Entretiens du mois

ENTRETIEN AVEC JEAN ZIEGLER

Jean Ziegler
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Citoyen de Genève, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008, Jean Ziegler est aujourd’hui vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Professeur émérite de sociologie à l’Université de Genève, il est l’auteur de plusieurs livres explosifs sur son pays, mais a consacré l’essentiel de son oeuvre à dénoncer les mécanismes d’assujettissement des peuples du Sud à l’ordre cannibale du monde. La Haine de l’Occident a reçu le prix littéraire des droits de l’homme.

N.E ROZEAU, C. DAVID, ONU

Monsieur Ziegler, dans votre dernier livre, vous fustigez la prédominance occidentale, le colonialisme. Pensez-vous qu’un changement de perception puisse intervenir à la suite d’évènements récents comme la crise financière ou la prise en compte de la problématique climatique ?
Dans le Talmud de Babylone, il y a cette phrase mystérieuse : « L’avenir a un long passé ». Depuis cinq cents ans, les Blancs règnent sur la planète (avec actuellement 12,8 % de la population mondiale) et des systèmes successifs d’oppression et d’exploitation comme la conquête des Amériques, l’esclavage, les massacres coloniaux et aujourd’hui, la dictature mondiale du capital financier globalisé. Edgar Morin constate : « La domination de l’Occident est la pire de l’histoire humaine dans sa durée et son extension planétaire »1. La mémoire blessée des peuples du Sud se transforme aujourd’hui en conscience politique, force de résistance, renaissance identitaire. Ils demandent excuses et réparations pour les crimes passés. L’Occident, du moins ses classes dirigeantes et leurs gouvernements, répondent par l’arrogance, la cécité.

Dans mon livre, j’évoque l’exemple d’Haïti, colonie française. 1794 : la convention abolit l’esclavage. 1799 : les esclaves haïtiens se soulèvent, massacrant la majorité des trente mille colons blancs. Napoléon envoie un corps expéditionnaire. Il est détruit. En 1804, Haïti devient la première république noire de l’hémisphère occidental. 1825 : Charles X organise, avec l’aide de la Grande-Bretagne, le blocus maritime de l’île. Pour échapper à l’étranglement économique, le président haïtien, Jean-Pierre Boyer, se plie au chantage français : il accepte de payer la somme astronomique de 150 millions de francs-or aux anciens propriétaires d’esclaves. Haïti verse la totalité de la somme jusqu’en 1883. Lors de la conférence mondiale de l’ONU contre le racisme à Durban en 2001, le président Jean-Bertrand Aristide demande à la France le remboursement de cette somme. En 2004, Aristide est renversé par un coup d’État...

Vous indiquez que (sic) « les Nations Unies sont en ruine » votre vision paraît sombre de la part d’une personnalité qui, d’une certaine manière fait partie du système. Que faudrait-il faire : réformer, reconstruire ?
La diplomatie multilatérale est à l’agonie. Regardez les huit objectifs du millénaire : huit tragédies collectives que les cent nonante- deux chefs d’État et de gouvernement ont promis d’éliminer en moins de vingt ans, lors du sommet de New York, en septembre 2000. Aucune n’a été réduite ! Au contraire : prenons le but no 1, la réduction de l’extrême pauvreté et de la faim. À cause du banditisme bancaire occidental, notamment, la faim explose. Plus d’un milliard d’êtres humains sont gravement et en permanence sous-alimentés. Toutes les cinq secondes, un enfant en dessous de 10 ans meurt de faim. Le rapport annuel de la FAO (« Food insecurity in the world ») indique que l’agriculture mondiale, dans l’étape actuelle du développement de ses forces productrices, pourrait nourrir normalement douze milliards d’êtres humains, soit le double de la population du monde. Il n’existe aucune fatalité : un enfant qui meurt de faim, à l’heure où nous parlons, est assassiné.

Il existe un fossé entre le Nord et le Sud malgré les milliards de dollars investis, par divers organismes, comment le combler ?
Le relativisme culturel est à condamner. Mais les choses ne sont pas si simples : les trois principales déclarations des droits de l’homme celle du 4 juillet 1776 des révolutionnaires américains ; celle de 1789 des révolutionnaires français ; celle du 10 décembre 1948 de l’ONU – sont toutes d’origine euro-atlantique. Elles sont donc d’origine ethnocentrique. Elles expriment néanmoins des valeurs absolument fondamentales, sans lesquelles il ne peut exister de civilisation sur terre. Le fait que les États occidentaux trahissent eux-mêmes en permanence ces droits lorsqu’ils agissent audelà de leur territoire national, ne change rien à cette universalité potentielle.

Maurice Duverger écrit : « La plupart des États européens pratiquent le fascisme extérieur  », respectant les droits de l’homme à l’intérieur de leurs frontières, les violant au-delà. L’OCI (Organisation des États de la Conférence Islamique) pose, à juste titre, le problème de l’origine ethnocentrique de la Déclaration universelle. Ma position est celle-ci : il ne faut en aucun cas rouvrir les négociations interétatiques sur tel ou tel article de la Déclaration de 1948. Mais il faut tenir compte, dans l’interprétation des droits, de l’héritage culturel – riche, multiforme – des sociétés musulmanes.

