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                    Société

ENFANTS D’ELNE

UNE MATERNITÉ SUISSE EN FRANCE, 1939-1944

Une maternité suisse en France pendant la seconde guerre mondiale?
Comment celà fut-il possible? Il s’agit de l’oeuvre d’un petit groupe de
jeunes idéalistes suisses qui ont bâti, en un rien de temps, un réseau
d’entraide pour une population en détresse dans le sud de la France,
pays morcelé et séparé par une ligne de démarcation entre zone occupée et
non-occupée après l’armistice conclu avec l’Allemagne.
Mais leur travail a commencé trois ans plus tôt en Espagne.

MICHÈLE FLEURY-SEEMÜLLER, HISTORIENNE

En avril 1937, un petit groupe de jeunes suisses se rend en Espagne où la guerre civile fait rage, avec l’intention de soulager la population civile par des distributions de vivres et par la mise sur pied d’un service d’évacuation loin des zones de bombardements. Ils ont avec eux quatre camions qu’ils ont munis d’une croix suisse et des noms suivants: Wilson, Nansen, Pestalozzi et Dunant. Ces hommes – Woodrow Wilson, l’auteur des quatorze points qui ont servi au Traité de Versailles et ont permis la création de la Société des Nations (SDN), Fridtjof Nansen, l’explorateur norvégien qui devint le premier Haut-commissaire aux réfugiés de la SDN, Johann Heinrich Pestalozzi, le pédagogue suisse aux méthodes innovatrices et Henry Dunant, l’inspirateur de l’oeuvre de la Croix-Rouge – incarnent parfaitement les idées du groupe qui travaille en Espagne sous la dénomination AYUDA SUIZA. En février 1939, après la défaite des Républicains espagnols, des centaines de milliers de réfugiés traversent les Pyrénées et sont internés dans des camps improvisés dans le sud de la France. C’est là qu’Elisabeth Eidenbenz, partie elle aussi en Espagne avec l’Ayuda Suiza, se retrouve confrontée à de jeunes femmes espagnoles en détresse qui n’ont nulle part où accoucher ou qui n’ont accès à aucun soin pour leurs nouveau-nés. Aidée par d’autres membres d’Ayuda Suiza, Elisabeth Eidenbenz déniche un château abandonné à Brouilla et crée la première maternité qui sera remplacée en novembre 1939 par une grande maison bourgeoise à Elne, non loin de Perpignan.
Elisabeth Eidenbenz n’est pas la seule collaboratrice d’«Ayuda Suiza» à rester dans le sud de la France. Des distributions de vivres sont organisées et, avec le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, il est décidé en Suisse de fonder le CARTEL SUISSE DE SECOURS AUX ENFANTS VICTIMES DE LA GUERRE, composé d’une vingtaine d’associations. Grâce au soutien de la population helvétique, il est possible d’organiser en Suisse l’accueil de milliers d’enfants français pour un séjour de trois mois, ainsi que des parrainages, et, en France même, on fonde des homes pour enfants, des pouponnières et une maternité. Plusieurs collaboratrices deviennent des résidentes volontaires dans les camps d’internement de Gurs, Rivesaltes et Argelès. Ces institutions coopèrent de manière intensive : des femmes enceintes et des enfants en bas âges internés dans les camps sont envoyés à la maternité à Elne et y trouvent, pour un certain temps, un havre de paix et des conditions matérielles qui leur rendent leur dignité. Ensuite, afin de leur éviter un retour dans les camps, on tente de les envoyer dans un home ou une pouponnière, ce qui ne se solde pas toujours par une réussite.
La directrice, Elisabeth Eidenbenz, est entourée d’infirmières venues de Suisse, mais aussi de réfugiées qu’elle a pu engager et, ainsi, sauver des camps. L’immense parc qui entoure la maternité devient un grand jardin potager qui permet de fournir une nourriture suffisante lors de périodes de pénurie. Les femmes restent plusieurs mois à la maternité et peuvent ainsi récupérer de la vie éprouvante des camps avant d’accoucher et s’occuper ensuite de leurs bébés. Des centaines d’enfants y naissent. Parmi eux, Guy Eckstein, ancien fonctionnaire de l’OMPI.
Les persécutions des réfugiés et des Tsiganes, ainsi que la déportation des Juifs à partir de 1942, n’épargnent pas la maternité. Des enfants affamés, proches de la mort, sont amenés des camps et ne peuvent pas toujours être sauvés. Pour cacher l’identité d’un nouveauné juif, on lui donne un prénom français ou espagnol et on maquille son origine sur son certificat de naissance. Elisabeth Eidenbenz a comme devise d’accueillir tout le monde, sans différence. Grâce à la coopération entre les homes du Secours suisse aux enfants, des mères et des enfants en danger peuvent être placés dans des lieux estimés sûrs.
En Suisse, le Cartel, à bout de souffle à la fin 1941, fusionne avec la Croix-Rouge suisse. Ceci lui apporte des moyens beaucoup plus importants mais entraîne aussi des tensions avec le personnel en France aux idées pacifistes. Cette collaboration devient tragique lorsque des enfants et du personnel des homes sont arrêtés et que la direction de la CROIX-ROUGE SUISSE, SECOURS AUX ENFANTS, nom de l’organisation depuis fin 1941, adopte une position rigide de neutralité.
Début avril 1944, la maternité doit fermer suite à sa réquisition par l’armée allemande. Durant toute son activité en Espagne et à la maternité, Elisabeth Eidenbenz a pris de nombreuses photos et a constitué des albums qui racontent l’histoire de son engagement en Espagne et à la maternité. Presque chaque photo est accompagnée d’un petit commentaire et, parfois, les premiers mois d’un enfant sont relatés en cinq, six photos qui forment ainsi le récit d’une vie. Une partie de ces photos sera présentée à l’exposition, ainsi que des documents d’époque – rapports d’E. Eidenbenz, notices de l’administration fédérale, reportages dans divers journaux, extraits d’un journal tenu par une infirmière-résidente à Rivesaltes, des affiches ainsi que deux films et une interview audio.
Le bâtiment de la maternité a connu plusieurs dégradations, ce dont témoignent diverses photos. Abandonné après la guerre, seules ses terres ont été exploitées et entretenues, la maison a été pillée et s’est en partie effondrée. Restaurée par des privés, elle a été achetée il y a deux ans par la Mairie d’Elne qui en a fait un lieu de mémoire et qui compte y accueillir des femmes en détresse, renouant ainsi avec une histoire vieille de plus de septante ans.

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