La comparaison des documents publiés sous une même cote dans les six langues officielles permet de mieux cerner l’existence d’un troisième monde, celui du traducteur- passeur. A quelles règles obéit-il ? Quels moyens met-il en oeuvre pour qu’un message, conçu dans un système de pensée et d’expression donné, parfois mal conçu et écrit dans la langue de départ, soit compréhensible aux locuteurs de sa propre langue ?
Grande diffusion
Rappelons que parmi les six langues
choisies par les Etats membres de l’ONU
comme véhicules de la communication
internationale, l’une d’entre elle est sémitique
(l’arabe), une autre sino-tibétaine
(le chinois) et que les quatre autres sont
indo-européennes et appartiennent à trois
familles de langue distinctes (deux romanes,
l’espagnol et le français, une germanique,
l’anglais, au vocabulaire majoritairement
latin et, pourtant, apparenté aux
langues romanes, et une slave, le russe).
Ces langues de grande diffusion et à forte
tradition grammaticale présentent, chacune,
des difficultés de traduction particulières
et aucune d’entre elles ne peut être
considérée comme « facile à traduire ». Ceci
tient tout autant aux singularités lexicales,
grammaticales et stylistiques des langues
en présence qu’aux conventions et codes,
y compris ceux applicables à l’ONU, que le
traducteur doit parfaitement maîtriser.
Les langues appartenant à la même famille maintiennent leurs champs topologiques séparés les unes des autres. Une comparaison des lexiques de la langue anglaise et de la langue française a permis de constatet que plus de vingt-deux mille mots étaient apparentés dans ces deux langues, c’est-àdire qu’ils ont une forme identique et au moins une acception commune1. C’est dire que, même dans les langues à vocabulaires apparentés, les risques de commettre des barbarismes sont légion. Le réviseur peut trouver multilingualismo en espagnol en lieu et place de l’anglais multilingualism quand bien même le traducteur saurait que le terme correct est multilinguismo. Les faux amis sont également nombreux : le terme accommodation en anglais est généralement rendu en français par adaptation, aménagement, mais on peut trouver, dans certains cas, que ce qui peut paraître comme un faux-ami, accommodement, est aussi recevable. Cultiver les nuances qu’apportent les langues aux mots d’origine commune est une obligation première du traducteur. Traquer les faux-amis dans le texte de départ en fait aussi partie. Presently qui ne veut pas dire à l’heure actuelle mais bientôt est une erreur qui n’appartient pas seulement aux non-locuteurs natifs de la langue anglaise2.
Analyse sémantique
La comparaison des syntaxes des langues
officielles de l’ONU révèle, elle aussi, l’ampleur
des aménagements nécessaires dans
les langues d’arrivée. Dans les langues qui
ne disposent pas du gérondif, l’arabe et le
chinois, les participes présents fréquents
dans les préambules des résolutions :
« considérant..., déplorant... » sont rendus
par des verbes au présent. Dans les phrases
typiquement onusiennes où les gérondifs
abondent, des réagencements s’imposent au
terme d’une analyse sémantique poussée.
Ainsi en est-il de la phrase : « Le critère général justifiant habituellement la notification
est la possibilité que les activités en question
affectent les intérêts de l’autre partie »,
qui devient littéralement en chinois « que la
notification ait lieu ou pas est habituellement
lié au fait que les activités peuvent ou
non affecter les intérêts de l’autre partie »
(en fait l’autre partie les intérêts, puisqu’en
chinois tout ce qui se rapporte à un substantif
au sein d’un syntagme est placé
avant le substantif, y compris les subordonnées
relatives)
Le chinois étant une langue à thème, des réagencements sont automatiquement opérés par les traducteurs : « la réunion a commencé à 15 heures » se dit en chinois « 15 heures a commencé la réunion ». Mais au contact des autres langues, l’oeil du lecteur devient plus tolérant et l’ordre des mots à l’intérieur de la phrase moins rigide. Ainsi, les locuteurs natifs du chinois s’accommodent de nos jours du fait que les compléments circonstanciels de cause apparaissent après le sujet et le verbe, alors que l’ordre naturel de la phrase en chinois voudrait que l’on écrive « Parce que le président a eu un empêchement, la réunion n’a pu avoir lieu ».
Les particularités stylistiques des langues nécessitent, elles aussi, un ajustement par le truchement du traducteur. La langue arabe appelle les répétitions d’adjectifs de sens proche pour renforcer une idée, la magnifi er, là où le traducteur de l’arabe ne retiendra qu’un seul adjectif pour ne pas donner au lecteur le sentiment de redondance.
