Jean-Yves Marin a souhaité répondre aux questions d’UN Special pour une raison majeure : il est convaincu que beaucoup d’efforts restent à accomplir pour inviter les genevois ainsi que la communauté internationale à découvrir la formidable offre culturelle de la cité de Calvin.
L’homme est décontracté, attentif, serein et surtout très volontaire et clair dans ses objectifs, un peu à l’image d’un chef d’entreprise qui aurait à sa disposition un outil magnifique, un effectif et des moyens importants et enfin du temps pour mener à bien son plan de travail.
M. Marin, vous êtes directeur des
Musées d’art et d’histoire1 depuis
le 1er octobre 2009, après avoir
occupé les fonctions de directeur
du Musée de Normandie. Quelles
sont les circonstances de votre
arrivée à Genève ?
J’ai fait une carrière linéaire à Caen, j’y ai
passé presque trente ans, j’ai été notamment
chargé de la restauration du château
de Guillaume le Conquérant. Comme tous
les gros projets, j’ai mis dix ans à convaincre
et dix ans à réaliser. J’ai aussi été président
du Conseil international des musées pendant
six ans pour la France et président du
Comité d’archéologie et d’histoire, au niveau
international. Enfin j’ai participé au
Conseil de l’UNESCO pendant douze ans.
Je pense que ce profil international a intéressé
les magistrats chargés d’examiner ma
candidature.
Ayant acquis un certain savoir faire, j’ai eu envie de postuler à Genève pour l’accompagnement de la rénovation du musée. Il faut préciser que ma femme qui travaille dans une ONG de l’UNESCO, aime beaucoup Genève. Je connais de longue date ce musée, ses collections fabuleuses. J’avais enfin eu l’occasion d’accompagner des projets mis en place par Jean Nouvel, l’architecte qui a gagné le concours pour Genève. Je ne tiens pas particulièrement à revenir sur les problèmes qu’a connus cette maison, qui ont été exagérés selon moi, sauf pour rendre hommage à mes prédécesseurs qui ont recruté des collaborateurs d’une extrême compétence, ce qui me rend évidemment le travail plus facile.
Après toute une carrière passée dans
le système français quelles sont vos
premières impressions du climat
culturel genevois ?
Genève est une ville dynamique et curieuse
de culture. Je reçois énormément de demandes
de la part d’acteurs économiques
qui ont des fondations et veulent participer
car c’est leur histoire. Genève est probablement
la ville au monde qui consacre le
plus de fonds à la culture puisqu’on est à
23,5 % du budget. L’offre culturelle est sans
commune mesure avec la taille de la ville. Et puis il y a des institutions comme la nôtre et
comme le Grand-Théâtre qui comptent au
niveau international. Il y a donc les moyens
d’une vraie politique culturelle. La faiblesse,
parce qu’il y en a toujours une, est qu’il n’y
a pas beaucoup de contacts entre tous ces
gens.
Photo : Petremand
Qu’en est-il des projets
d’agrandissement et de rénovation
et des autres projets culturels ?
Le musée, qui a 100 ans, a vraiment besoin
d’un rajeunissement et d’une architecture
plus adaptée. La ville de Genève et
mes prédécesseurs, avaient lancé un appel
d’offre en 1998. Le projet de l’architecte Jean
Nouvel sera mis en oeuvre grâce notamment
à la générosité d’un donateur et à la fondation
pour l’agrandissement du Musée d’art
et d’histoire. L’annonce officielle s’effectuera
en mars prochain. Une présentation
plus générale du projet, pourrait s’effectuer
pour la date anniversaire du centenaire en
octobre 2010. Un des projets concerne la
musique : il y avait dans cette ville un musée
des instruments de musique qui a fermé.
Une collection très importante n’est plus
présentée hormis quelques instruments.
Il y a de plus, une collection publique et
plusieurs privées. Il faudrait qu’au Musée
Rath, nous fassions une grande exposition
en nous alliant avec le Grand-Théâtre par
une interaction entre des musiciens qui
viendraient jouer, réalisant ainsi la liaison
entre l’objet patrimonial et la culture vivante.
La promotion du Musée Ariana, de la
Maison Tavel sont d’autres priorités inscrites
sur l’agenda. Le Musée de l’horlogerie et
de l’émaillerie n’étant pas aux normes de
sécurité, la ville l’a fait fermer. Nous présenterons
en 2011 une exposition extrêmement
importante sur l’horlogerie au Musée Rath,
qui montrera aussi des ateliers d’horlogerie
très anciens (grâce à la Fondation Wilsdorf).
Nous évoquerons ainsi la Genève sociale,
économique et industrielle. Des villes
comme Abou Dhabi ou Tokyo seraient très
intéressées pour accueillir cette exposition.
Je trouve qu’à cet égard, les expositions
réalisées à Genève méritent d’être exportées
davantage. Si le musée ferme pendant
deux ans pour les travaux, nous monterons
quatre ou cinq des expositions à l’étranger
que nous ferons tourner dans des grandes
villes du monde. Quinze grandes villes du
monde pourraient accueillir des expositions qui feront le renom de Genève pour un
coût assez modique puisque ce sont les accueillants
qui en financeront la majeure partie.
Si nous pouvons créer des dynamiques,
il sera facile de les mettre en place tant le
savoir-faire local, la volonté et les moyens
sont importants. Mes rencontres récentes
avec notamment des partenaires dans l’horlogerie
me permettent de l’affirmer. Pour
atteindre l’excellence, nous comptons aussi
nous inspirer d’autres musées : pour la
Maison Tavel, par exemple, de La Maison
du Roi à Bruxelles, du Musée d’histoire de
la ville à Amsterdam qui, à mon avis, est un
des plus beaux musées d’histoire en Europe
ou du Museum of London.
