Société/ONU

YANN ARTHUS-BERTRAND
IL FAUT CHANGER DE MODÈLE,
APPRENDRE À VIVRE MIEUX AVEC MOINS

© Yann Arthus-Bertrand/Altitude, film « Home », une coproduction Elzévir Films — EuropaCorp
Décharge de Mbeubeuss dans le quartier de Malika à Dakar, Sénégal (14°48’ N — 17°19’ O).

Ambassadeur itinérant auprès du Programme des Nations Unies pour l’environnement, Yann Arthus-Bertrand est un personnage hors-normes. Nous sommes heureux de partager avec vous l’entretien qu’il nous a accordé. Un moment d’une rare intensité avec un homme touchant, inquiet pour l’avenir, mais déterminé et d’une grande humanité.

PROPOS RECUEILLIS PAR
MURIEL SCIBILIA ET CHRISTIAN DAVID

Célèbre pour ses photographies aériennes, auteur de plusieurs livres pédagogiques sur l’écologie, Yann Arthus Bertrand anime une émission de télévision « Vu du Ciel » diffusée sur tous les continents. Il vient de réaliser son premier film « Home » qui a été simultanément présenté dans cent-trente pays et territoires lors de la Journée Internationale de l’environnement le 5 juin dernier.

Yann Arthus-Bertrand Quel cheminement vous a conduit à défendre l’écologie ?
On ne nait pas écolo, on le devient. Entre 20 et 30 ans, j’ai découvert la nature en travaillant dans une réserve zoologique dans l’Allier. Un moment très fort qui m’a permis de comprendre qu’il n’y a pas l’homme d’un côté et la nature de l’autre. Tout est lié. J’étais passionné par les gens de terrain comme Dian Fossey, la grande spécialiste du comportement des gorilles, ou Jane Goodall, dont les recherches ont transformé notre manière de voir les primates. Je voulais avoir la même vie.
A trente ans, je suis parti au Kenya avec ma femme afin d’étudier le comportement des lions. Nous y avons passé trois ans en immersion totale. Elle écrivait, je faisais des photos. C’est le moment où j’ai été le plus heureux. Pour gagner ma vie, je promenais les touristes en montgolfière. Ce qui m’a permis de comprendre l’importance de la photographie aérienne qui offre une toute autre perspective du territoire. C’est vraiment là que j’ai décidé d’être photographe parce que j’aimais ça et que la photo apporte une information différente et procure de l’émotion.

Votre parcours atypique, votre art et vos actions ont fait de vous une véritable conscience politique. N’avezvous pas peur de la récupération ?
J’ai des convictions très fortes qui donnent sens à ma vie. En outre, face à l’urgence je ne me pose plus ce genre de questions ou plutôt j’espère bien être récupéré afin d’amener plus d’écologie partout. Il n’en demeure pas moins que je me sens souvent mal à l’aise dans la peau d’un personnage médiatique. Je me trouve maladroit. Je ne sais pas manier la langue de bois. Je fais peur à tout le monde. Je me demande si je ne devrais pas me contenter de faire mes photos et de ne pas trop parler à la télé. D’autant que mes modèles, ce ne sont pas ceux qui occupent le devant de la scène, mais ceux qui agissent sur le terrain, sans rien dire.

