ENTRETIEN DU MOIS

S.E.M. DANTE MARTINELLI,
AMBASSADEUR DE LA SUISSE AUPRÈS DE L’ONUG

S.E.M. Dante Martinelli

CHRISTIAN DAVID, UNOG

Monsieur l’Ambassadeur, vous avez été nommé à Genève le 10 novembre 2008 après avoir été notamment ambassadeur de la Suisse auprès de l’Union Européenne à Bruxelles puis en Chine. Fort de cette expérience, comment envisagez-vous les rapports entre l’Occident et l’Asie ?
Les rapports entre l’Occident et l’Asie existent et perdurent depuis des siècles. Ces contacts sont logiques et naturels dans la mesure où il s’agit de deux régions d’importance cruciale par leur population, leur culture et leur rôle économique et politique. La croissance économique mais aussi le poids politique et diplomatique du continent asiatique se sont particulièrement accélérés ces dernières années. La part de l’Asie dans l’économie mondiale a triplé depuis le début des années 80 en passant de 14 à 46 % du total de l’économie mondiale. Plus généralement, les relations entre tous les partenaires internationaux présents à Genève visent à favoriser la coopération et le dialogue sur les grands dossiers mondiaux comme la réduction des foyers de tension, l’environnement, le commerce, la santé ou encore les droits humains et le droit humanitaire.

Quelle approche et quelle spécificité voulez-vous donner à votre fonction à Genève ?
Il existe évidemment une continuité dans la démarche puisque je représente mon pays et sa politique étrangère. Genève est un élément important de cette politique étrangère suisse par son aura de grande capitale du système multilatéral et de la gouvernance mondiale. En tant que siège des Nations Unies pour l’Europe, c’est à Genève que se rencontrent et se réunissent des représentants de tous les pays. La priorité de mon pays et sa responsabilité consistent à faire en sorte que cette place internationale exceptionnelle soit accueillante, efficace et se développe. Tous les grands thèmes mondiaux sont traités à Genève et, comme vous le rappelez, mon expérience dans différents postes occupés précédemment m’a rendu particulièrement sensible à cette problématique. Le fait que je connaisse les positions des différents pays et leurs souhaits prédispose, je l’espère, à favoriser le dialogue et à faire entendre les positions de la Suisse.

Dans un monde marqué par l’accroissement et le vieillissement de la population mondiale, les effets du changement climatique, les conflits armés, les épidémies, les fluctuations des marchés, il semble que des initiatives soient prises actuellement pour mettre en présence des experts chargés de proposer des solutions. Comment percevez-vous le rôle de Genève dans ce contexte ?
Genève est un lieu privilégié dans lequel les organisations internationales avec leurs Etats membres grâce à leur expertise dans les dossiers mondiaux, jouent un rôle clé dans leurs domaines respectifs. La société civile est également présente en raison de la présence importante d’ONG. Tous ces acteurs internationaux se rencontrent, s’interpellent et se réunissent. S’agissant du nombre de conférences et de rencontres internationales, Genève figure même en première place dans le monde. J’insiste donc sur le fait que nous avons à Genève, une concentration d’acteurs, de cultures, de « matière grise » qui est sans pareil. Tout incite donc à tirer parti et à exploiter cette position exceptionnelle. Le rôle de la Mission permanente de la Suisse est donc de favoriser les contacts, la recherche de solutions entre ces experts qui travaillent à quelques centaines de mètres les uns des autres mais qui n’ont pas toujours le réflexe de profiter des synergies extraordinaires qui sont offertes. Chaque acteur a sa conception et son indépendance, cependant la nature des problèmes qui sont débattus incite à l’interdisciplinarité de la démarche. Une collaboration entre toutes ces institutions, dans le respect des compétences de chacun, doit permettre la mise en commun des expertises, de favoriser les synergies et d’éviter que différentes structures traitent des mêmes problèmes sans échanger des informations. Les Etats membres poussent les organisations à travailler dans cet esprit. La conscience de la spécificité de la Genève internationale existe et cela vaut la peine de la renforcer. Tous les acteurs, qu’ils soient institutionnels ou non, doivent faire un effort de communication pour montrer les atouts de Genève.

