23h10, Mme Molinier, directrice du PNUD à Genève, nous envoie un dernier message, l’entretien est finalisé. Un long dialogue avec une personne dont l’expérience, la connaissance des Nations Unies n’a en rien altéré la conviction ni la volonté. A nos questions parfois difficiles, la représentante du PNUD à Genève a répondu avec douceur, humanité et fermeté, démontrant que la diplomatie se situe pour elle davantage sur le terrain de l’action que de la parole. Un beau moment qu’UN Special partage avec ses lecteurs.
Mme Molinier, pouvez-vous nous expliquer
en quelques phrases le fonctionnement
du PNUD et particulièrement
de son antenne à Genève ?
Le PNUD est, chronologiquement et en
importance, la première agence de développement
des Nations Unies. C’est une
organisation opérationnelle avec huit mille
personnes qui doivent intervenir dans les
pays en développement. Nous fonctionnons
en réseaux de connaissances et d’expertises.
Notre mandat est centré essentiellement
sur la réalisation des Objectifs du
millénaire pour le développement (OMD)
que nous tentons d’intégrer dans les stratégies
de développement par la réduction de
la pauvreté, des inégalités, de la marginalisation.
Le deuxième pilier est la prévention
des crises et le redressement. Le troisième
est lié à l’environnement et au changement
climatique. Le quatrième pilier, qui est la
base de notre mission, est la gouvernance
démocratique, qui englobe le renforcement
des institutions, l’accès à la justice,
les droits de l’homme et la décentralisation.
L’essentiel de notre personnel est réparti
dans les pays. Notre siège est à New York,
nous avons des antennes dans un certain
nombre de capitales de pays donateurs. Le
bureau de Genève est important puisqu’il
entretient les contacts avec la multiplicité
d’institutions qui sont basées en Suisse et
en France. Nous disposons d’une unité
importante qui relaie les communications
du siège sur notre zone européenne. La
plate-forme pour les partenariats innovants
travaille sur l’approche territoriale du développement
qui offre un cadre de cohérence
à l’ensemble des partenaires intervenant à
l’échelle des territoires, et appuie l’élaboration
de plans d’actions intégrés notamment
en matière de changement climatique. Un
certain nombre de nos collègues travaillent
en relation étroite avec l’OMC, la CNUCED, le CCI sur le commerce et le développement
humain et avec les institutions qui traitent
de la migration. Un autre groupe travaille
sur le VIH avec le Fonds mondial, l’OMS
et l’ONUSIDA . Une petite unité active travaille
sur les droits de l’homme. Un nombre
important de collègues du PNUD font partie
du bureau de la prévention des crises et le
relèvement des pays, ce qui inclut les catastrophes
naturelles, la réduction des conflits.
Il y a largement plus de cent collègues du
PNUD présents à Genève.
Comment sont répartis vos personnels,
quel est leur statut ?
Le PNUD est un programme opérationnel,
notre raison d’être est le terrain. Les fonctionnaires
nationaux représentent la majorité
de l’effectif dans les pays. Je précise
que de nombreux « nationaux » parviennent
ensuite à entrer dans la carrière internationale
par recrutement interne ce qui est signe
de leur compétence avérée. Tout collègue
recruté sait qu’il passera 80 % de sa carrière
sur le terrain sauf pour certains postes à
compétence très pointue, je pense à l’audit
ou la communication. Nous ne pouvons pas
rester plus de six ans au siège. Les lieux
d’affectation sont classés par catégories de
A à F. Un système de rotation encourage
et récompense les collègues en poste dans
des endroits difficiles pour un maximum
de deux ans. Dans ces cas, des conditions
spéciales sont mises en place pour le fonctionnaire
et sa famille.
Quelles seront les propositions du
PNUD aux participants à la conférence
internationale sur la reconstruction
d’Haïti ?
Dès le 20 janvier nous avons relancé le
programme « cash for work » qui avait été
appliqué en 2008 après les inondations.
