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GENÈVE, SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

2e PARTIE

«Le choix de Genève comme siège de la SDN
a suscité contre la Suisse des jalousies
dont j’étais loin de prévoir l’ardeur.»

Woodrow Wilson
 

JEAN-CLAUDE PALLAS

Du côté de la Suisse le premier rôle revient incontestablement à William E. Rappard (1883-1958), professeur d’histoire économique à l’Université de Genève et négociateur officieux du Conseil fédéral. Avec Rappard il faut mentionner les conseillers fédéraux Gustave Ador (Genevois, 1845-1928, président de la Confédération en 1919, président du CICR depuis 1910 et fondateur de l’Agence des prisonniers de guerre) et Félix Calonder (1863-1952, président de la Confédération en 1918), ainsi que le juriste zurichois Max Huber (1874-1960). Il convient de souligner que Rappard était né à New York, où il passa ses quinze premières années, de parents suisses et possédait donc la double nationalité suisse et américaine. Parfaitement trilingue, il maîtrisait à la fois l’anglais, le français et l’allemand (sans oublier le suisse-allemand de Bâle, le Baseldytsch). Docteur en droit il fit ses études en Suisse (Lausanne puis Genève), en Allemagne (Berlin et Munich), aux États-Unis (Harvard), en France (Paris) et en Autriche (Vienne).

Le colonel House s’était engagé à demander à Wilson, Lloyd George, Clemenceau et Orlando (Italie) qu’ils autorisent la Suisse à avoir un représentant officieux à Paris, qu’il tiendrait personnellement informé des débats de la Commission de la SDN, ce représentant pourrait en outre formuler les objections et observations que lui suggéreraient ces débats du point de vue suisse. Le président Wilson approuva cette proposition, mais suggéra prudemment de ne pas consulter les autres alliés à ce sujet car ils pourraient être moins enclins que lui à faire à la Suisse une situation privilégiée. Du fait de sa neutralité, la Suisse ne pouvait pas participer aux délibérations de la Conférence de la Paix. Le conseiller fédéral Félix Calonder, chef du département politique, envoya donc Rappard à Paris, où il arrive le 15 janvier 1919, avec pour mission de «prendre langue avec les délégués alliés et notamment les représentants des États-Unis au sujet de la collaboration de la Suisse à la formation de la SDN». Pour introduire Rappard auprès des Alliés un «aide-mémoire» est établi, avec beaucoup de retard, le 6 mars 1919 et remis par Calonder aux représentants des Alliés, à Berne: «Le Conseil fédéral a envoyé monsieur le professeur Rappard à Paris, à titre non officiel, comme son homme de confiance pour maintenir avec les délégations des États alliés un contact utile à la résolution des questions qui intéressent la Suisse».

Le 29 janvier House déclare à Rappard «qu’il est tout disposé à le tenir informé au jour le jour des délibérations des principaux alliés». La mission de Rappard était toutefois très difficile car la Suisse voulait à la fois avoir de siège de la SDN et conserver sa neutralité. Il y avait une opposition générale à l’égard de la neutralité helvétique, les alliés reprochant aux Suisses de prétendre à tous les avantages de la SDN sans en accepter les charges et les obligations (rompre toutes les relations commerciales avec l’État en rupture de Pacte, autoriser le passage de forces militaires et navales de la SDN sur son territoire et participer à une action militaire et navale). La Suisse rappela que depuis le début du XVIe siècle la Confédération a pratiqué une politique de neutralité qui ne fut interrompue que pendant les quinze années de la période napoléonienne (1798-1813) et que depuis le traité de Vienne, en 1815, la neutralité de la Suisse avait été jugée comme avantageuse par les puissances européennes.

Pendant plus de vingt-huit années passées aux
Nations Unies, Jean-Claude Pallas a occupé
notamment les fonctions de chef des bâtiments et
des services techniques. Membre de quatre
sociétés d’archéologie, féru d’histoire, Jean-Claude
est l’auteur d’un livre sur le Palais des Nations.
Selon l’auteur, le Palais est «un véritable temple
de l’Art déco et possède de véritables trésors qui
n’ont pas d’équivalents dans le monde...»
A travers un ouvrage d’une grande richesse
documentaire, l’auteur entraîne le lecteur à
sa découverte.

Signalons enfin une dernière péripétie qui aurait pu faire construire le Palais des Nations à Lausanne! Suite à un revirement imprévu de Wilson et de House la capitale vaudoise faillit l’emporter. Début mars 1919 des démarches furent entreprises, dans le plus grand secret, par la Légation des États-Unis à Berne auprès de la ville de Lausanne en vue d’y implanter le siège de la future SDN. Les vaudois avaient offert deux terrains, l’un en amont et l’autre en aval de la ville, au bord du lac. Dès que l’affaire fut connue F. Calonder déclara, pragmatiquement, le 8 mars 1919 «L’essentiel est que la Suisse obtienne le siège, peu importe que cela soit à Genève ou à Lausanne». Ce à quoi Rappard lui répondit: «cela vaudrait mieux que s’il était confié aux Belges ou aux Hollandais. Mais... que l’intérêt de la Suisse, comme celui de la Ligue, demande que Genève devienne la capitale». House s’empressa de déclarer que c’était par suite d’un malentendu que la Légation était entrée en pourparlers avec les Autorités municipales de Lausanne sans avoir sollicité l’autorisation du Gouvernement fédéral. House rejeta la faute sur Wilson, soudainement très attaché à Lausanne, et alla même jusqu’à déclarer: «Wilson made a mistake». Rappard rapporte une anecdote qui lui fut racontée par House. Le garçon de l’hôtel Crillon, à Paris, qui servait M. et Mme House était vaudois et lorsque le colonel lui demanda quelle ville, Genève ou Lausanne, avait le climat le plus agréable, le jeune homme répondit sans hésitation Genève, car, selon lui, il faisait trop chaud en été à Lausanne. Cela suffit-il à faire pencher la balance du côté de la cité de Calvin, je me garderai bien de répondre.

Toujours est-il que seules Genève et Bruxel - les restaient en compétition. Le 10 avril, en réponse à Paul Hymans, ministre belge des Affaires étrangères, qui venait une nouvelle fois de faire l’apologie de la capitale de son pays, Lord Robert Cecil résuma son point de vue: « Je suis en faveur de Genève tout d’abord parce que j’estime que la SDN ne devrait pas avoir son siège dans la capitale d’aucun pays. Ce serait conférer un avantage considérable à un État. Or il importe que le monde soit convaincu de l’absolue impartialité de la SDN... La Suisse d’autre part, n’a pas seulement derrière elle une longue tradition de neutralité. C’est aussi le pays le plus cosmopolite du monde. La Suisse et Genève en particulier possèdent des traditions internationales. La Suisse occupe de plus, sur la carte de l’Europe, une situation plus centrale que Bruxelles».

Finalement Genève l’emportera. Ce ne fut pas facile et le bonheur des uns faisant le malheur des autres, le président Wilson sera amené à déclarer: « Le choix de Genève comme siège de la SDN a suscité contre la Suisse des jalousies dont j’étais loin de prévoir l’ardeur ». Il faudra cependant encore attendre 16 mois avant que la SDN s’installe à Genève (entre le 28 juin 1919, date de signature du Pacte constitutif de la SDN et le 1er novembre 1920, date du transfert du siège provisoire de Londres à Genève).

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