Façonné durant 2 millions d’années au cours de plusieurs cycles éruptifs, Yellowstone s’étend sur 8900 km2 dans le Wyoming (USA), empiétant quelque peu sur l’Idaho et le Montana. Premier parc national des Etats-Unis (1872) – et du monde – il fut à ses tout débuts sous la protection de la Cavalerie. Il est inscrit sur la liste des réserves de biosphère de ce pays depuis 1976.
Le nom de Yellowstone provient de la couleur née de l’altération hydrothermale du fer de la roche dans le canyon. Les très lentes mais perpétuelles transformations de la caldeira1 de Yellowstone lui donnent un attrait à nul autre pareil, mais, parmi les innombrables visiteurs admirant les sources chaudes et les geysers, très peu ont connaissance que ces merveilles sont dues à l’eau de pluie et aux fontes des neiges s’infiltrant et atteignant des roches chaudes – résultat d’une chambre magmatique active juste quelques kilomètres sous leurs pieds.
Il est classé parmi les « supervolcans » et héberge le plus grand système hydrothermal de la planète concentration d’un quart de geysers recensés sur la terre – entretenu par les perturbations sismiques fréquentes engendrant petites fractures et conduits. Particularité géologique : une mince croûte terrestre de 8 à 10 km – la moyenne étant de 30 km – et dont la surface, sous la pression des eaux chaudes souterraines, se soulève d’environ 1,5 cm par an.
Parmi la kyrielle de geysers que nous avons visités, je ne peux omettre de citer le plus connu, Old Faithful, dans le Upper Geyser Basin. Véritable star du parc national, il possède un aménagement spécial pour ses admirateurs : bancs disposés en arc de cercle à distance respectable de son évent, Centre des visiteurs, hôtel... Nous en oublions un peu que nous venons observer un phénomène naturel, un événement indépendant des hommes.
Sa régularité lui a valu son nom : il se donne
généralement en spectacle toutes les nonante
minutes environ. Ces prévisions sont
d’ailleurs affichées au Centre.
Aujourd’hui, le « Vieux Fidèle » nous donne
un spectacle idyllique : éruption de près de
cinq minutes, d’une hauteur évaluée à 30
mètres. Une fumerole apparaît, suivie aussitôt
d’un petit jet qui grandit rapidement,
enfle, créant des colonnes d’eau, de la vapeur
qui s’étend, tourbillonne, virevolte, et
les jets saccadés et grandioses s’en donnent
à coeur joie, pour le plus grand bonheur
des tout petits êtres assis là pour les regarder.
Autour de nous fusent les exclamations,
les cris de surprise satisfaite lorsqu’un jet
grimpe encore plus haut. Un sentiment
étrange m’envahit. Je participe à une manifestation
de Dame Terre, sur laquelle je vis,
dont j’apprécie les ressources, dont j’admire
chaque jour les paysages, mais sans jamais
jusqu’à cet instant avoir pris conscience des
bouleversements qui s’effectuent dans ses
entrailles. Le temps se fige ; je ne vois plus,
je ne vis plus que par les cascades qui s’enchaînent,
les plumes de vapeur, la difficile
respiration de la terre qui se distingue parmi
les déversements d’eau. Le monde alentour
s’est effacé.
Puis Old Faithful se calme, avec quelques
soubresauts encore, et je reprends pied
dans la réalité par les touristes qui commencent
à bouger ; ils parlent, se lèvent, rient, et
le moment enchanté s’achève.
Mais si le Vieux Fidèle se distingue par la
puissance de ses éruptions, les sources
chaudes et mares de boue aux couleurs si
changeantes pourraient sans difficulté lui piquer
la vedette. Grotto Geyser, par exemple,
avec sa forme inhabituelle de près de cinq
pieds de haut due aux arbres recouverts de
stillolite, que l’évaporation a figés. Fountain
Pain Pots, bains de boue soyeuse, aux doux
tons rosés, où un brave petit sapin pousse
en solitaire, défiant les chaudes éclaboussures,
et qui n’a cure de la lave qui blanchit
ses branches basses. Sources bleu azur
frangées de blanc, alcalines, comme Heart
Spring qui se distingue par les couleurs lumineuses
des cyanobactéries et des algues ;
au fond laiteux, telles des pierres précieuses
(Turquoise Pool) ; aux eaux limpides où se
mire le ciel, calmes ou frémissantes, comme
Emerald Spring, dans le Norris Geyser Basin.
