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ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE BOUVIER

DIRECTEUR À GENÈVE DU PROGRAMME DES NATIONS UNIES POUR L’ENVIRONNEMENT

M Christophe  Bouvier
QUESTIONS POSÉES PAR C. DAVID UNOG

Monsieur Bouvier, la question environnementale semble enfin être prise en compte depuis quelques années. Comment le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) accompagne-t-il cette prise de conscience?
Un peu d’histoire d’abord: la toute première Conférenceministérielle sur l’environnement et l’habitat a eu lieu en 1972 à Stockholm. La même année, l’Assemblée générale fonde le PNUE qui devient la voix officielle de l’environnement au sein du système. Il est guidé par ses Etats membres qui, ensemble, constituent le Conseil d’Administration du PNUE. Le Conseil se réunit chaque année et, en collaboration avec nos experts, il prépare les grandes lignes du plan de travail à exécuter
pour deux ans. La prise de conscience dont vous parlez s’est d’abord révélée au niveau de chaque pays membre du PNUE, pour preuve la création des ministères de l’environnement. Aujourd’hui ces mêmes institutions ont évolué et s’intitulent plus volontiers ministères du développement durable, selon un modèle qui concilie l’amélioration des conditions et la sauvegarde de nos ressources pour les générations futures. Depuis quelques années, nous constatons une conscientisation accrue du public et des décideurs – un changement de mentalité particulièrement fort en 2007, en Europe et aux Etats-Unis, suite au documentaire d’Al Gore: Une vérité qui dérange. Le prix Nobel a également été décerné au Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (GIEC) qui, comme vous le savez, est une création conjointe du PNUE et de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et date de 1988. Il est significatif que ce prix Nobel soit celui de la paix, ce qui souligne bien la relation entre l’environnement et la stabilité mondiale. L’an dernier le Secrétaire général des Nations Unies, Monsieur Ban Ki-moon, a en outre décidé que la lutte contre les changements climatiques serait l’une des grandes priorités de son mandat. Il faut enfin mentionner que le débat sur le rôle des Nations Unies et du PNUE en matière de gouvernance environnementale mondiale a été relancé au sein de la Commission du développement durable des Nations Unies (CDD) et sera débattu par l’Assemblée générale cet automne.

L’Europe est un continent fortement peuplé, industrialisé, dont l’économie et la densité favorisent la pollution. Quels sont vos domaines d’action dans ce contexte?
Il serait erroné de généraliser cette constatation à l’ensemble de la région européenne. Par exemple, d’immenses territoires de la Russie sont très peu peuplés, alors que d’autres espaces d’Europe de l’Ouest sont très urbanisés. Le partenariat que le PNUE instaure avec les pays varie selon les caractéristiques de chaque région. Nous avons aussi renforcé nos liens avec la présidence de l’Union européenne (UE), la Commission européenne (CE), l’Agence européenne pour l’environnement (AEE) et la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies (CEE-ONU). Il est d’ailleurs à relever que cette dernière assure le secrétariat du processus «Un environnement pour l’Europe», qui constitue la référence environnementale intergouvernementale pour la région paneuropéenne. Avec d’autres organismes des Nations Unies, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en particulier, nous collaborons avec les autorités des provinces, régions et cantons, ce qui permet une plus grande concentration de moyens d’expertise pour élaborer des politiques et autres législations environnementales, ainsi que le renforcement des capacités et le transfert de technologies. Nous proposons des groupes de travail avec l’aide de nos comités nationaux, qui sont au nombre de trente en Europe à l’heure actuelle. Cela permet d’informer, d’éduquer, et de suggérer des alternatives, que ce soit dans le domaine de la production industrielle, de la gestion des ressources naturelles, de l’étude de tel ou tel projet ou encore dans le secteur privé, notamment au niveau des banques ou des compagnies d’assurance afin qu’ils tiennent compte de l’évolution des impératifs environnementaux dans leurs décisions.

Quel est votre impact vis-à-vis des gouvernements?
Premièrement nos contacts privilégiés sont les ministères de l’environnement et nous leur offrons périodiquement un forum de débat sur des problématiques environnementales, comme récemment lors de la tenue de notre Conseil d’Administration à Monaco. Nous y avons notamment débattu le financement de la lutte contre les changements climatiques, la nouvelle gouvernance internationale pour l’environnement, mais aussi des thèmes spécifiques comme la biodiversité en milieu marin et la surpêche. Comme je l’ai souligné plus haut, la thématique environnementale doit être intégrée avec les autres secteurs; nous travaillons de plus en plus avec des ministères comme ceux de l’économie, du social ou de l’humanitaire, ainsi qu’avec les membres de la société civile, des syndicats et du secteur privé, qui collaborent à leur tour avec leurs gouvernements à l’élaboration de nouvelles politiques environnementales.

