Interview / Entretien du mois

RÉNOVATION DU MUSÉE DE LA SDN

ENTRETIEN AVEC PIERRE LE LOARER, DIRECTEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DES NATIONS UNIES

M. Pierre Le Loarer

NICOLAS-ÉMILIEN ROZEAU

Monsieur Le Loarer, vous êtes le directeur de la bibliothèque de l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG). Dans le cadre de vos fonctions, vous administrez plusieurs fonds documentaires. Pourriez-vous nous en dire davantage sur la nature et l’usage de ces fonds ?
Pour rester simple, disons que la bibliothèque de l’Office des Nations Unies à Genève gère d’une part un fonds de publications, y compris les documents offi- ciels de l’ONU, et d’autre part le fonds des archives, ce qui inclut à la fois les archives courantes de l’ONUG et les archives historiques dont celles provenant de mouvements pacifistes antérieurs à la Société des Nations (SdN) et les archives de la Société des Nations, l’ensemble couvrant une période allant de 1870 à nos jours.

En 1969, les archives de la Société des Nations ont été ouvertes au public, nous sommes en 2010, ces archives ont-elles une réelle utilité autre qu’historique et mémorielle ?
Le public d’historiens et de chercheurs, de plus en plus nombreux, qui vient consulter ces archives ici à Genève, est en lui-même la meilleure preuve de l’intérêt de ces documents. Nous pouvons ajouter à cela l’augmentation régulière de la consultation du catalogue d’archives par l’intermédiaire du site Web de l’ONUG (www.onug.ch). Mais les archives de la SdN peuvent aussi jouer un rôle-clé pour les acteurs des relations internationales dans certaines activités très actuelles et politiques de l’ONU : par exemple, la collection de cartes liées aux traités qui définissent certaines frontières est utile pour les discussions du Conseil de Sécurité.

En 2009, soit nonante années après la création de la Société des Nations (1919-1946), l’UNESCO a inscrit dans son programme « Mémoire du monde » les 27 ans d’archives de la SdN dans le patrimoine documentaire de l’humanité, pouvons-nous parler d’une reconnaissance pour l’ONUG ?
Nous pouvons considérer l’inscription au Registre de la Mémoire du Monde comme une reconnaissance des efforts réalisés par l’ONUG pour répertorier et mettre en valeur ce patrimoine exceptionnel. Ces efforts sont le fruit du travail de toute une équipe, hier comme aujourd’hui, ainsi que de la volonté et de l’obstination de mes prédécesseurs, comme de moi-même, de rendre ce fonds documentaire de plus en plus visible, utile et utilisé.

Un musée de la SdN a été créé en 1946 au sein même de la bibliothèque de l’ONUG, vous avez inauguré le 28 avril dernier un nouveau musée à la place de l’ancien, quels sont les objectifs de ce nouvel espace et quelles expositions y sont proposées ?
Cet espace rénové vise à se rapprocher des standards actuels des musées et des galeries. L’aspect visuel a été renforcé. Des éléments multimédias ont été intégrés et des archives originales sont mises en valeur. Des panneaux documentaires rendent plus lisibles cette époque historique. Ce nouvel espace est occupé d’une part, par une exposition permanente « De la Société des Nations à l’Organisation des Nations Unies » qui reprend, de manière plus moderne, plus vivante et plus didactique, l’exposition qui existait auparavant, et d’autre part, par une exposition temporaire réalisée par la bibliothèque et intitulée « Bâtir pour la paix ».

Personnellement, êtes-vous satisfait du résultat final de cette rénovation du musée ?
Compte tenu des contraintes (espace et ressources disponibles), je suis satisfait de ce résultat qui a été réalisé avec un investissement très réduit aussi bien en termes de personnes qu’en termes d’équipements. Je profite de cette interview pour renouveler mes sincères remerciements pour le talent, l’engagement et l’action de Fabrice Arlot, de Blandine Blukacz-Louisfert, de l’équipe des archives sous la direction de Sigrun Habermann-Box, de Thomas Hornisberger, de Sylvie Sahuc et de l’équipe des Services centraux d’appui sans qui cette réussite n’aurait pu être complète. Merci à toutes et tous !

