GENÈVE, SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS
3e PARTIE (2e partie, 1er partie)
Le problème de l’adhésion de la Suisse
à la SDN
Lundi 28 avril 1919, à Paris, au Quai d’Orsay,
lors de la séance d’adoption du Pacte de la
SDN, le président Wilson mentionne que Genève
est désignée comme siège de la Ligue et
que sir Eric Drummond est désigné comme
Secrétaire général (il assumera cette fonction
jusqu’en juin 1933 et, donc, ne connaîtra pas
le Palais des Nations qui ne sera occupé qu’à
partir de février 1936). Dès le lendemain une
proclamation du Gouver nement genevois annonçait
la bonne nouvelle à la population et
ce fut aussitôt la liesse dans la ville et le canton.
Des sonneries de cloches et des salves de
canons saluèrent l’évènement.
Il restait cependant un point très important à
régler, celui de l’adhésion de la Suisse à la SDN
tout en conservant sa neutralité militaire. Deux
semaines avant le choix de Genève, le 15
avril 1919, «Le Conseil fédéral admet d’ores et
déjà qu’en raison de son importance particulière,
la question de savoir si la Suisse entrera
dans la SDN doit être soumise à la votation du
peuple et des cantons, comme une révision de
la Constitution, même si la Constitution permettait
à l’assemblée fédérale de ratifier valablement
le traité». Mais le fait que la cité de
Calvin devienne la capitale de la Société des
Nations ne provoqua pas l’enthousiasme de
l’ensemble du peuple suisse, en particulier
dans les cantons alémaniques. Selon Rappard:
«pour une grande partie de l’opinion publique,
la SDN reste encore une Entente élargie,
créée seulement pour consolider les
conquêtes des vainqueurs et pour assurer la
paix en maintenant leur domination» et «À
quelques exceptions près, la presse se montra
indifférente, ironique ou ouvertement hostile
au Pacte de Paris. La Suisse devait-elle y
adhérer?». Cette attitude renforçait la position
des adversaires de Genève.
Un peu plus de trois mois après le choix du
siège, le Traité de Paix est signé, le 28 juin
1919, dans la Galerie des Glaces du château de
Versailles, et la question de l’entrée de la Suisse
n’était toujours pas résolue. Le Secrétariat de
la SDN s’était installé à Londres le 5 mai 1919.
Les Alliés s’impatientaient et Robert Cecil fit
part à Rappard, le 30 juin, «de la grande déception
qu’avait été pour lui l’indifférence apparente
du Gouvernement fédéral à l’égard du
projet de Paris» il ajoutait que «la situation de
la Suisse s’est beaucoup gâtée à Paris depuis
quelques semaines. Faites tout en votre pouvoir
pour que le Gouvernement fédéral se
prononce le plus vite possible et le plus catégoriquement
possible pour l’entrée de la
Suisse dans la SDN. Les adversaires que Genève
a toujours comptés à la Conférence insistent
très souvent sur les inconvénients qu’il
y aurait à fixer le Siège de la Société dans un
pays qui se montre si tiède ou même si hostile
au projet de la Conférence». Rappard réagit
aussitôt «Je me permets, M. le Conseiller fédéral,
d’insister, avec tout le sérieux et toute
l’énergie qui est en moi, sur la nécessité absolue
d’une décision prompte et catégorique.
Je suis vraiment effrayé de constater combien
nos meilleurs amis, et notamment le colonel
House et Lord Robert Cecil, ont été déçus par
la prudence, qu’ils jugent excessive, de notre
Gouvernement». À partir du 12 juillet le Conseil
fédéral se manifestera pour réorienter l’opinion
en faveur de l’adhésion avec l’appui de Rappard insistant sur le fait que la Suisse en entrant
dans la SDN verrait sa neutralité maintenue.
L’examen de toutes les phases qui aboutirent
à l’adhésion, le 8 mars 1920, nécessiterait un
développement qui sortirait largement du
cadre de cet article. Nous signalerons simplement
quelques dates essentielles. Le 10
janvier 1920 verra la naissance officielle de la
SDN (date d’entrée en vigueur du Traité de
Versailles). Le 8 mars 1920 le Conseil fédéral
notifie à sir Eric Drummond l’adhésion de la
Suisse et la date de la votation, fixée au dimanche
16 mai 1920. La participation électorale
sera très élevée (76,5%) et une confortable
majorité (56,3%) donnera son approbation.