Votre dernier film, « Home », rencontre un immense succès. Son impact est-il à la hauteur de vos espérances ?
Il faut rester humble. On ne va pas changer le monde avec un film. Le mien se situe dans une continuité d’actions comme celui d’Al Gore. J’ai énormément douté en réalisant « Home ». D’autant que j’avais l’impression de faire un film sur la fin du monde. Sans espoir. Même si nous sommes parvenus à en injecter un peu vers la fin. Lors de la projection de « Home », les enfants sont très touchés et restent optimistes. C’est moi qui suis gêné. Je me demande si j’ai le droit de leur parler de la fin du monde. Est-ce que je ne me trompe pas ? Jusqu’à présent, on pensait que la vie allait être meilleure grâce au progrès alors que, désormais, on sent bien que quelque chose va nous arrêter. Le film d’Al Gore a eu le mérite de faire parler du réchauffement climatique. En février dernier, lors d’une réunion, Al Gore se demandait ce qu’il fallait faire pour convaincre les gens. Bien qu’il ait eu le prix Nobel et des oscars, il n’y a pas eu de vraie prise de conscience, juste un peu de bonne conscience. On est dans une sorte de déni collectif. On ne veut pas croire ce que l’on sait. Dans « Home », il y a des chiffres épouvantables. Les gens sont un peu choqués, mais tout continue comme avant. On est toujours sur le chemin de la croissance et ce n’est pas en remplaçant la croissance par des énergies renouvelables qu’on va y arriver. Il faut changer de modèle, apprendre à vivre mieux avec moins. Je croyais que ce message était assez clair dans mon film, il semble que ce ne soit pas perçu ainsi. Quelque part on n’a pas réussi notre coup.

La crise économique peut-elle servir de catalyseur ?
Certains le pensent. Nous vivons dans un monde où nous sommes en permanence agressés par la consommation. Nous travaillons pour consommer. L’augmentation d’un point de croissance est le Graal pour tout gouvernement. Songez à ce chiffre effarant : l’homme et les animaux domestiques constituent 98 % de la biomasse des vertébrés vivant sur les terres. Nous sommes en train de consommer le monde. Pouvons-nous continuer ainsi ? Je ne le crois pas ! Il va bien falloir aller vers la décroissance, s’y préparer, l’accompagner.

© Yann Arthus-Bertrand/Altitude, film « Home », une coproduction Elzévir Films – EuropaCorp
Brise-glace Louis-Saint-Laurent dans Resolute Bay, territoire du  Nunavut, Canada (74°42’ N — 95°18’ O).

UN Special a interviewé la terre qui nous a « répondu » que la fin de l’humanité n’est pas celle de la planète, ce que l’homme, avec son ego, a du mal à percevoir.
C’est de la vie sur terre telle qu’elle est en ce moment dont il est question. Les scientifiques annoncent que les animaux disparaissent mille fois plus vite que normalement. Ce chiffre, effarant, m’empêche de dormir. Mais il ne perturbe pas tout le monde parce que les gens n’ont pas compris à quel point les rapports que l’homme entretient avec la nature sont interdépendants et combien il est essentiel de préserver les équilibres.

Ce déni est-il le même au Nord qu’au Sud ?
Je voulais terminer « Home » en disant qu’il faut apprendre à vivre mieux avec moins. Je ne l’ai pas fait pour que ce film puisse s’adresser au monde entier. Je ne pouvais pas dire la même chose aux pays riches et aux pays pauvres quand on sait que sur les 7 milliards de personnes que compte la planète, un milliard 500 millions d’entre elles consomment 80 % des richesses. Il est clair que c’est le Nord qui consomme le monde. Quand je filmais la déforestation à Bornéo, j’ai été invité par un des travailleurs sur un bateau où il n’y avait rien si ce n’est un écran plat qui permettait de suivre des séries américaines. Ce que j’ai alors compris c’est que ce dont cet homme avait envie c’était de vivre comme nous. Notre modèle, qui nous permet d’avoir accès à l’éducation, à la santé, c’est comme le paradis. Ils sont quelques milliards à vouloir la même chose. Que pouvons-nous leur dire ? Ils ont raison.

Il n’y a pas de solutions ?
Il nous revient de nous prendre en charge, d’assumer nos responsabilités, de veiller à ce que nos égoïsmes ne supassent pas nos intelligences. Le débat actuel en France sur la taxe carbone, à laquelle sont opposés 70 % des Français, montre combien la route est encore longue. On n’a toujours pas compris qu’en accompagnant ses enfants à l’école en voiture on émet du CO2 dans l’atmosphère, ce qui pénalise tout le monde. Il faut donc participer à l’effort collectif.

