Interview / Entretien du mois

ENTRETIEN DU MOIS

JACQUES ROGGE, PRÉSIDENT DU COMITÉ INTERNATIONAL OLYMPIQUE

M. Jacques ROGGE, © Richard Juilliart

Un bâtiment ancien, jouxtant un autre plus récent sont harmonieusement reliés entre eux, au milieu d’un parc, avec vue sur le lac. Non, nous ne sommes pas au Palais des Nations mais au Château de Vidy à Lausanne, siège du Comité International Olympique. Comme vous pourrez le lire, la comparaison entre l’ONU et le CIO ne se borne pas à leur implantation géographique, elle va beaucoup plus loin...

C. DAVID / D. WINCH

Le 19 octobre dernier, le CIO a obtenu le statut d’observateur indépendant auprès de l’Assemblée générale des Nations Unies, comment envisagezvous la collaboration entre ces deux institutions ?
Le fait d’avoir obtenu ce statut est avant tout un honneur pour le sport en général et pour le CIO en particulier. C’est surtout une opportunité extraordinaire destinée à porter la parole du sport au sein de l’Assemblée générale et un moyen idéal de forger et de renforcer les alliances avec les différents départements et structures des Nations Unies. Je constate qu’il y a énormément de contacts et de vues communes entre nos deux mondes en termes de valeur éducative au niveau de la population et de la jeunesse. Le sport ne se limite pas à l’activité physique, la compétition, les médailles et les podiums. Il a une responsabilité sociale. Avec 750 millions de pratiquants, cinq millions de clubs, ajoutés à environ trois milliards de téléspectateurs selon des estimations, vous avez les deux tiers de la population mondiale qui est concernée par le sport. Il n’y a aucun problème de nationalité, de groupes ethniques, de langues, c’est un « melting pot » de l’humanité. Il existe dans les villages olympiques cette atmosphère d’universalité, de courtoisie que l’on ne trouve pas, malheureusement dans le monde actuel. Notre responsabilité est de partager cette universalité et l’appui des Nations Unies est, dans ce cadre, essentiel. La cohérence entre le Mouvement Olympique et les Objectifs du Millénaire pour le développement est évidente. Je pense à l’environnement, l’aide humanitaire, la parité hommes femmes, la santé, l’éducation, le développement. Le mouvement sportif a besoin d’alliances avec des institutions, des pouvoirs publics ; nous sommes une organisation privée qui a besoin de passerelles. Seule cette synergie est un gage de réussite. Nous tentons de véhiculer, au travers de ce réseau, des valeurs d’éducation, de socialisation : si le sportif respecte les règles de son sport, il respectera celles de la société plus facilement ; l’intégration, notamment des minorités, s’en trouvera facilitée. Au sein des Nations Unies, les collaborations sont permanentes entre le PNUE, UN Habitat, UNHCR, OMS, ONUSIDA, UNESCO, en tout plus d’une vingtaine d’agences avec lesquelles nous avons mis en place un protocole d’accord. Nous travaillons également avec le CICR, les fédérations de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge et finalement tout ce qui est pouvoirs publics ou assimilés. La trêve olympique est également relayée par l’Assemblée générale des Nations Unies. A titre d’exemple, au moment des émeutes en République Démocratique du Congo, nous avons organisé des rencontres sportives avec la MINUL (Mission des Nations Unies au Liberia) qui ont été un grand succès.

Votre prédécesseur le président Samaranch est décédé en avril dernier, quel héritage a-t-il laissé à l’olympisme ?
Il a laissé un très bel héritage. Le CIO est un organisme qui est financièrement indépendant grâce à lui. Il a pu donner une dimension supplémentaire aux Jeux Olympiques surtout en se débarrassant de l’hypocrisie de l’amateurisme qui avait pour conséquence que seuls les pays riches pouvaient participer aux jeux. Il a combattu les boycotts, il a créé beaucoup d’associations qui sont importantes pour le sport comme le tribunal arbitral ou l’agence mondiale anti-dopage. Un bilan vraiment remarquable !

Malgré les intérêts économiques, l’esprit et la philosophie du Baron Pierre de Coubertin animentils toujours le monde du sport olympique ?
De Coubertin était un éducateur, il a créé l’Olympisme à la Sorbonne à Paris en expliquant que le sport constituait une formidable opportunité d’éduquer la jeunesse. Les JO étaient, et sont toujours un moyen et pas un but en soi, ils attirent les jeunes qui s’identifi ent aux athlètes. Nous avons conservé cette philosophie commune avec notre fondateur. Dans le contexte de l’époque l’amateurisme était la base de l’Olympisme. Cet amateurisme a dévié lorsqu’on a commencé à payer les athlètes sous la table. L’époque voulait aussi que les femmes ne soient pas admises aux JO. Les temps changent et l’olympisme a évolué en même temps que la société.

La couverture médiatique n’est pas la même pour les jeux olympiques valides et handicapés, est-il prévu de les regrouper sous une « même flamme » ?
Techniquement, c’est très difficile, notamment pour les épreuves. Les dirigeants du monde des handicapés ne souhaitent pas eux-mêmes cette intégration car ils perdraient leur identité. Ils ont reçu l’appellation olympique et paralympique, cela prouve que le CIO les considère comme des athlètes à part entière. J’ai d’ailleurs traité des patients en tant que chirurgien orthopédiste, je connais donc bien cette problématique et j’ai beaucoup de respect pour ces athlètes qui ne désirent pas l’amalgame.

