoire. Deux boeufs attelés à une charrette empruntent le chemin de terre bourbeuse. Un peu timides, craignant de nous immiscer dans une fête purement locale, nous nous approchons tout de même, curieux de cette ambiance festive. Il règne une effervescence vraiment étrange pour ce coin de campagne. Nous ne sommes pas vraiment chaussés pour la circonstance, et l’on voit des sourires se dessiner sur les visages des autochtones.

L’herbe de la colline a cédé la place à une terre grasse, brune, où les roues ont marqué de profonds sillons. La piste pentue, de 100 à 200 mètres, est bien délimitée. Une grande courbe ajoute à la difficulté. Des coups de fouet claquent – pas plus de 12, stipule le Règlement. Ces forces de la nature semblent n’avancer que de quelques centimètres à chaque tentative. Les rires, les cris d’encouragement, les huées pour le concurrent, les couleurs vives des tenues vestimentaires, les bonnes odeurs de cuisine locale sur des tables aménagées pour l’occasion et bien calées dans ce terrain en pente, tout contribue à une atmosphère de fête extraordinaire. Nous nous prenons au jeu et nos mains souffrent bien vite de trop fervents applaudissements. Nous apprendrons qu’il s’agit d’une compétition qui se dispute sur plusieurs étapes durant l’année. Tout a débuté il y a bien longtemps, alors que la canne à sucre est transportée à l’usine ; durant ce trajet, il est coutume de faire la course. Puis peu à peu les groupes d’amis se réunissent, la journée de labeur terminée, et c’est ainsi que naît la tradition. Se transmettant de père en fils, petit à petit l’épreuve se structure, avec un règlement et une équipe où les femmes revendiquent de plus en plus leur place. C’est ainsi que chaque année se déroule la compétition des boeufs tirant de Guadeloupe, occasion de valoriser la race des boeufs créoles.

En haut des falaises de plus de 10 mètres qui dominent la baie de Gosier, nous pouvons lire, gravé sur un mur d’enceinte, « Fort Fleur d’Épée ». Ce fort édifié entre 1759 et 1763 à Grande-Terre porterait le nom d’un vaillant soldat. Lieu très paisible aujourd’hui, il a joué un rôle majeur durant la Guerre de Sept Ans (1756-1763) qui opposa la France et l’Angleterre, et a été le témoin de nombreuses batailles, ces deux pays se rendant alternativement maîtres de l’île. Le Traité de Vienne scellera définitivement l’appartenance de la Guadeloupe à la France en 1815. Deux piliers massifs marquent l’entrée du site ; les flamboyants offrent une ombre accueillante. La poudrière et la cuisine subsistent, et les longs couloirs abritent régulièrement des expositions d’art. Dans les souterrains datant du XIXe siècle, les parois détiennent une grande page de l’Histoire de la Guadeloupe, de 1812 à 2002, en graffitis couvrant des panneaux aux dimensions parfois imposantes ; des relevés archéologiques méritant des investigations plus poussées ont été entrepris. Des remparts, nous pouvons admirer la baie du Petit Cul-de-Sac Marin.

Ici s’achève notre exploration de Grande-Terre. Nous retrouverons son inséparable moitié, Basse-Terre, dans un tout prochain numéro de ce magazine.

 
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