MAISON DE RETRAITE POUR LES FONCTIONNAIRES INTERNATIONAUX
Madame Romy Lasserre originaire du Haut-Rhin
est directrice
des maisons de retraite de
Quintal et de Challex en Haute-Savoie
et dans
l’Ain, du groupe Dolcea, GPC Vendôme.
«Mes deux grands pères ont tous les deux fait la
guerre de 14-18,
mais pas du même côté.
Cela m’a permis dès l’enfance de
comprendre
que l’on se doit de respecter chaque être humain
dans ce qu’il est au plus profond et de ne pas
ériger de frontières»
ELISABETH WILSON
Autrefois on gardait son grand-père ou
sa grand-mère à la maison. Comment le
vieillissement et la façon dont on le gère
ont-ils évolué?
Au Moyen Age on devenait vieux à 40 ans. Il
y a encore un siècle c’était les hospices qui faisaient le lien entre la famille et les aînés. C’était
une ébauche des maisons de retraite. Pendant longtemps dans les structures d’accueil on
lavait la personne âgée, on la nourrissait et on
la couchait. L’approche était très réductrice.
D’hospices pour vieillards nous en sommes
venus aux maisons de retraite qui sont ensuite
devenues des maisons de retraites médicalisées. Aujourd’hui il y a eu toute une évolution
dans les pratiques professionnelles, y compris
dans la formation du personnel. Ce sont tous
des vrais professionnels qui interviennent auprès des résidents et qui reçoivent une formation adéquate pour cela.
Quelles mutations peut-on déjà
observer à propos du troisième âge?
Aujourd’hui on est dans du quatrième âge,
dans la mesure où la moyenne d’âge dans les
maisons de retraite est de 86-87 ans. On se
rapproche donc des 90 ans, alors qu’il y a une
dizaine d’années on était plus proches des 80
ans. Donc c’est toute une évolution du métier qui fait qu’aujourd’hui on ne pratique
plus auprès des personnes âgées comme on le faisait il y a vingt ans, et demain on prati
quera sans doute différemment. Aujourd’hui
on nait à un endroit, mais on vieillit à un autre endroit. Ce n’était pas le cas il y a encore
septante ans. Nos établissements, essaient
d’être dans l’anticipation des besoins de la
personne, et cela veut dire aussi anticiper
aussi les mutations de la société.
Justement dans la région on est dans
un contexte très particulier, avec la
proximité de la de la Suisse et des OI.
En quoi ces organisations internationales vous ont fait identifier un
besoin unique?
Lorsque je suis arrivée il y a trois ans je ne
connaissais pas la région. J’ai été surprise de
voir que déjà dans mon établissement de
Challex, nous avions un pourcentage de personnes qui n’avaient pas la sécurité sociale
française: soit ils avaient la citoyenneté française, mais avaient travaillé pour un des
agences spécialisées de l’ONU ou au CERN
en Suisse et n’étaient pas couverts par notre
assurance maladie, soit les personnes étaient
étrangères. C’est une particularité très locale!
J’ai essayé de sensibiliser les organismes de
tutelles, que ce soit la DASS ou le Conseil général, de manière à ce que l’on tienne compte
de cette mutation de résidents internationaux prêts à rentrer en maison de retraite
dans le pays de Gex.
Rien qu’à l’OMS près de neuf cents
personnes ont pris leur retraite dans
la région. Comment comptez-vous
répondre à cette demande?
Depuis trois ans je ne cesse d’alerter les organismes de tutelle. 50% des fonctionnaires
internationaux de la région vont arriver à la
retraite dans les années qui viennent. Sur
ces 50% une bonne partie restera dans le
pays de Gex et sur la Suisse proche et c’est
vrai que nous n’auront pas suffisamment de
structures pour les accueillir. Le développement du maintien à domicile va être un enjeu majeur pour le pays de Gex. Plusieurs acteurs de la région sont déjà alertés par la
problématique et y réfléchissent. Dans nos
établissements, nous allons nous positionner
de façon à offrir des structures adaptées à ces
personnes un peu particulières.
