Ambassadeur itinérant auprès du Programme des Nations Unies pour l’environnement, Yann Arthus-Bertrand est un personnage hors-normes. Nous sommes heureux de partager avec vous l’entretien qu’il nous a accordé. Un moment d’une rare intensité avec un homme touchant, inquiet pour l’avenir, mais déterminé et d’une grande humanité.
Célèbre pour ses photographies aériennes, auteur de plusieurs livres pédagogiques sur l’écologie, Yann Arthus Bertrand anime une émission de télévision « Vu du Ciel » diffusée sur tous les continents. Il vient de réaliser son premier film « Home » qui a été simultanément présenté dans cent-trente pays et territoires lors de la Journée Internationale de l’environnement le 5 juin dernier.
Quel cheminement vous a conduit
à défendre l’écologie ?
On ne nait pas écolo, on le devient. Entre
20 et 30 ans, j’ai découvert la nature en travaillant
dans une réserve zoologique dans
l’Allier. Un moment très fort qui m’a permis
de comprendre qu’il n’y a pas l’homme
d’un côté et la nature de l’autre. Tout est
lié. J’étais passionné par les gens de terrain
comme Dian Fossey, la grande spécialiste
du comportement des gorilles, ou Jane
Goodall, dont les recherches ont transformé
notre manière de voir les primates. Je voulais
avoir la même vie.
A trente ans, je suis parti au Kenya avec
ma femme afin d’étudier le comportement
des lions. Nous y avons passé trois ans en
immersion totale. Elle écrivait, je faisais des
photos. C’est le moment où j’ai été le plus
heureux. Pour gagner ma vie, je promenais
les touristes en montgolfière. Ce qui m’a
permis de comprendre l’importance de la
photographie aérienne qui offre une toute
autre perspective du territoire. C’est vraiment
là que j’ai décidé d’être photographe
parce que j’aimais ça et que la photo apporte
une information différente et procure
de l’émotion.
Votre parcours atypique, votre art
et vos actions ont fait de vous une
véritable conscience politique. N’avezvous
pas peur de la récupération ?
J’ai des convictions très fortes qui donnent
sens à ma vie. En outre, face à l’urgence je ne
me pose plus ce genre de questions ou plutôt
j’espère bien être récupéré afin d’amener
plus d’écologie partout. Il n’en demeure pas
moins que je me sens souvent mal à l’aise
dans la peau d’un personnage médiatique.
Je me trouve maladroit. Je ne sais pas manier
la langue de bois. Je fais peur à tout le
monde. Je me demande si je ne devrais pas
me contenter de faire mes photos et de ne
pas trop parler à la télé. D’autant que mes
modèles, ce ne sont pas ceux qui occupent
le devant de la scène, mais ceux qui agissent
sur le terrain, sans rien dire.
Votre dernier film, « Home », rencontre
un immense succès. Son impact est-il
à la hauteur de vos espérances ?
Il faut rester humble. On ne va pas changer
le monde avec un film. Le mien se situe dans
une continuité d’actions comme celui d’Al
Gore. J’ai énormément douté en réalisant
« Home ». D’autant que j’avais l’impression
de faire un film sur la fin du monde. Sans
espoir. Même si nous sommes parvenus à
en injecter un peu vers la fin. Lors de la
projection de « Home », les enfants sont très
touchés et restent optimistes. C’est moi qui
suis gêné. Je me demande si j’ai le droit de
leur parler de la fin du monde. Est-ce que je
ne me trompe pas ? Jusqu’à présent, on pensait
que la vie allait être meilleure grâce au
progrès alors que, désormais, on sent bien
que quelque chose va nous arrêter.
Le film d’Al Gore a eu le mérite de faire parler
du réchauffement climatique. En février dernier,
lors d’une réunion, Al Gore se demandait
ce qu’il fallait faire pour convaincre les gens.
Bien qu’il ait eu le prix Nobel et des oscars, il
n’y a pas eu de vraie prise de conscience, juste
un peu de bonne conscience. On est dans
une sorte de déni collectif. On ne veut pas
croire ce que l’on sait. Dans « Home », il y a des
chiffres épouvantables. Les gens sont un peu
choqués, mais tout continue comme avant.
On est toujours sur le chemin de la croissance
et ce n’est pas en remplaçant la croissance par
des énergies renouvelables qu’on va y arriver.
Il faut changer de modèle, apprendre à vivre
mieux avec moins. Je croyais que ce message
était assez clair dans mon film, il semble que
ce ne soit pas perçu ainsi. Quelque part on n’a
pas réussi notre coup.
La crise économique peut-elle servir
de catalyseur ?
Certains le pensent. Nous vivons dans un
monde où nous sommes en permanence
agressés par la consommation. Nous travaillons
pour consommer. L’augmentation d’un point
de croissance est le Graal pour tout gouvernement.
Songez à ce chiffre effarant : l’homme
et les animaux domestiques constituent 98 %
de la biomasse des vertébrés vivant sur les
terres. Nous sommes en train de consommer le monde. Pouvons-nous continuer ainsi ? Je
ne le crois pas ! Il va bien falloir aller vers la
décroissance, s’y préparer, l’accompagner.
UN Special a interviewé la terre qui
nous a « répondu » que la fin de l’humanité
n’est pas celle de la planète,
ce que l’homme, avec son ego, a du
mal à percevoir.
C’est de la vie sur terre telle qu’elle est en
ce moment dont il est question. Les scientifiques annoncent que les animaux disparaissent
mille fois plus vite que normalement.