C’est un élément important dans le cadre
de l’appel aux donateurs, coordonné par
l’OCHA. Nous avons demandé plus de
35 millions de dollars pour financer ce
programme qui permet d’employer des
Haïtiens pour nettoyer et assainir le milieu
et ensuite contribuer à la reconstruction. La
communauté haïtienne, les municipalités
participent activement, chaque « employé »
est payé 4,5$ par jour soit un peu plus que
le salaire minimum pour vingt-quatre jours.
L’idée est d’injecter de l’argent dans l’économie,
de faire participer la population qui est
la mieux à même de connaître les besoins
et enfin d’éviter les tensions sociales. Ce
programme suit aussi l’exode entre Port-au-
Prince et la province. La demande dépasse
l’argent dont nous disposons, nous lançons
donc un appel pressant aux bailleurs de
fonds. Le relèvement d’Haïti est aussi notre
priorité. Nous préparons, avec le gouvernement
et les partenaires, l’évaluation précise
des besoins après la catastrophe. Le résultat
de cette évaluation constituera la base du
document qui sera présenté à la conférence
des donateurs au mois de mars à New York.
Un certain nombre de mesures destinées à
réduire les risques seront également proposées.
Elles concerneront essentiellement le
renforcement du tissu social, la remise en
place des institutions. Le déficit démocratique
devra être comblé par le renforcement
des liens communautaires. Cette abominable
catastrophe est, presque paradoxalement,
une occasion unique d’améliorer la
vie des Haïtiens.
Les objectifs du millénaire :
où en sommes-nous ?
Le secrétaire général a indiqué que 2010 était
l’année du bilan. Le bilan de 2005 avait mis
en exergue qu’il fallait plus d’argent pour les
OMD sociaux. Il était nécessaire d’investir
pour sortir du piège dans lequel les pays
sans ressources étaient placés. Le rapport du
précédent secrétaire général avait quantifié
précisément les besoins et insisté sur la nécessité
d’investir beaucoup et tout de suite
et d’une prise en compte des OMD par les
pays eux-mêmes. Ces recommandations ont
porté leurs fruits pour les engagements des
contributeurs. Malheureusement ces engagements
n’ont pas été toujours tenus mais il
y a eu une augmentation notable de l’aide
publique. En 2010 le bilan devra dépasser
le stade du constat. Les pays doivent préparer
des rapports sur la mise en oeuvre des
OMD et le PNUD les aide avec l’ensemble
des agences. Une analyse des écarts entre
le niveau atteint et le niveau espéré devra
être entreprise. Sur la base de cette analyse
nous devrons travailler avec le pays pour
déterminer la marche à suivre.
Et si ces recommandations viennent
contrarier les dirigeants locaux ?
Le premier défiau-delà de la volonté politique
est que la qualité des études et statistiques
soit incontestable. Ensuite, intervient
un travail de discussions avec les autorités.
Le mandat des Nations Unies ne se pose pas
en termes de conditionnalité mais d’être là
où les besoins sont importants. Nous travaillons
avec les autorités centrales et régionales,
avec des ONG présentes sur le
terrain. Finalement, il nous faut convaincre
que la finalité d’atteinte des OMD ne peut
que contribuer à diminuer les tensions en
permettant un développement plus équilibré
et durable et à améliorer l’image du
pays. Nous savons bien que les dirigeants
sont très sensibles à ce dernier paramètre.
Le Secrétaire général présentera la synthèse
de ces plans d’actions très élaborés au sommet
de septembre prochain.
Existe-il des solutions pour contourner
la corruption, la mainmise des
banques et des puissants lobbies et
faire en sorte que l’aide au développement
ne soit pas vampirisée ?
