GENÈVE, SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS
4e ET DERNIÈRE PARTIE (3e partie, 2e partie, 1er partie)
La Suisse, et Genève en particulier, furentelles reconnaissantes envers les acteurs principaux du choix de l’implantation du siège de la SDN et de la facilitation de l’entrée de la Confédération dans la Ligue? La réponse doit être nuancée. Certains de ces personnages sont passés à la postérité et d’autres sont hélas restés dans l’ombre.
Le président Wilson, le père fondateur de la SDN, « the saviour of Switzerland », comme s’était plu à le qualifier William E. Rappard lors d’un entretien à Paris, le 28 avril 1919 à l’hôtel Meurice (ce à quoi le président américain lui répondit qu’il avait toujours eu « a very warm affection » pour la Suisse) fut bien sûr chaleureusement remercié. L’Université de Genève lui conféra le doctorat honoris causa en droit, ce titre honorifique lui fut remis par Rappard le 27 juin 1919 à Paris, la veille de la signature du Traité de Versailles. Ce fut leur dernière entrevue, le lendemain, 28 juin, Wilson quittait définitivement la France pour les États-Unis. Mais cette distinction était sans rapport avec le choix de Genève « La décision de l’Université de Genève était antérieure au choix de notre ville et ne devait par conséquent pas être considérée comme une expression de gratitude spéciale pour cela » (W. Rappard). De même, à Washington, le 1er septembre 1919, Hans Sulzer (1876-1959, industriel, ministre, représentant de la Suisse aux États-Unis du 1er juin 1917 à 1920) lui remettra une médaille d’or (réalisée suite à une souscription) exprimant la reconnaissance du peuple suisse au peuple américain pour le ravitaillement fourni à la Confédération en 1918. En 1920, suite à l’attribution du prix Nobel de la Paix au président Wilson l’hôtel National, premier siège du Secrétariat de la SDN (de 1920 à début 1936), devient le « Palais Wilson1 ». Peu après le décès du président américain, survenu le 3 janvier 1924, le quai du Léman est renommé « quai Wilson » lors d’une cérémonie qui se déroulera le 4 juillet de la même année, jour de la fête nationale américaine (Independence Day). Une grande plaque de marbre scellée, sur la balustrade du muret de clôture de la terrasse côté lac du bâtiment de la SDN fut dévoilée en présence de sir Eric Drummond, des autorités cantonales et communales et du consul général des États-Unis, M. Haskell. Sur cette plaque, toujours en place, on peut lire:
À LA MÉMOIRE DE WOODROW
WILSON
PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS
FONDATEUR DE
LA SOCIÉTÉ
DES NATIONS
Si nous examinons le cas du colonel House, « alter ego du président Wilson », selon les propres mots de Georges Clemenceau et « notre grand ami et notre plus grand champion ici [à la Conférence de la Paix] » d’après Rappard, il est tombé dans l’oubli le plus absolu à Genève. Rappard lui avait promis un monument, dès l’annonce officielle du choix de Genève (le 28 avril), mais Mandell House avait modestement refusé au profit de son serviteur vaudois de l’hôtel Crillon, à Paris, qui l’avait mis en garde contre la chaleur excessive qui règne à Lausanne en été (voir UN Special n°683, Avril 2009, p. 33). Le colonel avait répondu à Rappard « Ce n’est pas la peine... Paderewski2 m’en a déjà promis un à Varsovie. Par contre j’en demande un (monument) pour mon valet. Il l’a bien mérité! ».
Il semble donc que le garçon d’hôtel vaudois ait bien joué un rôle dans le choix du siège, mais Genève ne lui exprima pas sa reconnaissance et le voeu du colonel ne fut pas exaucé. Le « valet et son maître » restent donc dans l’ombre. Par contre House fut honoré en Pologne où un monument en granit fut réalisé par le sculpteur polonais François Black (1881-1959), à Varsovie dans le parc Paderewski. Aux États-Unis son buste fut réalisé par le célèbre sculpteur portraitiste américain Jo Davidson (1883-1952) dans le cadre de sa série de bustes d’hommes d’état et de généraux en chefs réalisés lors de la Conférence de la Paix et qui firent l’objet d’une exposition en France du 16 au 30 juin 1919.
