SENTIMENT D’HUMILIATION ET AIDE HUMANITAIRE
On assiste depuis peu à l’émergence d’un intérêt croissant
pour les enjeux de l’humiliation en matière de violence et
de démoralisation collective des populations en zone de
conflit
armé. Ces enjeux, cependant, sont encore mal
connus
et peu pris
en compte par les acteurs
humanitaires lors
de leurs interventions
sur le terrain.
Le projet Populations humiliées dans les zones de conflit, les dangers pour l’action humanitaire, soutenu par le Réseau Universitaire International de Genève (RUIG), a tenté de combler cette lacune à travers l’organisation d’une conférence, puis la publication d’un ouvrage, La vengeance des humiliés. Les révoltes du 21e siècle1.
L’enquête Les voix de la guerre du CICR
Les résultats de l’enquête Les voix de la
guerre (People on War) effectuée en 1999 par
le Comité international de la Croix-Rouge
dans douze pays affectés par la guerre à l’occasion
du 50e anniversaire des Conventions
de Genève, puis une étude en 2002 menée
par une équipe de recherche à Harvard ont
constitué un tournant dans la prise de
conscience du rôle joué par le sentiment d’humiliation dans les zones de conflit armé.
Son importance quasi-universelle y a été relevée
tant auprès des populations civiles que
combattantes2.
Ceci constituait, à l’époque, un résultat inattendu. Il s’agissait, en effet, d’un thème encore peu évoqué dans les relations internationales. Ces dernières années, cependant, le sentiment d’humiliation des collectivités en crise est devenu une préoccupation majeure pour les acteurs humanitaires, désarmés face à des réactions émotionnelles d’un type nouveau, encore attisées par les tensions locales qui ont suivi les attentats du 11 septembre.
Origine du sentiment d’humiliation
Le sentiment d’humiliation est lié à des situations
de crise où l’individu ne parvient pas
à s’intégrer dans un environnement social
stable. L’envie de s’en sortir, l’espoir d’un
avenir meilleur, associés à l’absence de reconnaissance
sociale et à la perception d’un
échec créent alors une constellation d’émotions
contradictoires, rassemblées dans un
«sentiment d’humiliation» qui prend rapidement
une dimension collective s’il est articulé
et socialisé dans les échanges au sein d’un
groupe ou d’une communauté.
Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité, le sentiment d’humiliation des populations en crise s’est structuré dans des formes plus explicites. Filtré jusqu’alors par les enjeux de pouvoir des deux Grandes puissances, il s’est réorienté vers de nouvelles voies, dans un contexte de multiplication des conflits armés locaux conduisant à l’affaissement des structures étatiques.
Les nouveaux défis de l’action
humanitaire
L’action humanitaire dans les zones de conflit
armé, même bien intentionnée, si elle ne
tient pas compte du rôle joué par le sentiment
d’humiliation, court le risque de renforcer
ses aspects négatifs. A cela s’ajoute le
fait que depuis les années 1990 et la fin de la bipolarité, la « neutralité » des humanitaires
est de plus en plus difficilement admise par
les acteurs, aussi bien agresseurs que victimes
de ces conflits, en une période où se
sont réveillées des rancoeurs endémiques
contre l’Occident.
Ainsi, même accompagnés de moyens d’aide massifs, les acteurs humanitaires se heurtent fréquemment à des formes de résistance et de rejet difficiles à interpréter, mais dont la clef se trouve dans l’intimité émotionnelle de l’environnement en difficulté. L’aide, si elle ne participe pas à une résorption progressive de la crise sociale est dans ce cas condamnée à rester de la pure assistance, le manque de communication pouvant même entraîner des comportements agressifs envers les humanitaires, perçus comme acteurs de cette crise.
Sentiment d’humiliation et genre
Le sentiment de honte et le sentiment d’humiliation
sont filtrés par les rôles assumés par
l’adulte dans la collectivité. Hommes et
femmes ne ressentent pas l’humiliation de la
même manière. Des rôles de genre rigides accentuent
l’intensité du sentiment de honte et
d’humiliation du partenaire (homme ou
femme) censé assurer l’intégration sociale
de la famille. Ce type de dynamique est particulièrement
complexe pour les combattants
des conflits dits « internes », où les codes
et les rituels « virilistes » se démantèlent.
Stratégies d’action
Une bonne connaissance de la psychologie
des populations des zones de conflit armé
permet aux acteurs humanitaires d’éviter les
maladresses, d’améliorer la communication
avec les populations locales, et de leur rendre
leur fierté. La première étape, dans ce
processus, consiste à diagnostiquer les situations
de crise qui ont provoqué le sentiment
d’humiliation (la brutalité des conflits,
la destruction du lieu de vie, le déplacement
forcé, l’écroulement des idéologies et des
identités sociales, l’emprisonnement, la torture...).
Dans un deuxième temps, il s’agit de réfléchir aux formes spécifiques d’humiliation qui affectent les différents groupes sociaux (hommes, femmes, enfants, combattants, civils). Des stratégies de communication, enfin, doivent, être élaborées, qui tiennent compte des codes et des rituels des populations locales, et permettent de construire des liens avec elles.
L’analyse du sentiment d’humiliation est essentielle non seulement pour appréhender la psychologie des populations des zones de conflit armé, mais également pour comprendre le fonctionnement de tous les individus et groupes qui se trouvent dans des situations sociales difficiles, et sont aspirés dans des cycles de violence. On peut penser, notamment, à la problématique des banlieues dans les grandes villes occidentales.
Les conflits sociaux associés à un sentiment d’humiliation exacerbé ne peuvent être dépassés que si un rythme de vie est reconstruit progressivement dans un environnement social structuré et apaisé. Une telle évolution permet alors aux populations de se réorganiser, de planifier leur avenir et d’apaiser leurs émotions dans un contexte assurant leur sécurité future.
1 COTTER Philippe et HOLLEUFER Gilbert, La vengeance des humiliés. Les révoltes du 21e siècles, Eclectica, Genève, 2008; www.eclectica.ch; une conférence sur le sujet a été organisée en novembre 2007 à l’Institut de hautes études internationales de Genève, réunissant des représentants du UNHCR, du CICR, de l’Université de Genève et de l’Institut de hautes études internationales.
2 HOLLEUFER Gilbert, « Le sentiment d’humiliation dans les guerres contemporaines » in La vengeance des humiliés, op.cit., pp. 59-98;
FRÉSARD Jean-Jacques, Origines du comportement
dans la guerre, Genève, Comité
international de la Croix-Rouge, 2004.
Philippe COTTER
pcotter@bluewin.ch