Y aurait-il un intérêt à jeter des ponts
entre les associations de retraités des
organisations internationales basées à
Genève et vos maisons de retraite?
J’ai rencontré récemment une association du
pays de Gex qui s’appelle l’APAVEC (Association pour personnes âgées vivant en collectivité). Elle a été créée il y a environ un an.
Elle est là pour essayer d’aider tous les acteurs du secteur médico-social touchant les
personnes âgées à faire un état des lieux. Elle
va utiliser toutes les bonnes volontés des
deux côtés de la frontière pour rapprocher le
maximum d’informations pour pouvoir proposer des pistes innovantes aux tutelles. Il
faut savoir que le schéma gérontologique va
être révisé en 2011, d’où l’importance d’établir des contacts avec les organismes internationaux et leurs retraités.
Quelles sont les forces déjà en place?
Dans la région nous avons déjà la chance de
travailler en réseau gérontologique avec les
acteurs du pays du Gex, que ce soit à travers
le maintien à domicile et le SSIAD (Service de
soins infirmiers à domicile), à travers l’ADPA
(Association départementale d’Aide aux Personnes âgées) ainsi qu’à travers les autres
structures du pays de Gex, incluant les médecins traitants, tous les acteurs médicaux-sociaux, comme les CLIC, les assistantes sociales et l’aide au maintien à domicile du
côté Suisse également. Il est clair qu’il va falloir étendre ce réseau de l’autre côté de la
frontière, ne serait-ce que pour qu’il y ait
une harmonisation des pratiques et des méthodes, comme des fiches de transfert transfrontalières. Les listes d’attente sont déjà très
longues dans la région.
Quelle est la proportion d’internationaux dans l’établissement de Challex
par exemple?
Sur cinquante-deux résidents à Challex, 20%
sont des internationaux, soit parce qu’ils ont
travaillé dans des OI ou que leur conjoint y
ont également travaillé. C’est une tranche de
population qui n’est pas suffisamment identifiée. J’aimerais pouvoir faire une étude approfondie avec les OI de Genève pour
connaître le nombre exact des personnes
qui seront concernées par ce type d’hébergement. En Suisse les EMS ne sont pas toujours ouverts aux ressortissants internationaux qui ont habité le pays de Gex. On donc
est obligés d’adapter nos moyens à cette
nouvelle réalité. Il faut accueillir adéquatement les ressortissants français autant que les
personnes étrangères qui ont travaillé pour
les OI de la région.
Qu’est-ce que vous offrez de différent
pour l’adaptation de ces personnes
qui ont souvent beaucoup voyagé et
ont été en contact avec différentes
cultures au quotidien?
Dès l’admission du résidant, on essaie de
faire un recueil de données sur l’histoire de
cette personne, de manière à ce que les collaborateurs puissent le mieux possible communiquer avec elle. Nous avons aussi la
chance d’avoir des collaborateurs d’origines
différentes. C’est ce melting pot qui fait la
réussite de nos établissements. Cette ouverture sur le monde va bien au-delà de la région, car en plus des internationaux, on a
également des parents provenant de tous les
départements de France qui tentent de se
rapprocher des membres de leur famille
ayant travaillé pour des OI. Ils viennent s’installer dans notre région et nous approchent
pour spécifiquement cela.
La Suisse exerce-t-elle une attractivité
tant au niveau de ses structures médicales qu’au niveau des salaires?
De plus en plus de gens vont en hospitalisation sur Genève et non pas sur St-Julien qui
est notre établissement de rattachement hospitalier. Il ne faut plus fonctionner avec ce
mur invisible qu’est la frontière Franco-Suisse, parce qu’elle n’en est plus une. Nous
avons récemment formé six AMP (aide médico-psychologique), seule une restée. Les
autres ont été chercher du travail en Suisse.
Au niveau des aides soignantes diplômées,
nous en avons formé cinq. Aucune n’est restée. Il va falloir trouver une entente entre la
Suisse et la France, car si cela perdure, on ne
pourra pas faire fonctionner correctement
les établissements et on se nuira mutuellement.
