CHANGEMENT CLIMATIQUE ET DÉGRADATION DE L’ENVIRONNEMENT:
TOUT BOUGE, MÊME LES GENS…
Les chiffres avancés sont certes incroyablement peu précis, mais
n’en sont
pas moins alarmants: de vingt-cinq millions à un milliard
de personnes
pourraient se déplacer dans les décennies à venir
pour des raisons liées au
changement climatique, que ce soit
de manière volontaire dans le cadre
d’une stratégie d’adaptation
ou pour fuir le théâtre d’une catastrophe
naturelle majeure.
PHILIPPE BONCOUR
CHEF DE LA DIVISION DIALOGUE
INTERNATIONAL SUR LA MIGRATION (OIM)
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat précise par ailleurs dans son dernier rapport que même en envisageant l’hypothèse d’une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, le réchauffement climatique ne serait pas stoppé. La vraie question n’est donc pas tant de savoir exactement combien de personnes seront concernées, même si l’approche quantitative a ses mérites, mais quelles sont les actions à entreprendre pour mieux gérer les effets du changement climatique sur les mouvements migratoires.
Sans même évoquer des aspects extrêmes tels que la fonte de la calotte glacière, l’arrêt du Gulf Stream ou encore la disparition de la forêt amazonienne, les effets du changement climatique sont nombreux et variés. Parmi les conséquences attendues, dont certaines sont déjà mesurables: une augmentation des événements violents tels que les cyclones et les inondations touchant en priorité les populations des deltas fluviaux (Mississippi, Bangladesh) couplée à une dégradation progressive de l’environnement pouvant impliquer a contrario la diminution des précipitations dans certaines régions telles que l’Afrique sub-saharienne. Cette combinaison renforcera le recours à la migration comme stratégie d’adaptation.
C’est d’ailleurs lorsque les facteurs négatifs, qu’ils soient humains, climatiques ou environnementaux viennent s’entremêler pour former un cercle vicieux que les populations sont les plus exposées. A Madagascar par exemple, les autorités, dans leur Programme d’action national d’adaptation au changement climatique, sont conscientes que les événements extrêmes liés aux variations climatiques tels que les cyclones, les inondations et les sécheresses deviennent de plus en plus fréquents et intenses, et qu’en parallèle, malgré les efforts entrepris l’environnement ne cesse de se dégrader en raison de la déforestation, de l’érosion des sols due aux pratiques agricoles ancestrales (culture sur brûlis), de la dégradation des ressources en eau et de la pollution. Le rapport conclut que ces facteurs combinés mettent «la population malgache et ses activités de développement en situation de vulnérabilité répétitive et croissante». Il en résulte une sécurité alimentaire insuffisante, une vulnérabilité accrue aux maladies à transmission vectorielle comme le paludisme, ainsi qu’un recours de plus en plus systématique à la migration interne, essentiellement l’ exode rural.
Cependant, à trop se focaliser sur la détermination
des responsabilités dans l’origine du
changement climatique ou dans son évolution,
on risque de voir se diluer ou même
d’oublier l’essentiel. Ce qui importe, dans
un débat qui ne saurait se limiter aux seuls aspects
économiques, ce sont les populations,
les femmes et les hommes touchés par ce cercle
vicieux. Il est donc important de replacer
l’humain au coeur du débat sur le changement
climatique comme y a exhorté Kofi
Annan lors du premier Forum humanitaire
mondial les 24 et 25 juin derniers.
Mais voilà: ce sont précisément les pays les
moins développés et à l’intérieur de ceux-ci les
populations les plus vulnérables qui souffrent
le plus aujourd’hui. Cette tendance s’amplifiera
demain. La situation des pays en développement
ne leur permet pas de se protéger ou de
s’adapter comme les pays plus riches. En
Afrique par exemple, on estime qu’entre 75 et
250 millions de personnes devront lutter pour
leur survie en raison de problèmes liées à l’insuffisance
d’eau dès 2020, peut-être trois fois
plus en 2050. Même en tenant compte du caractère
incertain de telles projections, de tels
chiffres donnent le vertige.
On sait peu que le risque de mourir dans une
catastrophe naturelle est quatorze fois plus
élevé pour les femmes et les enfants que
pour les hommes. On peut parler, d’une certaine
façon, de «vulnérabilités cumulatives».