En 1936, parmi 377 projets architecturaux cinq architectes furent choisis et donnèrent vie au Palais des Nations, mais c’est grâce à la générosité de John D. Rockefeller que cette bibliothèque vit le jour. Les emplacements de stockage et les moyens de préservation des archives sont-ils toujours conformes aux normes de conservation ?
Comme vous le savez, les magasins de la bibliothèque ont subi plusieurs inondations dont une particulièrement importante en juin 2007.
J’avais, dès mon arrivée en 2003, constaté que les magasins étaient très bien entretenus en termes de classement et de rangement des documents, mais qu’en revanche ils ne respectaient pas du tout les normes actuelles en vigueur. Je suis fier du fait qu’aucun document n’ait été perdu lors des divers incidents qui ont eu lieu grâce aux mesures mises en place avec l’aide et le soutien des services techniques et des services de la sécurité. Néanmoins, nous ne pouvons en rester là car de grands travaux sont nécessaires pour être en conformité avec les normes internationales en vigueur. J’espère que le « Strategic Heritage Plan » qu’a lancé le Directeur général permettra de trouver une solution globale aux différents problèmes qui se posent au Palais des Nations.

D’où proviennent les budgets et les financements permettant d’assurer la sauvegarde et la pérennité de ce patrimoine documentaire ?
La bibliothèque de l’ONUG bénéficie d’un budget régulier voté pour deux ans. En complément à ce budget, des initiatives diverses, internes et externes, nous ont permis de faire progresser différents projets de préservation et de diffusion en ligne (ex : la numérisation des Papiers de Sean Lester, des Papiers de Bertha von Suttner, de la collection de photographies de la SdN, des Documents officiels de la SdN et des cartes de la collection des traités de la SdN, le microfi lmage du fonds Nansen,...). La SdN naquit avec l’entrée en vigueur du Traité de Versailles le 10 janvier 1920, l’émergence du nationalisme et de la crise mirent fin à la coopération entre Etats et la SdN s’éteignit à Genève le 18 avril 1946 par un acte de transfert de ses avoirs à l’Organisation des Nations Unies. Selon vous « l’esprit de Genève » qui inspira le Président Wilson souffle t-il encore sur notre monde ? Vous achevez cet entretien par une question passionnante mais ô combien complexe. N’étant pas devin, je ne prédirai pas l’avenir, mais dirai que l’esprit de Genève doit être considéré non comme un acquis, mais plutôt comme un combat quotidien qu’il faut mener avec conviction et ténacité, en restant ferme sur certains principes qui sont loin d’être anodins (valeurs indispensables de tolérance, de paix, et de respect mutuel). Par ailleurs, il est étonnant de voir combien toutes les questions traitées par la SdN ont une résonance toujours plus d’actualité. En ce sens, les archives qui nous ont été léguées par nos prédécesseurs donnent toujours à réfléchir sur notre civilisation présente. L’ONU a le devoir de prendre grand soin de sa mémoire institutionnelle et planétaire à travers la conservation et la diffusion de son patrimoine archivistique et documentaire, car il ne serait question de bâtir l’avenir en effaçant la richesse des expériences du passé.
Cette question de la conservation est cruciale également pour les documents que nous produisons aujourd’hui dont une partie constituera les archives de demain. Nous devons, en particulier, relever le défide la préservation à long terme des archives électroniques, beaucoup plus difficiles à conserver à long terme que les archives papier. Il est essentiel que chacun d’entre nous, fonctionnaires de l’ONU, comprenne cet enjeu, car nous créons aujourd’hui la mémoire institutionnelle du futur et la transmettre relève de notre responsabilité tant individuelle que collective.

 
© 1949-2010 UN Special