ENTRETIEN
Mme SANDRINE SALERNO,
CONSEILLÈRE ADMINISTRATIVE DE LA VILLE DE GENÈVE
Micheline Calmy-Rey, Laurent Moutinot et vous-même, la Ville,
le Canton et la Confédération ont défendu récemment,
à l’occasion d’une conférence de presse, le dossier de
l’extension
du siège de l’OMC.
Ce dossier sensible peut-il servir
d’opportunité pour une meilleure
coordination entre les acteurs de
la Genève internationale?
Le but de cette conférence de presse était de
montrer qu’il existe une volonté unie de la
Confédération du Canton et de la Ville de
défendre et de valoriser la vision internationale
de Genève. Ce dossier est emblématique
d’une excellente coopération entre les
instances politiques, d’une part, et d’une
très bonne coordination entre les administrations
respectives, d’autre part. Cette coopération
existe depuis longtemps, mais la
question de l’agrandissement du centre William
Rappard nous a donné l’occasion de la
présenter pour la première fois de manière
unie, avec une belle harmonie, tout en
jouant chacun sa partition. Les compétences
respectives de la Confédération, du Canton
et de la Ville sont différentes. Nous devons
saisir cette opportunité pour formaliser cette
coopération et empoigner en amont l’ensemble
des grands projets qui touchent à la
valorisation de la position internationale de
Genève.
Quelles sont les actions en cours et
la stratégie de votre département?
Le Conseil administratif a commandité un
état des lieux pour mieux comprendre les enjeux
qui résultent de la position de Genève
comme ville internationale, et définir une
stratégie. La Ville c’est-à dire le Conseil administratif,
le Conseil municipal, les habitantes
et les habitants, doivent pouvoir se représenter
les compétences, les prérogatives
et les apports du domaine international. Nous
avons un devoir de « Ville hôte » à jouer et
l’amélioration des conditions cadres de l’accueil
sont de notre ressort. En revanche, nous
n’avons aucune compétence en matière de
politique étrangère et, en tant que municipalité,
nous n’avons pas de légitimité à jouer un rôle dans ce domaine. Genève doit, pour
renforcer sa position internationale, élaborer
une vision du futur qui soit partagée, non
seulement par les acteurs politiques et leur
administration, mais également par les acteurs
économiques, locaux et internationaux,
par toute la population de l’agglomération
franco-valdo-genevoise et, plus largement,
de la région lémanique. La Ville ne peut rien
seule. Elle se doit de collaborer à la mise en
place de structures de concertation et de
communication permanentes, qui dessineront
pragmatiquement, au fil de décisions
comme celle sur le Centre Rappard, cette vision
politique commune.
Par le biais de notre magazine, nous
tentons de mettre en présence différents
interlocuteurs de la Genève
Internationale. Comment pensez-vous
que nous puissions parvenir à une
mobilisation dans ce domaine?
Nous devons réussir à faire passer le message,
comme un leitmotiv, que les acteurs de
la Genève Internationale ne sont pas cloisonnés
dans les organisations mais comprennent
également les acteurs économiques,
les universités, les politiques. Je
crois également que chacun doit reconsidérer
son approche de la Genève internationale
et de sa forte implication dans la cité. Les employés
des OI ont souvent les mêmes attentes
que les habitants de Genève, il n’y a
pas deux mondes séparés. Nous avons besoin,
dans un premier temps, d’affiner notre
stratégie et de la partager. Votre revue est
donc particulièrement utile pour nous aider
à ouvrir le débat, à préciser les réponses et
à faire partager cette vision commune. Le
rapport que nous avons commandité a été
relevé par l’ensemble des acteurs de la Genève
internationale comme particulièrement
complet et original. Nous allons d’ailleurs
réinviter la cinquantaine de personnes interviewées
individuellement dans le cadre de
ce rapport afin de discuter collectivement.
Vous pourriez en effectuer en partie l’animation
et en valoriser la synthèse et les propositions.
Nous allons enfin effectuer le
même exercice avec le Conseil municipal
de la Ville de Genève. Il s’agit d’une nouvelle
opportunité de participer à une meilleure
connaissance et reconnaissance réciproque
entre ces deux mondes qui ne se côtoient
pas suffisamment.
L‘exécutif de la ville de Genève a
affirmé dans son discours de législature,
sa volonté d’appliquer, dans
toutes leurs composantes, les préceptes
du développement durable.
La Ville de Genève semble affirmer
sa volonté de promouvoir tout ce qui
peut nous permettre de mieux vivre
ensemble. Quels sont des exemples
concrets de cette politique et quel
lien peut s’appliquer à la Genève
internationale?
L’action sociale développée par Manuel Tornare
dans son département, le sport, l’offre
pour les crèches, mobilité douce, démontrent
que Genève est en train de changer. Il
s’agit également pour les organisations internationales
d’accompagner ces démarches.
C’est une lapalissade, mais il vaut parfois la
peine de la répéter: le développement sera
durable ou ne sera pas. Les collectivités locales
ont un impact très important sur leur territoire,
et donc un devoir de mettre en oeuvre
une politique de durabilité. Le Conseil administratif
a choisi une politique ambitieuse
dans le domaine: « Une ville durable est une
ville qui assure des développements économique
et social équitables, tout en réduisant
l’impact écologique des activités humaines
sur le territoire, par une gouvernance participative ». La durabilité du développement
économique et social à Genève repose notamment
sur la valorisation des conditions
d’accueil des « internationaux » à Genève qui
représentent environ 80000 personnes pour
l’agglomération. Ces personnes contribuent à
notre richesse commune. Cependant, il est
impératif de concevoir des stratégies de développement
communes qui minimisent l’impact
écologique de l’activité internationale.