L’Organisation mondiale de la santé
est une pépinière qui fourmille de
spécialistes de la santé habitués à
faire face à des problèmes globaux et
mettre sur pied les stratégies globales. Serait-elle un interlocuteur incontournable?
Oui. Les contacts que l’on essaie d’avoir avec
les organismes internationaux, touchent également un volet de stratégique de formation
qui est indispensable, soit dans mon établissement à Challex, soit dans les établissements de l’arc Lémanique, c’est-à-dire d’Évian
à Divonne. Nous sommes tous confrontés à
ce problème de recrutement de personnel
qualifié aussi bien infirmier, qu’aide-soignant
et tant qu’on n’aura pas trouvé de solution
trans-frontalière il est clair qu’une organisation internationale comme l’OMS pourrait
apporter une contribution inestimable à notre travail d’harmonisation des pratiques spécifiques à la particularité de la région.
Le fait de se retrouver en maison de
retraite est un environnement artificiel. Comment créez-vous des activités trans-générationnelles
Nous avons un restaurant scolaire avec une
quarantaine d’enfants qui viennent manger
tous les jours scolaires à la résidence. On effectue aussi du portage de repas à domicile
avec la municipalité pour rompre l’isolement
des personnes âgées. Nous avons aussi ouvert le relais poste dans la maison de retraite
et c’est très novateur.
Toute la population de Challex connait maintenant la maison de retraite et des liens se
sont créés avec les résidants. Nous venons
d’organiser une exposition sur la guerre de
14-18, vue à travers les descendants de poilus originaires de Challex avec une cérémonie du 11 novembre qui s’est terminée dans
la maison de retraite. Tout cela fait partie de
la vie d’un établissement qui doit garder une
ouverture sur sa communauté et sur le
monde aussi.
Nous seront tous confrontés un jour à
notre propre finitude et à la nécessité
d’aller à notre tour vivre dans une
maison de retraite. Comment s’y
préparer?
D’abord il faut parler d’entrer dans un projet
de vie différent. Venir dans une maison de retraite n’est pas une fin, mais un début de
quelque chose de plus calme et de plus serein. Il faut par contre faire le deuil de ce
qu’on a pu être, des endroits dans lesquels on
a vécu intensément et là je pense plus particulièrement aux gens de l’humanitaire et des
organismes internationaux qui vont être plus
interpellés par cet article. De venir vivre en
maison de retraite, c’est faire le deuil d’une
ancienne vie certes, mais comme on le fait
dans toutes les étapes de la vie: le départ des
enfants, les divorces, ou comme dans toute
transition qui survient au cours d’une vie.
D’ou vous vient cette passion pour le
rapprochement entre les peuples.
C’est une pensée très onusienne.
Je suis originaire du Haut-Rhin. Je pense que
j’ai eu la chance ou la malchance d’avoir été
confrontée dans ma famille à ce que l’on appelait à l’époque de l’obscurantisme. Et, sans
doute, le fait mes deux grands pères aient fait
tous les deux la guerre de 14-18 mais pas du
même côté, m’a sans doute rapprochée dès
l’enfance vers cette idée que nous sommes
nous sommes tous non seulement français,
mais aussi européens, voire mondiaux, et
que l’on se doit de respecter chaque être humain dans ce qu’il est au plus profond car
cela finit par enrichir l’humanité toute entière.
Et c’est ce qui fait la force de cette région.
Quand vous observez votre clientèle
internationale, comment sa contribution se manifeste t’elle, tant vis-à-vis
des autres résidants que du personnel
des maisons de retraite?
C’est très riche à tous les niveaux. On a des
personnes qui ont travaillé pour les organismes internationaux, mais on côtoie également les descendants de ces personnes
âgées qui bien souvent font également partie de ces organismes internationaux. Çela
donne une émulsion très particulière dans
l’établissement. C’est quelque chose de très
riche dans une maison de retraite, mais de
très nouveau. La bonne nouvelle: cela va
continuer à se développer dans les années
qui viennent ! (rires) Donc ici à Challex on est
un petit peu le laboratoire de la maison de retraite internationale de demain.