Cette source doit sa couleur d’émeraude au
bleu des eaux profondes et au jaune du
soufre. On ne se lasse pas d’épier la montée
et l’éclatement de ses bulles générées par le
dioxyde de carbone, la vapeur et autres gaz.
Le bassin de Norris est en perpétuelle mutation.
Certains geysers naissent, de vieux
meurent. Ses transformations sont difficiles à
prévoir. C’est d’ailleurs l’un des dangers qui
guettent le visiteur imprudent qui s’aventure
hors des pistes de bois aménagées dans
les bassins : vous ne pouvez jamais savoir
quand une nouvelle faille va s’ouvrir. Norris
a deux zones distinctes : le Back Basin, aux
geysers et sources dispersés entre les arbres
d’une forêt en régénérescence, après les incendies
de 1988, et le Porcelain Basin, qui
offre un fascinant tableau de désolation ; aucune
plante ne peut survivre dans ses eauxchaudes, acides. C’est aussi la demeure de
Steamboat qui peut atteindre 115 mètres et
dont la vapeur peut être entendue à des
kilomètres.
Comment ne pas citer aussi Grand Prismatic Spring dans le Midway Geyser Basin, la plus grande source chaude de Yellowstone et la troisième du monde – la Nouvelle-Zélande détenant les deux premières. Ses couleurs, d’un bleu profond au centre, virent au bleu pâle. Au-dessus de lui, sa vapeur, telle une aura, prend des teintes bleutées, alors que des faisceaux orangés marbrés d’ébène et d’argent l’environnent. Parfois, les vapeurs soufrées, piquantes, nous enveloppent, nous encerclent puis s’effacent, semblant cacher la source pour mieux ensuite en laisser découvrir la splendeur.
Le plus petit site de Yellowstone, West Thumb Geyser Basin, diffère par son décor. Le lac Yellowstone lui sert d’écrin, offrant un panorama superbe. On y admire Fishing Cone, tache sombre, énigmatique, dans le lac. L’histoire rapporte que des explorateurs s’étaient arrêtés pour pêcher sur le cône. Ils ont cuit leur prise directement sans lever leur canne à pêche, d’où son nom. Phénomène unique dans le parc, son cratère est immergé en été mais à l’air libre, bien visible, en hiver.
Mud Volcano est l’une des curiosités du parc. Le sulfure de fer peint les boues de brun et de beige qui, sous l’effet du sulfure d’hydrogène et d’autres gaz, gargouillent, bouillonnent ; une âcre odeur d’oeuf pourri ressentie pour nul autre geyser se dégage de cette marmite de glaise fumante. L’acide sulfurique cuit le terrain, créant un cimetière d’arbres morts.
Bactéries thermophiles et algues, dont certaines survivent à plus de 80°C, donnent des couleurs chatoyantes, changeantes au gré de la température de l’eau. Elles forment des paysages de montagnes et vallées à l’échelle microscopique, cratères minuscules et colorés, comme dans Mammoth Hot Springs, colline de travertine créée sur des milliers d’années quand l’eau chaude de la source refroidissait et déposait du carbonate de calcium. Là se côtoient marches de géant, sources ocres, jaunes, rouilles, contrastant avec les terrasses de calcite – blanche prison immuable des troncs couchés – de Canary Spring.
Je ne peux développer plus longuement la diversité des phénomènes de Yellowstone, la paix des paysages aux rivières tortueuses, aux forêts de pins barrant l’horizon, aux monts zébrés de résidus de neige ; ni décrire l’excitation à la vue de deux pélicans dérivant au fil de l’eau, d’un loup se réfugiant dans les taillis, ou lors de la rencontre de bisons sur notre route appréciant visiblement l’invention de M. Mcadam ! Yellowstone sert de modèle et d’inspiration pour les parcs nationaux à travers le monde. Mais il est plus qu’un parc national ; il est la mémoire vivante et mouvante de l’histoire de notre planète.
1 Zone d’effondrement d’un volcan sur sa chambre magmatique. Celle du Yellowstone fut découverte seulement dans les années 1960, durant des recherches géologiques. L’altitude du parc est comprise entre 1610 m et 3463 m.