Peu après les États-Unis rejetteront définitivement
le Traité de Versailles et le Pacte de
la SDN (un 1er rejet avait déjà été prononcé le
19 novembre 1919 par le Sénat). Ce sera
l’échec complet de la politique du président
Wilson, qui, victime de surmenage et d’épuisement
avait été frappé d’une attaque de paralysie
le 2 octobre 1919 et était resté infirme.
Il sera remplacé en 1921 par le
républicain Warren G. Harding (qui décèdera
d’une attaque cardiaque en 1923).
«Vous (la Suisse) êtes une Société des Nations en petit»
Georges Clemenceau à Gustave Ador
De nouvelles menaces sur Genève
Nous avons vu (UN Special n° 682, p. 31) que
dès le choix de la ville de Genève, le 28 avril
1919, un bémol avait été rajouté (deuxième
paragraphe de l’article 7): «Le Conseil (de la
SDN) peut à tout moment décider de l’établir
(le siège) en tout autre lieu». Cette épée de
Damoclès posée sur la tête du siège fut rajoutée
à la demande d’un des conseillers juridiques
de la délégation américaine, David
Hunter Miller (1875-1961) pour le cas où les
«bolchevistes» prendraient le pouvoir en
Suisse. Cette crainte faisait suite aux très importantes
manifestations ouvrières organisées
par l’Union des fédérations syndicales
suisses et des dirigeants du parti socialiste
suisse regroupés, sous la direction de Robert
Grimm (1881-1958), en un Comité d’action
qui se réunissait dans la petite ville d’Olten
(canton de Soleure). Ce Comité d’Olten
(appelé «soviet d’Olten» par les partis au pouvoir), fondé le 4 février 1918, décréta
une grève générale dans toute la Suisse à partir
du 11 novembre 1918, au soir. Prévue
pour vingt-quatre heures elle dura en fait
trois jours. Pour contenir les deux cent cinquante
mille grévistes (les «bolchevistes») le
Gouvernement mobilisa la troupe (cent mille
hommes) renforcée par des milices patriotiques.
Heureusement il n’y eut pratiquement
pas d’affrontements, les leaders des
grévistes capitulèrent sans condition. Le 8
novembre 1918 le Conseil fédéral avait ordonné
l’expulsion de la Mission soviétique
soupçonnée d’activités subversives contre
les intérêts de la Suisse1.
En novembre 1919 de nouvelles rumeurs circulent
sur le transfert du siège provisoire de
Londres à Bruxelles. Ce qui faisait craindre
qu’une fois installé en Belgique il n’aurait
pas été facile de le ramener en Suisse. De son
coté sir E. Drummond désirait s’installer le
plus tôt possible à Genève, mais il ne voulait
s’y établir qu’après l’adhésion de la Suisse,
tout au moins après le résultat des votations
sur ce sujet (le 16 mai 1920).
Ensuite, le 19 mai 1920, le Conseil de la SDN,
en réunion à Rome, recommande au président
Wilson de convoquer la première Assemblée
générale de la Société, non pas à Genève
mais à Bruxelles. Cette proposition faisait
craindre une remise en cause de Genève. Il était
prévu dans le Pacte (article 5, alinéa 3) que la
1re réunion de l’Assemblée aurait lieu sur
convocation du président des Etats-Unis. Wilson,
fervent partisan de Genève, imposa son
choix le 17 juillet 1920. L’Assemblée fut convoquée
pour le 15 novembre 1920
Enfin les premiers fonctionnaires de la SDN,
après avoir apprécié pendant près d’un an et
demi les charmes de la vie londonienne ne voulaient
plus échanger les bords de la Tamise
contre les rives du Léman. Finalement le siège
sera transféré à Genève le 1er novembre 1920.
Sources principales: William E. Rappard (906 p.), Victor Monnier, Éditions Slatkine, Genève (1995), mon ouvrage sur le Palais des Nations (ONUG 2001) et la revue « L’Illustration » années 1919 et 1920.
1 Partisans et adversaires de la thèse officielle de 1918 continuent de s’affronter. En 1968 et 1977 cette position sera combattue dans les ouvrages de Willi Gautschi et de Marc Vuillemier (ouvrage collectif sous sa direction) qui présenteront ce mouvement comme une simple revendication syndicale sans intervention étrangère. Par contre en 1990 Charles Gos argumentera en faveur de l’obédience soviétique.

