Monsieur Le Loarer, vous êtes
le directeur de la bibliothèque de
l’Office des Nations Unies à Genève
(ONUG). Dans le cadre de vos
fonctions, vous administrez plusieurs
fonds documentaires. Pourriez-vous
nous en dire davantage sur la nature
et l’usage de ces fonds ?
Pour rester simple, disons que la bibliothèque
de l’Office des Nations Unies à
Genève gère d’une part un fonds de publications,
y compris les documents offi-
ciels de l’ONU, et d’autre part le fonds des
archives, ce qui inclut à la fois les archives
courantes de l’ONUG et les archives historiques
dont celles provenant de mouvements
pacifistes antérieurs à la Société des
Nations (SdN) et les archives de la Société
des Nations, l’ensemble couvrant une période
allant de 1870 à nos jours.
En 1969, les archives de la Société
des Nations ont été ouvertes au
public, nous sommes en 2010, ces
archives ont-elles une réelle utilité
autre qu’historique et mémorielle ?
Le public d’historiens et de chercheurs, de
plus en plus nombreux, qui vient consulter
ces archives ici à Genève, est en lui-même
la meilleure preuve de l’intérêt de ces documents.
Nous pouvons ajouter à cela l’augmentation
régulière de la consultation du catalogue
d’archives par l’intermédiaire du site Web
de l’ONUG (www.onug.ch). Mais les archives
de la SdN peuvent aussi jouer un
rôle-clé pour les acteurs des relations internationales
dans certaines activités très actuelles
et politiques de l’ONU : par exemple,
la collection de cartes liées aux traités qui
définissent certaines frontières est utile pour
les discussions du Conseil de Sécurité.
En 2009, soit nonante années après
la création de la Société des Nations
(1919-1946), l’UNESCO a inscrit dans
son programme « Mémoire du monde »
les 27 ans d’archives de la SdN dans le
patrimoine documentaire de l’humanité,
pouvons-nous parler d’une reconnaissance
pour l’ONUG ?
Nous pouvons considérer l’inscription au
Registre de la Mémoire du Monde comme
une reconnaissance des efforts réalisés par
l’ONUG pour répertorier et mettre en valeur
ce patrimoine exceptionnel. Ces efforts sont
le fruit du travail de toute une équipe, hier
comme aujourd’hui, ainsi que de la volonté
et de l’obstination de mes prédécesseurs,
comme de moi-même, de rendre ce fonds
documentaire de plus en plus visible, utile
et utilisé.
Un musée de la SdN a été créé en
1946 au sein même de la bibliothèque
de l’ONUG, vous avez inauguré le
28 avril dernier un nouveau musée
à la place de l’ancien, quels sont
les objectifs de ce nouvel espace et
quelles expositions y sont proposées ?
Cet espace rénové vise à se rapprocher des
standards actuels des musées et des galeries.
L’aspect visuel a été renforcé. Des éléments
multimédias ont été intégrés et des
archives originales sont mises en valeur.
Des panneaux documentaires rendent plus
lisibles cette époque historique. Ce nouvel
espace est occupé d’une part, par une
exposition permanente « De la Société des
Nations à l’Organisation des Nations Unies »
qui reprend, de manière plus moderne, plus
vivante et plus didactique, l’exposition qui
existait auparavant, et d’autre part, par une
exposition temporaire réalisée par la bibliothèque
et intitulée « Bâtir pour la paix ».
Personnellement, êtes-vous satisfait
du résultat final de cette rénovation
du musée ?
Compte tenu des contraintes (espace et
ressources disponibles), je suis satisfait de
ce résultat qui a été réalisé avec un investissement
très réduit aussi bien en termes
de personnes qu’en termes d’équipements.
Je profite de cette interview pour renouveler
mes sincères remerciements pour le
talent, l’engagement et l’action de Fabrice
Arlot, de Blandine Blukacz-Louisfert, de
l’équipe des archives sous la direction
de Sigrun Habermann-Box, de Thomas
Hornisberger, de Sylvie Sahuc et de
l’équipe des Services centraux d’appui sans
qui cette réussite n’aurait pu être complète.
