OFFICE DE LUTTE ANTI-FRAUDE: OLAF
RENSEIGNEMENT ET ENQUÊTES EN CROISSANTE EFFICIENCE...ET LA SUITE?
ALI M. ZARROUK
L’OLAF a, depuis sa création en 1999 été
confronté à un état de fait préoccupant. En
l’an 2000, le produit criminel brut dépassait
largement les 1000 milliards d’euros1, soit
«près de 20% du commerce mondial. Entre
un tiers et la moitié est issue du trafic mondial
de stupéfiants, le reste est tiré du trafic
des êtres humains et de la criminalité des affaires.
Déduction faite des 50% de charges
(productions intermédiaires, corruption et
pertes sur saisies, etc.), les 500 milliards annuels
de profit nets représentent environ
l’équivalent du PIB de la Chine ou des dépôts
bancaires aux Etats-Unis. Les revenus illégaux
blanchis chaque année s’élèvent aussi
à plus de 1000 milliards d’euros»2. Ainsi, en
«mettant bout à bout les activités en Europe
de toutes les organisations mafieuses, l’économie
parallèle représenterait en moyenne
5% du PNB des Etats membres»3.
A la création de l’OLAF «des millions de
comptes et des dizaines de milliers de sociétés
écrans gèrent et recyclent les mille milliards
de dollars annuels du «produit criminel
mondial brut». La criminalité financière profite
de l’existence des deux cent cinquante zones
franches et des paradis fiscaux qui sont constitués,
pour 95% d’entre eux, d’anciens comptoirs
ou colonies britanniques, français, espagnols,
néerlandais et américains, restés
dépendants de leur puissance tutélaire»4.
La criminalité s’attaquant à l’Europe n’est donc
pas exclusivement inhérente aux délinquants
notoires ou aux chefs d’entreprises sans scrupules
qui «introduisent de nouvelles combinaisons
de facteurs de production tout en
imaginant des adaptations déviantes aux
contraintes économiques. Ces derniers poursuivent donc des objectifs légitimes par des
moyens illégitimes»5 ou encore des ONGs
aux pratiques douteuses. Il s’agit, en premier
lieu de la grande criminalité organisée, des
cartels6 et autresmafias. Ceux-ci aumieux, «se
jouent des frontières; au pic, elles leurs sont
utiles pour se protéger des poursuites»7.
S’il y a un phénomène manifestement indissociable de cette criminalité, c’est bien la corruption
de fonctionnaire. Il se trouve que les
différents élargissements ont conduit l’Europe
vers l’est, région minée par une corruption
structurelle8; ce phénomène devient plus
périlleux quand il touche les institutions européennes
et par là même leurs crédibilités.
L’Office européen de lutte antifraude est l’organisme
chargé de lutter contre les déviations
susmentionnées et bien d’autres tels le blanchiment
de capitaux, cependant, dans une
économie mondiale globalisée, il représente
un maillon de la lutte. En fait, outre les innombrables
agences et structures nationales,
il existe des entités spécialisées menant les
mêmes combats que mène l’OLAF. L’Organisation
des Nations Unies a mis en place le
bureau des services de contrôle interne
(OIOS)9,. A noter aussi, la présence sur la
scène internationale du Groupe d’action financière
sur le blanchiment de capitaux
(GAFI)10, créé au sommet du G-7 à Paris en
1989, en réponse à des préoccupations croissantes
au sujet du blanchiment de capitaux et
le groupe Egmont11, créé en 1995, qui fédère
au niveau mondial des cellules de renseignement
financier: au 31 décembre 2006
il comptait déjà cent une unités.
Au fil des neuf premières années d’existence,
l’OLAF a mué, principalement à deux reprises,
aiguisant ainsi son dispositif de protection
des intérêts financiers européens, le
volume et la qualité de son renseignement et
le nombre d’enquêtes abouties n’en est que
croissant. Ceci étant, son pouvoir d’action
s’arrête, avec celui de l’Europe à la fin des investigations,
avec, comme seul lot de consolation,
des prérogatives de suivi des affaires,
d’assistance et de conseil aux autorités nationales,
souvent débordées. A ce titre, le
Sénateur Fauchon (P) disait, non sans un
certain humour, qu’il «est permis de penser
que les choses ne seraient pas différentes si
l’on avait confié aux délinquants internationaux
le soin d’organiser la défense de la société
face à leurs actions.»12.
L’idée de la mise enoeuvre de mesures pour
pallier à ce constat remonte à un rapport
d’expert, le «Corpus juris»13 préparé sous la
direction de Madame Demas-Marty (M) en
1997. Ce rapport est arrivé à la conclusion selon
laquelle la création d’un Procureur européen
est non seulement nécessaire et légitime
mais aussi faisable et ce, dans un
domaine spécifique, celui de la protection
des intérêts financiers communautaires. Le
rapport a également appréhendé l’idée d’une
définition commune à tous les Etatsmembres
des incriminations en la matière.
Aussi, le rapport de l’OLAF 2003 ajoute que
«la proposition de Procureur public européen
qui se chargerait de la coordination
des enquêtes et de la poursuite des délits
commis au détriment des intérêts financiers
des communautés européennes, est une initiative
clé en vue de remédier aux conséquences
nuisible du morcellement du droit
pénal et des systèmes judiciaires dans l’Union
en ce qui concerne la protection des intérêts
des communautés européenne. L’OLAF estime qu’un Procureur public européen
contribuerait à la coordination nécessaire
avec les autorités policières et judiciaires nationales
»14.