Les systèmes d’écriture des langues recèlent aussi des pièges pour le traducteur. Ainsi, en arabe, le système de différentiation des consonnes au moyen de points a donné lieu à des confusions devenues célèbres. Dans un texte du Xe siècle, on relate que l’ajout d’un point imaginaire au-dessus de la consonne ح a transformé la phrase : « et ils recensèrent les prêtres (...) pour leur demander de s’acquitter d’un impôt » en « et ils mutilèrent sexuellement les prêtres (...) pour leur demander de s’acquitter d’un impôt »3. En chinois, les signes utilisés dans les noms propres, et en particulier les noms étrangers, ne sont pas porteurs du sens qu’ils ont habituellement dans les noms communs En l’absence de tout signe métalinguistique (de majuscule, par exemple), le traducteur sait qu’il est en présence d’un nom propre lorsque le groupe de caractères qu’il lit ne fait pas sens dans le contexte donné, ce qui nécessite un temps de réflexion supplémentaire.
Certes le traducteur de l’ONU est rompu à ces exercices. Son travail est réglé par un enchaînement de mouvements intuitifs et techniques, mais les habitudes idiomatiques divergentes, les contextes d’association distincts, qui sont, comme l’a relevé George Steiner4, à la racine de la résistance et des affinités entre les langues, nécessitent de sa part des choix constants. Il existe, dans toutes les langues, différentes manières de rendre compréhensible un texte conçu dans une langue autre et l’esprit s’attarde à les envisager pour choisir la plus pertinente.
Trois conditions
Or, pour être bonne, une traduction à l’ONU
doit non seulement être rédigée dans une
langue claire et simple, être fidèle à l’original
et au génie de la langue, elle doit
également remplir trois autres conditions
d’acceptabilité : la réversibilité, la cohérence
intertextuelle et l’opportunité.
On dit d’une traduction qu’elle est réversible quand elle permet de revenir au texte original. Cette caractéristique est également applicable à la terminologie de l’ONU. On parle d’édition en français pour désigner « la mise au point rédactionnelle » et retrouver plus aisément son équivalent anglais. En russe, effet émergent se dit эффект эмерджетности pour la même raison : il est compris des délégués habitués à lire les documents de l’ONU, même si ce terme n’a pas cours à Moscou. Enfin, l’expression sans solution de continuité, c’est-à-dire « sans rupture », a pu donner lieu à une interprétation aux antipodes du sens qu’elle a dans les dictionnaires, à savoir : « sans qu’une solution ait pu être trouvée pour assurer la continuité » (d’un projet, par exemple), ce qui permet de conclure que les expressions idiomatiques, rarement traduisibles littéralement, sont à utiliser avec parcimonie. L’exigence de cohérence intertextuelle renvoie à la nécessité de se conformer aux choix terminologiques et phraséologiques des traducteurs et réviseurs antérieurs pour ne pas dérouter le lecteur, qui associe volontiers modification et changement de sens plutôt que recherche d’une meilleure façon de dire.
La nécessité de traduire en toute opportunité
met en relief le jugement qu’exerce le traducteur
à tout moment. S’agit-il pour lui de tout
traduire ? Non, assurément. Plus particulièrement
dans les langues utilisant le même alphabet,
la reprise du terme dans la langue de
l’original permet de signaler une réalité nouvelle
et géographiquement circonscrite. Ainsi,
les termes literacy hour et numeracy hour,
spécifiques au système scolaire britannique,
qui oblige, tous les jours, les enseignants à
suivre pendant une heure des instructions
pédagogiques précises pour enseigner l’anglais
et les mathématiques, seraient utilisés
tels quels dans un texte français. C’est que la
traduction, comme le relève fort justement
un traducteur de l’ONU, François Hirsch,
enrichit le lecteur par les réalités qu’elle lui fait découvrir. En revanche, toutes les
notions nouvelles d’application générale sont
traduites, parfois bien avant que ces notions
ne se répandent dans la communauté francophone,
soulignant ainsi le rôle du traducteur
dans l’enrichissement de sa langue. Il en est
ainsi de fair value, en comptabilité, que les
spécialistes français nomment en anglais5, est
traduite par juste valeur.
Ainsi, la traduction à l’ONU, loin d’être une
étape négligeable (et souvent négligée, vu le
temps qu’on accorde aux traducteurs pour
traduire), est bien un moment décisif dans la
préparation des documents non seulement
parce qu’elle mobilise différentes aptitudes
du traducteur au service de la diversité des
façons de dire, mais également parce que la
reformulation en plusieurs langues participe
de l’universalité de l’Organisation.
1 Hubert Séguin, « Mots communs du français
et de l’anglais », dans Pour une théorie
de la langue écrite, édité par Nina Catach,
éditions du CNRS, 1988.
2 Cf. l’article de Jack Rosenthal, intitulé
« Phantonym », paru dans l’International
Herald Tribune du 28 septembre 2009, où
dix mots courants en anglais sont signalés
comme investis par les anglophones d’un
sens qu’ils n’ont pas dans les dictionnaires.
3 Omar A. M. Târikh ’al logha-l-°arabeya
fimésr (Histoire de la langue arabe en
Egypte), Le Caire, ’Al Hay’a-l-âmah lél ta’lîf
wal nachr, 1970.
4 Cf. Après Babel, Albin Michel, 1978.
5 Cf. Les Echos, 28 septembre 2009.