Quelles initiatives comptez-vous prendre en tant qu’ambassadeur du Programme des Nations Unies pour l’environnement ?
Nous réfl échissons avec Achim Steiner à une série d’initiatives qui nous permettent de marteler le message auquel nous croyons. J’étais récemment à Nairobi pour une réunion sur le Green business. J’ai compris à quel point c’est difficile en entendant des représentants s’invectiver longuement sur des questions qui n’avaient rien à voir avec ce que nous devions faire. En revanche, j’ai rencontré le Secrétaire général de l’ONU en Corée. J’ai été étonné et heureux d’entendre son discours, très militant, sur le réchauffement climatique. Il en parlait avec son coeur et semblait vraiment vouloir faire le maximum pour que les choses avancent. Je viens de lui écrire parce que j’aimerais beaucoup qu’une projection de mon film Home soit organisée à New York et à Genève.

La conférence sur le climat va se tenir en décembre à Copenhague. Vous y croyez ?
Ca va être difficile. On va beaucoup en parler et tout le monde va venir. Au départ, il y a toujours plein de bonne volonté. Le problème, c’est que tout le monde demande à l’autre de faire ce qu’il n’a pas envie de faire. Chacun s’observe et personne ne veut risquer d’amoindrir son objectif de croissance en prenant des mesures que le pays voisin ne prendra pas. Dans nos démocraties, ce sont les opinions publiques qui comptent, pas les politiques ! Eux, ce qui les intéresse, c’est d’être élus. Et s’ils manquent de courage pour prendre les décisions qui s’imposent en matière d’environnement, c’est parce qu’ils sentent que les opinions ne sont pas prêtes. Mon travail à moi, c’est de convaincre les gens de la rue, d’informer avec mes images afin d’encourager le débat, de sorte que les politiques puissent faire leur travail.

© Yann Arthus-Bertrand/Altitude, film « Home », une coproduction Elzévir Films – EuropaCorp
Récolte du coton aux environs de Banfora, Burkina Faso
(10°48’  N — 3°56’  O).

Pouvez-vous nous parler de votre initiative : « Six milliards d’autres » ?
« Six milliards d’autres » est né d’une rencontre avec un paysan malien. Suite à une panne d’hélicoptère, il m’a accueilli dans sa famille. J’avais envie de comprendre comment ils vivaient. Ils m’ont raconté, montré, tout donné. Le père m’a expliqué qu’il travaillait pour nourrir sa famille. C’était sa seule ambition. Cela m’a touché et changé ma perception du monde parce que son ambition était si différente de la mienne. Quand je survolais le monde à bord de mon hélicoptère, je me demandais ce que les gens avaient à dire qui pourrait me rendre plus intelligent. C’est pour ça que j’ai lancé l’initiative « Six milliards d’autres ». Nous avons rencontré quelque cinq mille personnes dans septante-cinq pays. Elles nous ont dit ce qu’elles pensaient de la liberté, du bonheur, de la foi ou de l’amour. Cela a donné lieu à une exposition au Grand Palais à Paris. Les gens revenaient cinq ou six fois pour voir les vingt heures de vidéo. Avec ma fondation « GoodPlanet » (http://www.goodplanet.org), nous avons plusieurs
projets en cours. Dans le cadre des Nations Unies, nous allons interroger un millier de personnes sur le réchauffement climatique. Avec l’UNICEF, nous allons travailler avec les enfants. Il y a aussi un autre projet sur l’avenir des jeunes en France. C’est passionnant d’écouter les gens parler.

Une dernière phrase ?
Ce qui me frappe le plus c’est que l’engagement rend heureux. Les gens qui s’investissent de manière désintéressée, donnent du temps et de l’amour, constituent une famille. J’aimerais en faire partie.

 
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