Société

SENTIMENT D’HUMILIATION ET AIDE HUMANITAIRE

© CICR

On assiste depuis peu à l’émergence d’un intérêt croissant
pour les enjeux de l’humiliation en matière de violence et
de démoralisation collective des populations en zone de
conflit armé. Ces enjeux, cependant, sont encore mal
connus et peu pris en compte par les acteurs
humanitaires lors de leurs interventions sur le terrain.

PHILIPPE COTTER ET GILBERT HOLLEUFER
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Le projet Populations humiliées dans les zones de conflit, les dangers pour l’action humanitaire, soutenu par le Réseau Universitaire International de Genève (RUIG), a tenté de combler cette lacune à travers l’organisation d’une conférence, puis la publication d’un ouvrage, La vengeance des humiliés. Les révoltes du 21e siècle1.

L’enquête Les voix de la guerre du CICR
Les résultats de l’enquête Les voix de la guerre (People on War) effectuée en 1999 par le Comité international de la Croix-Rouge dans douze pays affectés par la guerre à l’occasion du 50e anniversaire des Conventions de Genève, puis une étude en 2002 menée par une équipe de recherche à Harvard ont constitué un tournant dans la prise de conscience du rôle joué par le sentiment d’humiliation dans les zones de conflit armé. Son importance quasi-universelle y a été relevée tant auprès des populations civiles que combattantes2.

Ceci constituait, à l’époque, un résultat inattendu. Il s’agissait, en effet, d’un thème encore peu évoqué dans les relations internationales. Ces dernières années, cependant, le sentiment d’humiliation des collectivités en crise est devenu une préoccupation majeure pour les acteurs humanitaires, désarmés face à des réactions émotionnelles d’un type nouveau, encore attisées par les tensions locales qui ont suivi les attentats du 11 septembre.

Origine du sentiment d’humiliation
Le sentiment d’humiliation est lié à des situations de crise où l’individu ne parvient pas à s’intégrer dans un environnement social stable. L’envie de s’en sortir, l’espoir d’un avenir meilleur, associés à l’absence de reconnaissance sociale et à la perception d’un échec créent alors une constellation d’émotions contradictoires, rassemblées dans un «sentiment d’humiliation» qui prend rapidement une dimension collective s’il est articulé et socialisé dans les échanges au sein d’un groupe ou d’une communauté.

Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité, le sentiment d’humiliation des populations en crise s’est structuré dans des formes plus explicites. Filtré jusqu’alors par les enjeux de pouvoir des deux Grandes puissances, il s’est réorienté vers de nouvelles voies, dans un contexte de multiplication des conflits armés locaux conduisant à l’affaissement des structures étatiques.

Les nouveaux défis de l’action humanitaire
L’action humanitaire dans les zones de conflit armé, même bien intentionnée, si elle ne tient pas compte du rôle joué par le sentiment d’humiliation, court le risque de renforcer ses aspects négatifs. A cela s’ajoute le fait que depuis les années 1990 et la fin de la bipolarité, la « neutralité » des humanitaires est de plus en plus difficilement admise par les acteurs, aussi bien agresseurs que victimes de ces conflits, en une période où se sont réveillées des rancoeurs endémiques contre l’Occident.

Ainsi, même accompagnés de moyens d’aide massifs, les acteurs humanitaires se heurtent fréquemment à des formes de résistance et de rejet difficiles à interpréter, mais dont la clef se trouve dans l’intimité émotionnelle de l’environnement en difficulté. L’aide, si elle ne participe pas à une résorption progressive de la crise sociale est dans ce cas condamnée à rester de la pure assistance, le manque de communication pouvant même entraîner des comportements agressifs envers les humanitaires, perçus comme acteurs de cette crise.

Sentiment d’humiliation et genre
Le sentiment de honte et le sentiment d’humiliation sont filtrés par les rôles assumés par l’adulte dans la collectivité. Hommes et femmes ne ressentent pas l’humiliation de la même manière. Des rôles de genre rigides accentuent l’intensité du sentiment de honte et d’humiliation du partenaire (homme ou femme) censé assurer l’intégration sociale de la famille. Ce type de dynamique est particulièrement complexe pour les combattants des conflits dits « internes », où les codes et les rituels « virilistes » se démantèlent.

Stratégies d’action
Une bonne connaissance de la psychologie des populations des zones de conflit armé permet aux acteurs humanitaires d’éviter les maladresses, d’améliorer la communication avec les populations locales, et de leur rendre leur fierté. La première étape, dans ce processus, consiste à diagnostiquer les situations de crise qui ont provoqué le sentiment d’humiliation (la brutalité des conflits, la destruction du lieu de vie, le déplacement forcé, l’écroulement des idéologies et des identités sociales, l’emprisonnement, la torture...).

Dans un deuxième temps, il s’agit de réfléchir aux formes spécifiques d’humiliation qui affectent les différents groupes sociaux (hommes, femmes, enfants, combattants, civils). Des stratégies de communication, enfin, doivent, être élaborées, qui tiennent compte des codes et des rituels des populations locales, et permettent de construire des liens avec elles.

L’analyse du sentiment d’humiliation est essentielle non seulement pour appréhender la psychologie des populations des zones de conflit armé, mais également pour comprendre le fonctionnement de tous les individus et groupes qui se trouvent dans des situations sociales difficiles, et sont aspirés dans des cycles de violence. On peut penser, notamment, à la problématique des banlieues dans les grandes villes occidentales.

Les conflits sociaux associés à un sentiment d’humiliation exacerbé ne peuvent être dépassés que si un rythme de vie est reconstruit progressivement dans un environnement social structuré et apaisé. Une telle évolution permet alors aux populations de se réorganiser, de planifier leur avenir et d’apaiser leurs émotions dans un contexte assurant leur sécurité future.

 

1 COTTER Philippe et HOLLEUFER Gilbert, La vengeance des humiliés. Les révoltes du 21e siècles, Eclectica, Genève, 2008; www.eclectica.ch; une conférence sur le sujet a été organisée en novembre 2007 à l’Institut de hautes études internationales de Genève, réunissant des représentants du UNHCR, du CICR, de l’Université de Genève et de l’Institut de hautes études internationales.

2 HOLLEUFER Gilbert, « Le sentiment d’humiliation dans les guerres contemporaines » in La vengeance des humiliés, op.cit., pp. 59-98;
FRÉSARD Jean-Jacques, Origines du comportement dans la guerre, Genève, Comité international de la Croix-Rouge, 2004.

photo of Philippe COTTER Philippe COTTER

 
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