Au Palais des Nations, dans le Hall 14, nous pouvons admirer à la fois une des oeuvres de Davidson: le buste du président américain Frank Delano Roosevelt (1882-1945), don du Gouvernement des États-Unis à l’ONUG en 1995, et le monument à la gloire de Paderewski, réalisé par Max Biskupski, offert par la Pologne en 2000.
«Aux grands hommes,
la patrie reconnaissante»
Marquis de Pastoret, Panthéon, Paris
En ce qui concerne William Rappard il reçut « l’expression de la gratitude de la République » dès le 30 avril 1919 et le 1er novembre 1919 le Conseil fédéral lui offrit un plat d’argent « pour le remercier de tout le dévouement dont il avait fait preuve au service de son pays ». Il faudra cependant patienter pendant de longues décennies pour que son nom soit connu d’un public beaucoup plus large et par l’ensemble des fonctionnaires internationaux.
C’est en effet trente-neuf ans après sa mort, survenue en 1958, que l’ancien bâtiment du BIT, au bord du Lac, a été dénommé en 1977 « Centre William Rappard » (CWR), il était alors le siège du GATT et du HCR. Neuf ans plus tard, le 16 février 1998 la nouvelle salle de conférence lui a été dédiée, construite par la FIPOI (entre 1995 et 1998) à coté du CWR (« salle William Rappard » d’une capacité de 710 places). Notons enfin qu’un buste du professeur Rappard se trouve dans le hall principal de ce bâtiment (devenu le siège de l’OMC en 1995).
Quand à Lord Robert Cecil, l’un de « nos meilleurs amis [des Suisses] », toujours selon Rappard, rien ne rappelle son souvenir à Genève et son rôle pour le choix du siège. Au Palais une plaque commémorative3 se trouve dans le foyer de la salle du Conseil. Elle fut inaugurée le 11 juillet 1961 par la « United Nations Association of Great Britain and Northern Ireland » pour rendre hommage à son action en faveur de la préservation de la sécurité internationale, au désarmement et à la paix. Elle est donc sans rapport avec son action en 1919 pour le choix de Genève.
Dans les articles précédents nous avons brièvement évoqué trois autres personnalités Suisses. Le conseiller fédéral Félix Calonder et le juriste Max Huber qui se virent octroyer, par l’Université de Genève, le doctorat honoris causa en droit et le nom de Gustave Ador fut attribué au quai situé face à celui du Mont-Blanc, sur l’autre rive du lac.
Pour terminer formulons le souhait que pour la commémoration du centième anniversaire du choix de Genève comme siège de la SDN, le 28 avril 2019, les bustes et les portraits de tous les acteurs concernés soient réunis symboliquement au Palais Wilson.
1 Selon archives SDN (dossier 32/46729/
46729 « Sale of Hôtel National and Armleder
property »), d’autres sources indiquent
que ce changement de nom se serait produit
en 1924, après la mort du président, comme
pour le quai du Léman renommé « quai Wilson ».
2 Ignacy Jan Paderewski (1860-1941), pianiste
de renommée internationale, compositeur,
homme politique et diplomate polonais,
nommé Premier ministre et ministre
des Affaires étrangères de la Pologne le 2
janvier 1919, il conduisit la délégation polonaise
à la Conférence de la Paix et fut,
de septembre 1920 à mai 1921, le chef de
la délégation polonaise à la SDN. Paderewski
fut également un des artisans du
choix de Genève.
3 Voir pp. 172-173 de mon ouvrage sur
l’histoire et la description du Palais.