Par exemple ?
L’actualité démontre que Genève est un lieu international de première importance. Année après année, mois après mois, Genève s’affi rme comme étant un haut lieu de rencontres internationales : rien qu’en 2009, il y a eu, entre autres, la Conférence de Durban 2, la Conférence sur le climat à l’OMM, Télécom à l’UIT et la ministérielle de l’OMC. Côté suisse, nous avons organisé par exemple, une Conférence internationale sur l’avenir des Conventions de Genève à l’occasion de leur 60e anniversaire. En 2010, il y aura d’autres grands événements, par exemple le Congrès mondial contre la peine de mort et un sommet réunissant tous les présidents des parlements du monde en juillet.

Genève favorise aussi les rencontres bilatérales dans un climat de discrétion et de confiance. Il est possible de réunir des personnalités de premier plan à Genève pour traiter des grands problèmes du monde. A cet égard, je citerai les négociations START américano-russes sur le désarmement, les « Geneva Talks » sur le nucléaire iranien et les discussions relatives au conflit entre la Russie et la Géorgie. Depuis cette année, il faut aussi souligner la présence renforcée des Etats-Unis sur le plan multilatéral avec la nouvelle administration Obama, ce qui bénéficie à Genève aussi. Washington a ainsi nommé récemment trois nouveaux ambassadeurs à Genève : un auprès de l’ONU, un auprès de la Conférence sur le désarmement et un ambassadeur particulier pour les droits de l’homme.

Le contexte politique genevois est particulier suite aux dernières élections au Grand Conseil. Ne pensez-vous pas qu’une communication accrue des organisations internationales, avec le relais des autorités locales, pourrait permettre une conscience de ce qu’elles peuvent apporter à la collectivité ?
Comment, selon-vous, construire des passerelles, quelle place la Mission suisse peut-elle occuper ?

Il faut travailler de manière constante à améliorer la connaissance réciproque : la connaissance de la Genève locale et institutionnelle par les internationaux et la connaissance par les Genevois des organisations internationales et de ce qu’elles apportent à la collectivité. Les autorités locales, la Ville et le Canton, font beaucoup d’efforts en ce sens. La Mission suisse, la Fondation pour Genève, le CAGI, le Club diplomatique, le Club suisse de la presse sont autant d’acteurs qui favorisent ces contacts et ces échanges intellectuels et humains.

Un exemple significatif en 2009 a été la journée « portes ouvertes » organisée par l’OMC. Elle a attiré de très nombreux Genevois. La population a pu découvrir les activités de cette organisation de l’intérieur, ainsi que le site de l’OMC. Ce genre d’ouverture au public a beaucoup de valeur en terme de message. Nous encourageons d’autres organisations internationales à organiser des journées portes ouvertes ou des manifestations similaires. Beaucoup de choses peuvent être présentées et expliquées de cette manière. Cela rapproche les citoyens de la Genève internationale. Le vote favorable de la Ville de Genève – 61,8 % de oui – lors du référendum sur l’extension de l’OMC montre que les Genevois sont conscients de l’importance et de l’apport économique de la Genève internationale.

Tout doit être fait pour que l’activité déjà évoquée de la Genève internationale, ce qu’elle apporte au monde en général et au pays hôte en particulier, soit bien comprise par le public. Les sujets qui concernent l’avenir de l’humanité sont discutés et font l’objet de décisions à Genève ; cela en fait une place incontournable, éveillant l’attention du monde. Il appartient à chacun des acteurs de la Genève internationale de faire en sorte que cette visibilité soit renforcée par des actions et une communication efficaces.

 
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