Pensez-vous que certains états parviennent, à se mettre à l’abri du système onusien et même se jouent de lui ?
En 2009, les cinq cents plus puissantes sociétés privées transcontinentales du monde ont contrôlé 52 % du produit mondial brut (c’est-à-dire de toutes les richesses produites en une année sur la planète). Elles exercent un pouvoir économique, financier, politique, idéologique, qu’aucun empereur, aucun pape, aucun roi n’a eu jusque-là dans l’histoire des hommes. Elles fonctionnent exclusivement – et c’est parfaitement normal – selon le principe de la maximalisation du profit. Des organisations mercenaires internationales les servent, leur ouvrent les marchés et « désarment » économiquement – comme le dit Rubens Ricupero2 – les peuples du Sud. L’OMC et le FMI imposent la privatisation des secteurs publics, la destruction des souverainetés étatiques, le libéralisme effréné, au détriment des plus faibles.

Le dessein de l’Occident que vous décrivez n’est-il plus que l’ombre de lui-même face à des forces qui le submergent  ?
Jean-Paul Sartre écrit : « Pour aimer les hommes, il faut détester fortement ce qui les opprime ». Le titre de mon livre : La Haine de l’Occident peut choquer. Il existe deux types de haine : la première est une haine pathologique, celle qui s’exprime par l’action terroriste ; elle relève du crime organisé et ne fait pas l’objet de mon livre. La seconde, par contre, est une haine raisonnée, celle qui naît de la mémoire blessée devenue conscience politique, renaissance identitaire, résistance à l’ordre cannibale du monde. Grâce à cette haine raisonnée, des nations souveraines naissent actuellement dans l’hémisphère Sud, en Bolivie, au Venezuela, en Algérie, en Équateur, à Cuba et ailleurs. Mon livre est un livre d’espoir. Au-delà de la naissance de nations fortes, souveraines dans l’hémisphère Sud – où vivent 4,9 milliards de 5,7 milliards d’êtres humains que nous sommes – il y a une seconde raison d’espérer : le surgissement d’une puissante société civile planétaire.

Des mouvements sociaux entièrement inédits naissent : ATTAC, Via Campesina, le Mouvement des Sans-Terres, Jubilée 2000, le syndicat Sud, e.a. Ils traversent les classes sociales et les classes d’âge, les frontières entre les partis et celles entre les États. Cette société civile qui, annuellement, se retrouve au Forum social mondial est dès maintenant une force historique planétaire. Elle s’alimente des combats menés sur les fronts les plus divers contre la dictature planétaire du capital financier et sa théorie de légitimité : l’obscurantisme néolibéral. Elle n’a ni programme unique ni institutions permanentes. Elle est la fraternité de la nuit.

Walt Whitman nous offre ces vers : « He awoke at dawn and went into the rising sun... limping » (« Il se réveilla à l’aube et marcha vers le soleil levant... en boitant »). Des millions d’êtres à travers le monde sont à présent réveillés.

N’acceptant pas la privatisation du monde, ils ont décidé de s’organiser, de lutter pour un autre monde. L’immense cortège des insurgés est en marche. Il avance. Dans l’incertitude, en boitant. La libération de la liberté dans l’homme est son horizon. Karl Marx a dit : « Le révolutionnaire doit être capable d’entendre pousser l’herbe ». L’herbe, aujourd’hui, pousse. Magnifiquement.

La Genève internationale est elle, selon vous un concept, une illusion ou une réalité ?
La Genève internationale est une bénédiction et un honneur pour la Suisse. Intellectuellement, financièrement, humainement l’ONU enrichit notre petite République. Des problèmes existent. J’ai été longtemps conseiller national (député) de Genève au parlement de la Confédération. Il m’était souvent difficile de convaincre mes collègues de Zurich, Bâle, Lugano, e.a., que l’État fédéral devait donner – dans ses investissements – une place absolument privilégiée à Genève, afin d’assurer le rayonnement du pays et de permettre à l’ONU de fonctionner dans des bâtiments convenables. A Genève même, nombre de gens ne sont pas conscients de la chance extraordinaire, de la richesse humaine que constitue la présence du siège européen de l’ONU dans notre ville. Micheline Calmy-Rey, conseillère fédérale chargée des affaires étrangères, fait un travail impressionnant. La Suisse n’est entrée à l’Organisation qu’en 2002. Elle est aujourd’hui le quatorzième contributeur. Des institutions universitaires nouvelles sont nées, utiles à l’ONU et travaillant avec elle, comme, par exemple, l’Académie du droit international humanitaire et des droits humains.

Genève doit également remercier la revue UN Special pour le travail d’information essentiel qu’elle accomplit tous les mois.

Un point noir reste la scandaleuse crise du logement à Genève et dans les zones frontalières. Elle est due à une spéculation immobilière effrénée. Les spéculateurs encaissent des profits faramineux, les locataires souffrent. Le Conseil d’État se révèle mou, incompétent, incapable de briser la spéculation. Parmi ceux qui en pâtissent, il y a beaucoup de fonctionnaires de l’ONU, des collaborateurs d’ONG, les missions diplomatiques. Il faut briser le gangstérisme immobilier à Genève.

La haine de l'occident La haine de l’occident est disponible en livre de poche.

1 Edgar Morin, Vers l’abîme, Paris, 2007, p.117.
2 Économiste brésilien, ancien secrétaire général de la CNUCED.

 
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