Ces vulnérabilités et les risques qu’elles entraînent
sont peut-être les poudrières de demain
comme l’ont montré les émeutes de la
faim qui ont éclaté un peu partout dans le
monde au printemps dernier. Pour une famille
du Burkina Faso où plus de 70% de la
population vit avec moins de deux dollars
par jour et où 86% de la main d’oeuvre dépend
du secteur primaire, une augmentation
des prix de la farine ou du riz est un
drame. Pas simplement un problème de pouvoir
d’achat.
Il est donc crucial d’identifier dès maintenant les
populations les plus touchées pour les aider.
Cela implique également un effort de recherche
pour mieux cerner le lien entre changement
climatique environnement et migration. De
nombreuses initiatives sont d’ailleurs en cours,
notamment avec le Programme des Nations
Unies pour l’Environnement ou avec l’Union
Européenne.
Quelques observations simples peuvent être formulées à ce stade. Dans le cas de catastrophes naturelles, les déplacements sont généralement massifs et se cantonnent le plus souvent à l’intérieur du pays. Les besoins sont en premier lieu d’ordre humanitaire. En revanche dans le cas d’une dégradation progressive de l’environnement, et c’est bien ce scénario qui touchera le plus grand nombre de personnes dans l’avenir, les migrations sont plus complexes et obéissent à des règles variables. A un stade peu avancé de dégradation de l’environnement, elles sont cependant souvent temporaires et peuvent impliquer le départ d’un représentant de la famille, généralement un homme vers la ville ou vers un pays développé pour tenter d’améliorer le sort de la famille restée sur place. On évalue que dans les régions du sud du Sahara 80% des hommes en âge de travailler ont recours à la migration saisonnière vers les villes côtières et contribuent ainsi, entre autres grâce au transfert de fonds, à soutenir les familles restées dans les zones rurales du Sahara sensibles aux variations climatiques. Ici la migration n’est pas la simple conséquence d’une modification de l’habitat naturel mais une stratégie délibérée d’adaptation. C’est d’ailleurs un des aspects du lien entre environnement et migration qu’il est urgent de mieux cerner.
Outils et méthodes d’adaptation sont en partie à découvrir mais certains existent déjà, il faut les mettre en oeuvre. Plus facile à dire qu’à faire: il est souvent plus aisé de mobiliser des fonds pour de l’assistance humanitaire en cas de catastrophe naturelle que pour financer des stratégies d’adaptation, pourtant plus efficaces et moins coûteuses sur le long terme. Le fait qu’il n’y ait eu que six victimes à Cuba lors du passage du cyclone George, alors que le même cyclone a fait presque quatre cents morts en République dominicaine doit sans doute beaucoup au degré de préparation de la population cubaine qui résulte d’une stratégie nationale inscrite dans la durée.
Un autre exemple concret d’adaptation consiste à replanter progressivement des mangroves dans les deltas. Cette stratégie s’avère très utile pour atténuer l’effet des vagues destructrices qui accompagnent les cyclones comme l’ont prouvé de récents projets au Vietnam dans le bassin versant du Mékong, où vivent 70 millions de personnes.
Pour mettre en place de telles mesures il est important que travaillent ensemble les Gouvernements, les spécialistes de la climatologie, de l’environnement, des migrations, du développement et de l’humanitaire, mais également le secteur privé et les ONGs. Nous devons éviter à tout prix de revenir en arrière après les progrès enregistrés pour atteindre les objectifs du millénaire. Une fois encore, il s’agit de faire preuve de solidarité. Le «sentiment d’urgence» doit maintenant trouver sa manifestation concrète dans la mobilisation de fonds pour relever le défi.
Parmi les priorités à retenir pour atteindre cet
objectif, simplement quelques axes pour mémoire:
mettre l’humain au coeur du débat sur
le changement climatique, rééquilibrer le
marché mondial des denrées alimentaires de
base et enrayer la spéculation, renforcer l’appui
aux populations directement affectées,
notamment à un stade peu avancé de dégradation de leur environnement, augmenter
le nombre de pays éligibles à des plans nationaux
d’adaptation (NAPA), combiner dans
une vision globale la coordination de l’aide
humanitaire d’urgence et la réflexion autour
des stratégies d’adaptation, tout en déterminant
les choix industriels qui permettront
une meilleure mitigation des effets du changement
climatique.
Tout cela ne saurait certes suffire, mais sans
entreprendre ensemble et vite, nous n’avons
aucune chance de gagner cette bataille commune
qui ne connaît pas de frontières.