On peut évidemment trouver des exemples
d’aide au développement qui, au lieu de
contribuer au bien-être, ont aggravé des inégalités
et renforcé une certaine élite. Cette
critique est fondée mais ne doit pas occulter
tout ce qui se passe en terme d’émergence
de ces acteurs de l’économie sociale, de la
société civile, qui sont capables de montrer
des expériences réussies, notamment avec
les pays dits développés. Il est important de
développer une relation multi-acteurs avec
la population, les élus, le gouvernement, le secteur privé, cela constitue des contre-pouvoirs
qui aident à faire passer le message. Si
vous allez dans ces pays avec une volonté
d’écouter, d’apprendre, de dialoguer, vous
êtes écoutés. Un grief parfois fait au PNUD
est de se retrouver proche de certains gouvernements.
Nous ne devons jamais oublier que nous représentons les Nations Unies en rappelant que des conventions ont été ratifiées par des pays, en terme notamment de droits de l’homme et qu’ils doivent les appliquer. La clé du développement est aussi un système de justice indépendant. Des investisseurs n’iront pas dans un pays s’ils savent qu’ils peuvent être expropriés sans aucun recours.
De plus en plus de pays ont adhéré à des initiatives de transparence de l’aide. Cette dernière doit être exigée aussi au niveau des partenaires de développement. La solution consiste sans doute à mettre en place des bases de données exhaustives consultables.
Les énergies renouvelables sont-elles
les nouveaux vecteurs d’une économie
pour le développement ?
Les Nations Unies sont en avance par rapport
à cette approche. Le rapport du PNUE
sur les économies vertes en témoigne. Pour
le PNUD, c’est clairement une priorité car
ces énergies vertes seront ou sont déjà créatrices
d’emploi. Les Etats-Unis, la Chine,
l’Espagne sont en train de développer des
programmes dans ce domaine. La véritable
question est : comment conclure un accord
contraignant dans le domaine des changements
climatiques avec l’ensemble des états
membres ? Il faut continuer à travailler dans
le cadre de la convention des Nations Unies
contre les changements climatiques, tout en
pouvant réaliser des avancées réelles.
Un des thèmes récemment évoqué
dans nos colonnes était celui de la
mutilation féminine, comment pensezvous
qu’il faille aborder ce fléau ?
J’ai été confrontée à ce problème quand
j’étais représentante en Mauritanie. Septante
pour cent des femmes étaient victimes de
cette pratique et les autorités ne voulaient
pas reconnaitre l’ampleur du phénomène.
Cette interview de Mme Ras Work est extrêmement intéressante, son travail est fabuleux.
Je note cependant qu’elle ne parle
pas du travail que font les Nations Unies. Le
FNUAP travaille énormément sur cette question
puisque c’est au coeur de son mandat,
par le biais de la santé de la reproduction.
L’UNICEF, le PNUD sont parties prenantes
car c’est une question de droit fondamental.
Pour aborder ce problème, je suis partisane
du dialogue avec notamment les autorités
religieuses car, et c’est bien expliqué dans
votre article, la présentation que cette pratique
est liée à l’Islam est erronée. Il faut
travailler au niveau des communautés, des
mères, des familles, des villages. Si une
communauté est convaincue, elle convaincra
les autres. Les autorités mauritaniennes
ont reconnu cette pratique comme un problème
de droit et de santé publique. A titre
d’exemple, au Sénégal c’est un crime.
Avons-nous oublié un domaine que
vous auriez voulu aborder ?
Je vous remercie de m’avoir donné l’occasion
de parler de ces sujets. Je vous encourage
à continuer à développer ce lien
entre toutes les composantes de la Genève
internationale. Nous sommes tous complètement
submergés par notre travail, ce qui
nuit parfois à nos contacts au sein de la famille
des Nations Unies et avec l’extérieur.
Je crois en des initiatives comme un Green
Day le 5 juin sur la Place des Nations ou
comme celle lancée avec le BIT pour la journée
internationale contre la pauvreté en octobre
dernier. Pour le sommet sur les OMD,
une série d’évènements sera organisée entre
le 16 et le 20 septembre 2010, nous aurons
besoin de vous à ce moment.
Donations pour le programme « cash for work » : www.undp.org/haiti