Pouvez-vous nous parler du
fonctionnement général de votre
institution, de son actualité et de
l’agenda 2010 ?
2010 est donc l’année du centenaire. Le 17
février, le lancement s’effectuera avec frappe
de médaille, gâteau d’anniversaire. Le 15 octobre
2010 une très grande fête se déroulera
avec un éclairage de la façade du bâtiment.
La volonté de ma collègue, Nathalie Chaix,
directrice adjointe et chef de projet, qui y
travaille depuis deux ans, est de faire appel
à tous les arts de Genève. Un coffret de
cinq livres sera réalisé pour l’occasion. Pour
le fonctionnement au quotidien, c’est un
gros bateau avec deux cent cinquante personnes. J’ai changé la structure de direction,
réduit le programme d’expositions de cette
maison pour recentrer un peu notre activité,
notamment dans la perspective de la
rénovation du bâtiment. Nous avons recruté
une deuxième chargée de communication
à partir du mois prochain, une chargée de
tourisme et un webmaster. Mon agenda plus
immédiat est un déplacement à Madrid pour
recevoir une décoration remise au Musée
d’art et d’histoire de Genève par le premier
ministre Zapatero, en remerciement de l’accueil
à Genève, pendant la guerre civile, des
oeuvres du musée du Prado. Tous les grands
directeurs de musées européens seront présents.
Entre parenthèse, si Genève fait partie
de ces grandes villes reconnues, c’est grâce
à la SDN, qui a organisé l’accueil à Genève
des oeuvres du Prado.2
Pensez-vous que des passerelles
puissent être lancées entre la Genève
internationale et la Genève culturelle ?
C’est un des sujets qui m’intéresse le plus ! Il
n’y a qu’une solution et c’est l’expérimentation.
Si je ne sors pas de mon bureau, je ne
rencontrerai pas la Genève internationale.
Nous n’avons pas de contacts institutionnels.
Tout le monde se gargarise sur le fait
que Genève soit une grande ville internationale
mais les passerelles entre les différents
interlocuteurs restent insignifiantes.
Je sais aussi par expérience de vingt ans de
fréquentation de l’UNESCO, que les organisations
Internationales implantées dans un
pays ont parfois du mal à s’impliquer dans
la cité. Il est évident que de gros efforts
restent à accomplir dans ce domaine. Tous
mes interlocuteurs le confirment, à commencer
par mon patron Patrice Mugny3 qui
me dit que l’une de mes tâches est d’essayer
de resserrer les liens avec la Genève internationale.
Je suis extrêmement surpris que
ce manque de contacts soit aussi flagrant.
J’ai été étonné de constater, qu’il y avait
peu d’offres communes culturelles. Dans
le quartier des organisations, par exemples,
le Musée de la Croix-Rouge ou le Musée
Ariana accueillent beaucoup de visiteurs.
Je vois bien une offre commune culturelle
qui intégrerait les musées et pourquoi pas
les visites guidées du Palais des Nations et
de l’OMC et tout ce qui touche à l’histoire
de notre cité. Je suppose qu’il y a beaucoup
de services de communication et de
presse au sein des organisations : nous ne
les connaissons pas, nous ne les avons pas
dans nos fichiers d’invitations ! Quand vous
m’avez envoyé votre magazine j’étais ravi et
j’ai cherché à vous joindre immédiatement.
Nous avons plus de trois cent mille visiteurs
par an sur l’ensemble de nos musées
mais il faut avouer que les visites peuvent
être augmentées de façon significative à la
condition préalable que le visiteur potentiel
soit conscient de la richesse et de la
multiplicité de l’offre. A partir du début de
l’année, nous prendrons contact avec les
organisations. J’imagine aussi que tout ce
que la planète compte de « VIP » doit passer
par vos organisations mais ils ne viennent
que rarement aux musées, et il est évident
que nous serions disposés à organiser des
évènements coordonnés avec ces visites.
J’aimerais qu’une certaine tradition s’installe,
comme c’est le cas dans d’autres
villes, pour tous les visiteurs, prestigieux
ou non.
Comment pensez-vous représenter
dans vos choix d’oeuvres et de
thèmes d’expositions la dualité « cité
provinciale » et « cité internationale »
que vous avez évoquée récemment ?
Nonante pourcent de nos collections provient
des donations. Je pense qu’il faut donc
faire le lien thématique entre Genève et les
objets d’art de tous les pays. Je vois cette
présentation comme une double spirale, à
l’image de la conception du nouveau bâtiment
rectangulaire avec un bâtiment en
verre à l’intérieur. Dans la première spirale
Genève, le visiteur pourrait emprunter en
permanence, la passerelle vers la deuxième
spirale des autres collections. A l’image
aussi de cette communication que nous
avons évoquée.

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1 Comprend : Musée d’art et d’histoire,
Cabinet d’arts graphiques, Maison Tavel,
Musée Ariana et Musée Rath.
2 « Le peintre Josée Maria Sert et le directeur
de la SDN, le français Joseph Savenol,
eurent alors l’idée d’abriter les trésors
espagnols à l’intérieur du Palais ». Histoire
et architecture du Palais des Nations, JC
PALLAS, Publication Nations Unies, p.149.
3 Patrice Mugny : conseiller administratif
de la Ville de Genève, délégué à la culture.