La création d’une autorité compétente en
matière de recherches, poursuites et actions
publiques, à savoir un Ministère public européen,
reste tout de même inconcevable15
dans le cas où elle ne serait pas accompagnée
de la création d’une instance juridictionnelle
pénale européenne. Cette juridiction pourrait,
notamment, dériver de la Cour de Justice
des Communautés européennes; ce serait
une Cour pénale européenne. Celle-ci aurait
la compétence de contrôler, spécialement, les
décisions de renvoi en jugement et les actes
de recherche constitutifs de restrictions aux
libertés fondamentales. La Cour se prononcerait
aussi sur le fond des affaires.
Afin de mieux présenter la situation, une référence
au paradigme du système helvétique
en la matière parait opportune. Aussi, suite à
une longue période où les compétences dans
le domaine judiciaire étaient, quasiment, reconnues
en exclusivité aux cantons; une réforme
a reconnu au Ministère public fédéral
la compétence de poursuivre certaines infractions
portant atteintes aux intérêts de la
Confédération. L’absence d’instance juridictionnelle
pénale fédérale a contraint le parquet
à l’exercice de ses prérogatives en
étroite collaboration avec les juridictions pénales
cantonales compétentes. La Confédération
helvétique a dû se résigner à créer
une Cour pénale fédérale compétente pour
se prononcer sur le fond.
L’OLAF est, sans conteste un organe de plus
en plus efficient avec, une organisation adaptée
et un mode opératoire pertinent. C’est
une entité où chaquemutation est synonyme
de plusieurs bonds en avant. Un seul bémol,
l’Office est arrivé au point où les perspectives
de développement dépendent désormais, en
grande partie du bon vouloir des institutions
européennes.
1 Le Monde diplomatique, avril 2000, origine
de l’évaluation: DE MAILLARD (J), «Un
monde sans loi»; Fédération internationale
des Bourses de valeur.
2 La criminalité économique en Europe –
BOULLANGER (H) – PUF, édition – mai
2002 – p. 25.
3 Ibid.
4 Le Monde diplomatique, avril 2000, origine
de l’évaluation: DE MAILLARD (J),»Un
monde sans loi»; Fédération internationale
des Bourses de valeur.
5 La criminalité économique et financière en
Europe – RUGGIERO (V) – l’Harmattan,
2002 – p. 16.
6 La criminalité économique en Europe –
BOULLANGER (H) – PUF, édition – mai
2002 – pp. 25-26.
7 Ibid – p. 26.
8 Political Corruption in Transition, a septic’s
handbook –SAJO (A) – Central European University
Press – Budapest, NewYork – p. 1.
9 (Office of Internal Oversight en anglais) en
1994 pour effectuer des audits internes et
combattre les irrégularités liées à son fonctionnement
et notamment accomplies par
ses fonctionnaires.
10 Le Groupe d’action financière sur le blanchiment
de capitaux (GAFI) www.fatfgafi.org/pages/0,3417,fr_32250379_32236836_33631745_1_1_1_1,00.html
11www.egmontgroup.org/
12 FAUCHON (P) Sénat de la République française.
Session ordinaire de 2001-2002 rattaché
pour ordre au procès-verbal de la
séance du 21 février 2002 enregistré à la
Présidence du Sénat le 5 avril 2002. Proposition
de résolution présentée au nom de
la délégation pour l’Union européenne (1),
en application de l’article 73 bis du Règlement
sur le livre vert sur la protection pénale
des intérêts financiers communautaires
et la création d’un Procureur européen (E
1912), www.senat.fr/leg/ppr01-288.html.
13 Corpus juris portant dispositions pénales
pour la protection des intérêts financiers
de l’Union européenne, sous la direction
de M. DELMAS-MARTY, Economica, Paris,
1997. A la suite de ces recommandations,
les experts ont plus récemment révisé le
Corpus juris (www.law.uu.nl/wiarda/corpus/index1.htm) et achevé une importante
étude comparative relative à l’examen de sa
nécessité, sa légitimité et sa faisabilité, analysant
l’impact que peut avoir un procureur
européen sur les systèmes de poursuite
nationaux des États membres: La mise
en oeuvre du Corpus juris dans les États
membres,M. Delmas-Marty/J.A.E.Vervaele,
Intersentia, Utrecht, 2000, 4 volumes. Pour
les besoins du Livre vert, sauf précision
contraire, il est toujours fait référence à
cette seconde version, dite «de Florence»,
du Corpus juris (CJ).
14 Rapport de l’OLAF relatif à l’année prenant
fin en juin 2003, page 51.
15 FAUCHON (P) Sénat de la République française.
Justice et affaires intérieures,Communication
de M. Pierre Fauchon sur le Livre
vert relatif à la protection pénale des intérêts
financiers communautaires,et la création
d’un Procureur européen. Texte E 1912 –
COM (2001) 715 final. Réunion du 4 avril
2002, www.senat.fr/ue/pac/ E1912.html.