Comment l’apport de la technologie pour l’amélioration des performances est-elle contrôlée ?
Un sauteur en hauteur avait utilisé des semelles plus hautes. La fédération internationale l’a « stoppé dans son élan » et a règlementé. Pour revenir à votre question précédente l’athlète Pistorius qui a des prothèses en carbone et qui est sprinter avait clairement un avantage en terme d’effet d’accélération et d’économie d’énergie. La fédération a refusé sa participation, il a interjeté un appel au tribunal arbitral. Ce dernier lui a donné raison. Finalement, il n’a pas pu atteindre les minimas pour sa sélection. L’équipement, le matériel, les terrains sont régis et codifiés pour permettre à l’individu de s’exprimer et non pas à la technique ou à la science de prendre le dessus.

Le CIO s’implique-t-il dans la formation scolaire et la promotion du sport dans les écoles et les lycées pour lutter notamment contre l’obésité ?
Promouvoir le sport à l’école reste l’un de nos objectifs. Un programme d’éducation aux valeurs olympiques (le PEVO) incite des jeunes entre 9 et 15 ans à faire du sport, à respecter les valeurs par une sorte d’introduction à l’olympisme. Nous multiplions ces initiatives dans la plupart des pays. En Chine, 400 millions d’enfants sont concernés  ! Les jeux olympiques de la jeunesse, créés il y a trois ans permettent d’encourager cette envie d’accomplissement dans le sport. Le CIO stimule également directement le sport pour tous par des initiatives locales. Le problème de l’éducation physique et de l’obésité est multidisciplinaire. L’Etat doit faire en sorte qu’il y ait du sport à l’école, inciter également à une alimentation correcte. Les parents ont évidemment un rôle essentiel dans ce domaine. Le CIGEPS est un groupe au sein de l’UNESCO, composé de ministres de l’éducation et du sport avec le CIO dans lequel nous essayons d’avoir une action commune. Un réseau d’associations de sport pour tous fait aussi un travail essentiel en ce domaine.

Comment qualifieriez-vous les neuf ans que vous avez passés à la présidence du CIO ? Quels sont les accomplissements dont vous êtes le plus fier ?
Ces neuf années ont passé très vite ! Nous sommes parvenus à améliorer la perception des valeurs du Mouvement Olympique. La tolérance zéro contre le dopage était ma priorité, le CIO est aujourd’hui pris au sérieux dans ce domaine. La lutte contre les paris illégaux est concomitante à cette valorisation. Enfin, nous nous sommes battus pour améliorer la qualité de l’arbitrage.

La responsabilité sociale que nous avons évoquée s’est accomplie en corrélation avec nos partenaires des Nations Unies et dans l’humanitaire. Les JO de la jeunesse enfin, c’est une nouveauté qui allie le côté compétitif et éducatif et culturel : Hygiène de vie, préparation sportive, réinsertion sociale, prévention de maladie (HIV), respect de l’environnement. L’aspect financier enfin : nous sommes parvenus grâce à une politique d’investissement, à quintupler les revenus du CIO. En 2001, nous avions 98 millions de dollars de réserve contre 460 maintenant. Ces revenus proviennent uniquement des jeux olympiques. Aujourd’hui, nous pouvons tenir quatre ans sans revenu. Imaginez que les JO n’aient pas lieu pour cause de tremblement de terre, pandémie, volcan... outre les difficultés ou les drames que cela implique, nous ne pourrions plus continuer.

Comment voyez-vous l’avenir des jeux par rapport à l’image de ce hockeyeur des années 1940 qui jouait en bonnet par –20° C avec un matériel amateur ?
L’évolution va continuer sur le plan technologique. Tôt ou tard vous aurez un écran interactif vous permettant depuis votre fauteuil de spectateur, ou de téléspectateur de visualiser votre athlète, les statistiques et tous les paramètres sur son sport. Le matériel, les vêtements, l’entrainement par l’analyse du mouvement et la détection des athlètes seront plus scientifiques. Le décodage du génome permettra de déterminer si tel athlète a un meilleur potentiel. Les paramètres qui font la valeur des jeux ne changeront pas : la rareté de l’évènement tous les quatre ans, l’unité de temps de deux semaines, l’unité de lieu dans un pays et enfin l’unité d’action : les meilleurs athlètes dans les plus grands sports du monde. Enfin, vous ne verrez enfin jamais de publicité dans les stades.

Dernière question, avez-vous le temps de faire du sport ?
Je m’entretiens, je cours cinq fois par semaine et m’efforce de rester en mouvement. Je me suis entraîné toute ma vie, notamment pour ma carrière olympique modeste et je continuerai.

* Au cours du Forum qui s’est déroulé les 22 et 23 mai au Musée Olympique, il a été affirmé que « Les objectifs du Mouvement Olympique en matière de développement correspondent en grande partie aux huit objectifs du Millénaire pour le développement fixés par les Nations Unies »

 
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