Ce chiffre, effarant, m’empêche de dormir.
Mais il ne perturbe pas tout le monde parce
que les gens n’ont pas compris à quel point
les rapports que l’homme entretient avec
la nature sont interdépendants et combien
il est essentiel de préserver les équilibres.
Ce déni est-il le même au Nord
qu’au Sud ?
Je voulais terminer « Home » en disant qu’il faut
apprendre à vivre mieux avec moins. Je ne l’ai
pas fait pour que ce film puisse s’adresser au
monde entier. Je ne pouvais pas dire la même
chose aux pays riches et aux pays pauvres
quand on sait que sur les 7 milliards de personnes
que compte la planète, un milliard
500 millions d’entre elles consomment 80 %
des richesses. Il est clair que c’est le Nord qui
consomme le monde. Quand je filmais la déforestation
à Bornéo, j’ai été invité par un des
travailleurs sur un bateau où il n’y avait rien si
ce n’est un écran plat qui permettait de suivre
des séries américaines. Ce que j’ai alors compris
c’est que ce dont cet homme avait envie
c’était de vivre comme nous. Notre modèle,
qui nous permet d’avoir accès à l’éducation,
à la santé, c’est comme le paradis. Ils sont
quelques milliards à vouloir la même chose.
Que pouvons-nous leur dire ? Ils ont raison.
Il n’y a pas de solutions ?
Il nous revient de nous prendre en charge,
d’assumer nos responsabilités, de veiller à
ce que nos égoïsmes ne supassent pas nos
intelligences. Le débat actuel en France sur
la taxe carbone, à laquelle sont opposés
70 % des Français, montre combien la route
est encore longue. On n’a toujours pas
compris qu’en accompagnant ses enfants
à l’école en voiture on émet du CO2 dans
l’atmosphère, ce qui pénalise tout le monde.
Il faut donc participer à l’effort collectif.
Quelles initiatives comptez-vous
prendre en tant qu’ambassadeur du
Programme des Nations Unies pour
l’environnement ?
Nous réfl échissons avec Achim Steiner à une
série d’initiatives qui nous permettent de
marteler le message auquel nous croyons.
J’étais récemment à Nairobi pour une réunion
sur le Green business. J’ai compris à
quel point c’est difficile en entendant des
représentants s’invectiver longuement sur
des questions qui n’avaient rien à voir avec
ce que nous devions faire. En revanche, j’ai
rencontré le Secrétaire général de l’ONU en
Corée. J’ai été étonné et heureux d’entendre
son discours, très militant, sur le réchauffement
climatique. Il en parlait avec son coeur
et semblait vraiment vouloir faire le maximum
pour que les choses avancent. Je viens
de lui écrire parce que j’aimerais beaucoup
qu’une projection de mon film Home soit
organisée à New York et à Genève.
La conférence sur le climat va
se tenir en décembre à Copenhague.
Vous y croyez ?
Ca va être difficile. On va beaucoup en parler
et tout le monde va venir. Au départ, il y
a toujours plein de bonne volonté. Le problème,
c’est que tout le monde demande à
l’autre de faire ce qu’il n’a pas envie de faire.
Chacun s’observe et personne ne veut risquer
d’amoindrir son objectif de croissance
en prenant des mesures que le pays voisin
ne prendra pas. Dans nos démocraties, ce
sont les opinions publiques qui comptent,
pas les politiques ! Eux, ce qui les intéresse,
c’est d’être élus. Et s’ils manquent de courage
pour prendre les décisions qui s’imposent en
matière d’environnement, c’est parce qu’ils sentent que les opinions ne sont pas prêtes.
Mon travail à moi, c’est de convaincre les
gens de la rue, d’informer avec mes images
afin d’encourager le débat, de sorte que les
politiques puissent faire leur travail.
Pouvez-vous nous parler de votre
initiative : « Six milliards d’autres » ?
« Six milliards d’autres » est né d’une rencontre
avec un paysan malien. Suite à une panne
d’hélicoptère, il m’a accueilli dans sa famille.
J’avais envie de comprendre comment ils vivaient.
Ils m’ont raconté, montré, tout donné.
Le père m’a expliqué qu’il travaillait pour
nourrir sa famille. C’était sa seule ambition.
Cela m’a touché et changé ma perception
du monde parce que son ambition était si
différente de la mienne. Quand je survolais
le monde à bord de mon hélicoptère, je me
demandais ce que les gens avaient à dire
qui pourrait me rendre plus intelligent. C’est
pour ça que j’ai lancé l’initiative « Six milliards
d’autres ». Nous avons rencontré quelque cinq
mille personnes dans septante-cinq pays.
Elles nous ont dit ce qu’elles pensaient de la
liberté, du bonheur, de la foi ou de l’amour.
Cela a donné lieu à une exposition au Grand
Palais à Paris. Les gens revenaient cinq ou six
fois pour voir les vingt heures de vidéo.
Avec ma fondation « GoodPlanet » (http://www.goodplanet.org), nous avons plusieurs
projets en cours. Dans le cadre des
Nations Unies, nous allons interroger un
millier de personnes sur le réchauffement
climatique. Avec l’UNICEF, nous allons travailler
avec les enfants. Il y a aussi un autre
projet sur l’avenir des jeunes en France.
C’est passionnant d’écouter les gens parler.
Une dernière phrase ?
Ce qui me frappe le plus c’est que l’engagement
rend heureux. Les gens qui s’investissent
de manière désintéressée, donnent
du temps et de l’amour, constituent une
famille. J’aimerais en faire partie.