Mes connaissances de Marseille se bornaient à mes souvenirs d’enfant. Le soleil toujours présent, de longues marches qui nous menaient à la mer, d’immenses avenues – tout paraît plus grand à 10 ans –, une plage de sable fin si doux au toucher et ces vagues qui nous surprenaient et nous coupaient le souffle. Et, surtout, cet accent chantant que nous étions fiers de prendre, de retour chez nous, afin de montrer que nous étions allés en vacances « dans le Midi ».
Puis, plus tard, je perçus la cité phocéenne à travers les images que véhiculaient les actualités, côté sombre et peu enchanteur de bagarres rivales, grèves ou manifestations. Quelle méprise. Que ne suis-je retournée plus tôt rendre une petite visite aux Marseillais ! Dès l’approche de la ville, mon regard est captivé par une statue étincelante de la Vierge surplombant la cité. Construction emblématique, oeuvre de Lequesne, cette sculpture haute de plus de 11 mètres réalisée en bronze doré à la feuille d’or par les ateliers Christofle fut érigée en 1870 sur le campanile de la basilique Notre Dame de la Garde. L’édification de ce lieu de culte et de pèlerinage commença en 1853 sous la houlette de l’architecte Henri Espérandieu. Sur la colline de la Garde existait déjà une chapelle du même nom, édifiée en 1214. Centre de dévotion qui s’avéra au fil des siècles trop exigu pour les nombreux pèlerins de toutes confessions venant déposer des ex-voto, elle céda la place à la basilique, affectueusement dénommée par les Marseillais « la Bonne Mère ».
Un petit train bleu partant du Vieux Port
nous emmène, longeant la rade où se mirent
le Château d’If et les îles du Frioul, dépassant
l’Abbaye de Saint-Victor où dorment Victor
et ses compagnons, les premiers martyrs de
Marseille. Il grimpe allègrement la colline,
nous laissant admirer le plus ancien jardin
public de la ville, le parc Pierre Puget, que
garde jalousement la statue du sculpteur et
architecte marseillais. Au détour d’un virage
le proche passé nous rejoint : le char Jeanne
d’Arc témoigne de la libération de Notre
Dame de la Garde le 25 août 1944. Mais
bien vite ces souvenirs dramatiques s’estompent,
car nous atteignons les vestiges du fort
construit en 1524 sous les ordres de François
1er, assise de la basilique actuelle, où l’on
retrouve au-dessus du porche nord la signature
du Roi : une salamandre. Au pied du
grand escalier qui monte à Notre Dame, nous
nous laissons envahir par ce sentiment de
protection ressenti par chaque visiteur de la
Bonne Mère. Subjuguée par l’impressionnant
panorama, je découvre, du haut des 162 m
de dénivelé, la ville, sa rade, son Vieux Port
et son quartier historique, le Panier.
Le nom de ce quartier aurait pour origine l’enseigne d’une auberge du XVIIe siècle, « Le Logis du Panier ». C’est un véritable village dans la cité, avec ces ruelles pavées destinées aux promeneurs amusés par leurs noms pittoresques – les Belles-Ecuelles, les Muettes, rue du Petit Puits – ou aux Marseillais installés là par amour pour son côté typique. Un parcours a été tracé, ponctué de petits tableaux pour les visiteurs soucieux de plonger au coeur de son histoire. Il débute devant la Vieille Charité qui abrite maintenant des expositions occasionnelles, des musées comme celui des Arts africains, océaniens et amérindiens et autres structures culturelles. C’est en 1671 qu’est posée la première pierre de cet édifice, l’une des plus belles réalisations de Pierre Puget, natif du Panier, qui s’était vu confier par le Conseil des Echevins un projet d’hôpital général afin de satisfaire à la politique royale de « renfermer dans un lieu propre et choisi les pauvres natifs de Marseille ». Tour à tour hôpital, hospice réservé aux vieillards et aux enfants, abri pour l’armée en 1905 puis refuge pour les plus démunis, la Charité fut classée monument historique en 1951.
Relais entre la Vieille Charité et le Préau des Accoules, le bar des Treize Cantons, sur la place du même nom, permet au promeneur d’étancher sa soif, tandis que l’ancienne auberge où Casanova a séjourné le plonge dans un passé sulfureux.