Merci à toutes et tous !
En 1936, parmi 377 projets architecturaux
cinq architectes furent choisis et
donnèrent vie au Palais des Nations,
mais c’est grâce à la générosité de John
D. Rockefeller que cette bibliothèque
vit le jour. Les emplacements de stockage
et les moyens de préservation des
archives sont-ils toujours conformes
aux normes de conservation ?
Comme vous le savez, les magasins de la
bibliothèque ont subi plusieurs inondations
dont une particulièrement importante en
juin 2007.
J’avais, dès mon arrivée en 2003, constaté
que les magasins étaient très bien entretenus
en termes de classement et de rangement
des documents, mais qu’en revanche
ils ne respectaient pas du tout les normes
actuelles en vigueur. Je suis fier du fait
qu’aucun document n’ait été perdu lors
des divers incidents qui ont eu lieu grâce
aux mesures mises en place avec l’aide et
le soutien des services techniques et des
services de la sécurité. Néanmoins, nous
ne pouvons en rester là car de grands travaux sont nécessaires pour être en conformité
avec les normes internationales en
vigueur. J’espère que le « Strategic Heritage
Plan » qu’a lancé le Directeur général permettra
de trouver une solution globale
aux différents problèmes qui se posent au
Palais des Nations.
D’où proviennent les budgets et les
financements permettant d’assurer
la sauvegarde et la pérennité de ce
patrimoine documentaire ?
La bibliothèque de l’ONUG bénéficie d’un
budget régulier voté pour deux ans. En
complément à ce budget, des initiatives
diverses, internes et externes, nous ont permis
de faire progresser différents projets de
préservation et de diffusion en ligne (ex : la
numérisation des Papiers de Sean Lester,
des Papiers de Bertha von Suttner, de la
collection de photographies de la SdN, des
Documents officiels de la SdN et des cartes
de la collection des traités de la SdN, le microfi
lmage du fonds Nansen,...).
La SdN naquit avec l’entrée en
vigueur du Traité de Versailles le
10 janvier 1920, l’émergence du
nationalisme et de la crise mirent fin
à la coopération entre Etats et la SdN
s’éteignit à Genève le 18 avril 1946
par un acte de transfert de ses avoirs
à l’Organisation des Nations Unies.
Selon vous « l’esprit de Genève » qui
inspira le Président Wilson souffle t-il
encore sur notre monde ?
Vous achevez cet entretien par une question
passionnante mais ô combien complexe.
N’étant pas devin, je ne prédirai pas l’avenir,
mais dirai que l’esprit de Genève doit
être considéré non comme un acquis, mais
plutôt comme un combat quotidien qu’il
faut mener avec conviction et ténacité, en
restant ferme sur certains principes qui sont
loin d’être anodins (valeurs indispensables
de tolérance, de paix, et de respect mutuel).
Par ailleurs, il est étonnant de voir combien
toutes les questions traitées par la SdN
ont une résonance toujours plus d’actualité.
En ce sens, les archives qui nous ont
été léguées par nos prédécesseurs donnent
toujours à réfléchir sur notre civilisation
présente. L’ONU a le devoir de prendre
grand soin de sa mémoire institutionnelle
et planétaire à travers la conservation et la
diffusion de son patrimoine archivistique
et documentaire, car il ne serait question
de bâtir l’avenir en effaçant la richesse des
expériences du passé.
Cette question de la conservation est cruciale
également pour les documents que
nous produisons aujourd’hui dont une partie
constituera les archives de demain. Nous
devons, en particulier, relever le défide la
préservation à long terme des archives électroniques,
beaucoup plus difficiles à conserver
à long terme que les archives papier. Il
est essentiel que chacun d’entre nous, fonctionnaires
de l’ONU, comprenne cet enjeu,
car nous créons aujourd’hui la mémoire institutionnelle
du futur et la transmettre relève
de notre responsabilité tant individuelle que
collective.