Cette collaboration, notamment avec le Programme
des Nations Unies pour l’Environnement,
doit s’étendre à pratiquement toutes
les autres politiques publiques: les transports,
la préservation des sites et des monuments,
l’intégration des communautés étrangères,
qui décident de s’installer définitivement
après quelques années.
D’un côté, Genève a les moyens d’être exemplaire
en matière de durabilité, de l’autre,
les Nations Unies et les entreprises transnationales
ont également un devoir d’excellence
et d’exemplarité dans la gestion des ressources
environnementales. Il s’agit de part
et d’autre de mettre en pratique ce que l’on
prône dans les discours.
Nous devons réussir à faire passer le message, comme
un leitmotiv, que les acteurs de la Genève Internationale
ne sont pas cloisonnés dans les organisations mais
comprennent également les acteurs économiques,
les universités, les politiques.
Le fait de disposer au travers des
Organisations internationales
d’experts dans les domaines de santé,
physique, télécommunications, commerce,
droits humains, finance, propriété
intellectuelle, etc. ne pourrait-il
pas prédestiner Genève à jouer
un rôle moteur dans la perspective
d’une évolution de la société suite
notamment à la crise financière?
Il faut justement faire prendre conscience à
tous et valoriser cette concentration d’expertises
pour éviter qu’elle ne se dilue voire
ne s’échappe ailleurs qu’à Genève. C’est précisément
sur ce point qu’il faut renforcer les
partenariats entre la Ville et le secteur international
de Genève. Dans le domaine économique,
la tradition bancaire l’a toujours
emportée sur l’aventurisme financier. La crise
actuelle aura des conséquences comme peutêtre
une perte d’activité importante, la profession
pourra mieux redéfinir ses critères de
risques, je suis certaine que Genève en sortira
renforcée.
Cette crise mondiale débouchera sur le retour
de la politique. On a voulu nous faire croire
que l’on pouvait se passer de pilote et qu’il
suffisait de « laisser faire ». Aujourd’hui que
tout va à vau-l’eau, nous nous rappelons que
les pilotes sont nécessaires pour guider la
barque économique et sociale sur les voies
du développement. Il faudra des pilotes au
niveau mondial et surtout au niveau local, celui des villes. Ainsi Genève ne valorise pas
suffisamment sa position de « ville internationale » dans les réseaux mondiaux de villes et,
à l’inverse, elle n’est pas suffisamment mise à
contribution par les organisations internationales,
publiques ou privées, pour valoriser
leur organisation dans les réseaux de Ville.
Notamment dans le cadre de la diffusion
mondiale des principes du développement
durable, de la solidarité internationale, de
l’engagement en faveur des droits humains et
de l’action humanitaire. Genève possède une
position stratégique que beaucoup de villes
peuvent lui envier. Je suis certaine que nous
n’exploitons pas suffisamment cette opportunité
historique et géographique.
Comment voyez-vous le rôle de la
Ville pour accueillir les 200000 délégués
qui viennent chaque année à
Genève, et notamment pour les délégués
des pays en développement?
Tous ces visiteurs sont des ambassadeurs de
Genève! La mission de la Ville consiste à assumer
au mieux sa mission de « Ville hôte »
pour les organisations internationales. Elle
peut étendre cette mission aux entreprises
qui choisissent Genève pour développer
leurs activités internationales. La stratégie
d’accueil des organisations et la stratégie
d’intégration des personnes doivent aller de
pair. Ceci, pour ce qui concerne les délégations
permanentes ou de longues durées.
Pour ce qui concerne les délégations de
courte durée, pour des stages temporaires,
des conférences ou des séminaires, il faut à
mon sens renforcer les structures d’accueil
autour de « Genève Tourisme », afin de développer
une politique plus systématique et
plus ciblée en la matière. Il y a dans ce domaine
encore beaucoup à développer. Une
politique plus ciblée devrait nous permettre
de bien différencier les délégations d’Etats
qui ont besoin d’être appuyées financièrement
pour pouvoir faire valoir leur droit à
participer aux débats internationaux au
même titre que les délégations des Etats qui
assument ces frais sans problème. Cette assistance
financière devrait être prise en
charge directement par le système international.
Subsidiairement, et en attendant la
mise en place d’un système démocratique et
équitable, la Confédération, le Canton et en
dernier secours la Ville peuvent y contribuer
également dans le cadre de leur politique de
solidarité internationale. Mais là où la Ville a
une mission spécifique à promouvoir, c’est
l’appui aux délégations des ONG qui assistent
aux réunions des Organisations internationales
ou qui participent à des contresommets.
Dans ce domaine la Confédération
et même le Canton ont les coudées moins
franches. Genève est l’un des principaux
lieux de la diplomatie multilatérale, un des
centres politiques du système mondial. Mais
Genève est également, par tradition, un des
lieux phares du débat d’idée, de la défense
des droits humains et de la contestation des
pouvoirs. Notre devoir est d’offrir les conditions
cadres de ce débat démocratique.
Je respecte le système onusien, mais je fais de
la politique parce que je crois qu’il faut se battre
pour le soutien et l’accueil de délégations
pacifiques, prônant démocratiquement
d’autres manières de construire ce monde. Ce
devrait être l’une de nos stratégies prioritaires
en matière de solidarité internationale.
Rappelons que la Ville est loin d’octroyer le
0,7% de son budget à la solidarité internationale,
comme elle s’y est engagée.