La montée des Accoules, ruelle étroite et
très pentue, séparée par des mains courantes
en fer et un caniveau, conduit au
Préau des Accoules. De première vocation
observatoire astronomique des Jésuites puis
Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres
de Marseille, c’est aujourd’hui un musée dédié
entièrement aux enfants.
La place des Moulins octroie une petite halte très agréable, à l’ombre des platanes. C’est un coin où l’on se sent protégé, abrité du Mistral et des bruits de la ville. Son terrain de pétanque et ses bancs renvoient vraiment l’image du sud. Il ne manque que le pastis ! Point culminant de la vieille ville, elle joua un rôle primordial, des canons protégeant des agressions terrestres et maritimes. Au XVIe siècle, on y dénombrait quinze moulins. Seules les bases de trois de ces dompteurs de vent subsistent encore.
A la rue du Petit Puits, nous découvrons une échoppe « 72% Pétanque », dédiée à ce produit qui instinctivement nous relie au nom de Marseille – le savon. Je ne connaissais que ce cube très parfumé, opaque, brun ou beige, aux inscriptions énigmatiques. Quelle surprise de découvrir toutes ces formes, toutes ces couleurs, et même ces parfums ! Il se vend en barres, aussi. Mais point de « vrai » savon ici ; celui de mon enfance n’est pas à vendre ; il est devenu pièce de collection.
De retour sur le Vieux Port, nous déambulons parmi les étals pleins de crustacés désireux de prendre la poudre d’escampette et de poissons luisants, découvrons des escargots confortablement installés dans un landau d’enfant qu’une vieille femme propose à la criée. Nous reconnaissons la « bonne bouille » d’un Marseillais très occupé à bavarder avec un auditeur attentif et nous écoutons quelques instants, au risque de paraître indiscrets, leur langage si ensoleillé, si imagé.
Le Vieux Port est aujourd’hui principalement port de plaisance et point de départ pour le Château d’If, les îles du Frioul et les calanques de Marseille. Mais son histoire fut tourmentée. Dès le Xe siècle sont installés des chantiers de charpentes et de constructions navales sur les marais asséchés de la rive Est du port. Des cordiers travaillent le chanvre, canebe en provençal, qui donnera le nom de la Canebière. Les quais sont édifiés entre le XVe siècle et le XVIIe siècle ; la ville s’étend sur les rives. Jusqu’au XXe siècle, de petites embarcations transportent les passagers d’une rive à l’autre à la rame. Puis en 1905 un pont transbordeur est construit, facilitant la traversée à hauteur des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas. Il sera détruit en 1944. Le port connut des revers tragiques durant la Seconde Guerre mondiale. Le vieux quartier sur la rive nord fut dynamité maison par maison par les occupants nazis avec l’aide de la police française durant la « rafle de Marseille ». Il n’en restera qu’un champ de ruines. Sa reconstruction en 1948 par l’architecte Fernand Pouillon mettra au jour des dolia datant de l’époque romaine qui sont exposés in situ au Musée des Docks romains.
Nous clôturons ce petit tour de ville en poussant notre promenade jusqu’à la maison diamantée, construction du XVIe siècle exceptionnelle par le décor de bossages en pointe de diamants de sa façade et son escalier à caissons, unique à Marseille. Tout d’abord demeure de riches commanditaires d’origine espagnole et italienne, elle sera morcelée à la Révolution. A la fin du XIXe siècle, elle sert d’abri aux travailleurs du port et aux immigrés italiens. Classée monument historique en 1925, elle échappe à la destruction de 1943, devenant ainsi le symbole de la ville ancienne disparue. Le Musée du Vieux Marseille trouva tout naturellement sa place en ses murs en 1967. Une autochtone me raconta qu’elle avait assisté au déplacement entier de cette bâtisse lors du réaménagement de l’ensemble des bâtiments de l’Hôtel de Ville, dans le quartier du Vieux Port.
Frédéric Mistral a conté dans Calendal l’origine de cette cité, née de l’amour de Protis de Phocée et de Gypsis, fille du roi du peuple salyen. Réalité ou légende plaisante, la plus ancienne ville de France, Massalia (son nom grec) tire de ce passé cette vocation d’accueil, de partage et de mixité des peuples de la Méditerranée.