Quelles sont les mesures que vous préconisez en matière d’énergies non polluantes?
Dans ce domaine aussi, il n’y a pas de panacée universelle. Chaque ville ou chaque région a ses spécificités, ce qui demande des solutions adaptées fondées sur un diagnostic solide. A Genève, nous sommes très heureux de voir que le réseau des transports publics, le tramway en particulier, reprend une place privilégiée. D’ailleurs, il est intéressant de constater qu’au début du siècle dernier cemême réseau était bien développé et qu’il a été démantelé pour être reconstruit aujourd’hui. Il serait souhaitable que d’autres pays évitent de commettre les mêmes erreurs du passé. En ce qui concerne la production d’énergie, la première mesure est la réduction de la consommation d’énergie, en particulier dans les bâtiments et pour le transport. Il suffit de lire le dernier rapport de GIEC pour s’en convaincre. Il faudrait également envisager des systèmes de production moins centralisés ce qui permettrait de développer des énergies alternatives locales.

Quels sont les résultats obtenus?
Comme l’a observé notre Secrétaire général, les Nations Unies doivent elles-mêmes montrer la voie et devenir climatiquement neutres d’ici à l’an prochain. A Genève, nous avons d’ores et déjà pris desmesures très concrètes; certaines de notre propre initiative, d’autres avec l’appui du pays hôte. C’est ainsi que plusieurs organismes, dont le PNUE, ont changé leurs véhicules officiels et ont opté pour des modèles hybrides.
Nous oeuvrons également en étroite collaboration avec des institutions locales telles que la Fondation des Immeubles pour les Organisations Internationales (FIPOI) et les Services Industriels de Genève (SIG). Dans le cas de la Maison internationale de l’environnement (MIE), où il est prévu une réduction de 25% de la consommation d’énergie, nous avons par exemple demandé aux SIG de nous fournir une électricité entièrement hydroélectrique.
Nous favorisons en outre le recours au système des vidéoconférences à chaque fois qu’un déplacement – en particulier aérien – n’est pas nécessaire. Le Bureau régional pour l’Europe du PNUE (BRE) a par ailleurs introduit une ligne budgétaire pour compenser, à travers des projets certifiés, les émissions de carbone que nous ne pouvons éviter. L’Office des Nations Unies à Genève (ONUG), grâce à la collaboration de la FIPOI et des SIG, lance également la fantastique initiative «Genève Lac Nations» (GLN) qui permettra d’améliorer les conditions de travail estivales au Palais des Nations en rafraîchissant l’air par le raccordement des bâtiments à un réseau de transport et de distribution d’eaux profondes et froides du lac. (cf: www.unspecial.org/UNS674/t27.html) Cela aura un impact minimal sur le changement climatique. Il reste beaucoup à faire, mais je pense que ces initiatives sont encourageantes; le Groupe de gestion environnementale, un forum interagences présidé par le PNUE et basé ici à Genève, s’y emploie dans le domaine de la neutralité climatique, comme dans celui des procédures d’achats de biens et de services, autre domaine dans lequel les Nations Unies devraient prêcher par l’exemple et influencer favorablement les procédures des gouvernements eux-mêmes.

Comment percevez-vous la place de la jeunesse dans cette démarche?
Je pense qu’en dehors de notre propremission et de nos campagnes, la prise de conscience de la fragilité de notre environnement a été largement facilitée par la formidable avancée technologique qu’est Internet, surtout au niveau de la jeunesse. Nous assistons à unemobilisation mondiale sans précédent du milieu éducatif, des autorités locales et de la société
civile. Les grandes catastrophes naturelles, les changements brusques de temps et de saisons, qui deviennent de plus en plus erratiques, marquent passablement les esprits. A chaque fois, ou presque, les médias demandent aux experts quelle est la part de l’activité humaine dans ces phénomènes. Les jeunes et les enfants se posent forcément la question de l’avenir. Nous les adultes essayons de réparer ce qui peut encore l’être en adoptant desmesures aujourd’hui devenues indispensables afin de laisser un héritage viable aux futures générations. Je ne peux que constater l’inquiétude des plus jeunes à travers les dessins qu’ils nous adressent lors des concours que nous organisons.

Quel est le rôle du Bureau de Genève?
Genève abrite, après notre siège à Nairobi, le plus grand nombre de fonctionnaires du PNUE qui couvrent diverses facettes des activités du PNUE, dont les produits chimiques dangereux, l’appui aux Secrétariats des Conventions de Bâle, Rotterdam et Stockholm ou la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Ce lieu étant la plaque tournante du monde humanitaire et des organisations liées au commerce international, les branches du PNUE responsables des programmes Environnement, Désastres et Conflits ainsi que de l’Economie et du Commerce sont également basées ici, tout comme le Secrétariat du Groupe de gestion de l’environnement des Nations Unies.
La tâche du BRE est de faciliter et de soutenir la coopération et les partenariats régionaux et sous-régionaux, de fournir des services d’évaluation et d’avertissement précoce, d’apporter des conseils quant à la réponse aux questions environnementales émergentes, de renforcer les capacités en Europe et d’assurer des services d’animation, d’éducation à l’environnement et d’information au public. Il faut aussi relever que, compte tenu de l’évolution du paysage politique sur ce
continent, le BRE continuera de soutenir et promouvoir les contributions européennes aux politiques et aux débats environnementaux mondiaux. Le BRE fait connaître le PNUE et ses travaux en Europe, organisant les activités de la Journée mondiale de l’environnement (JME), par exemple, ou facilitant les partenariats parmi les nombreuses organisations qui composent la communauté environnementale internationale à Genève.

Le Réseau Environnement de Genève (GEN) a été lancé en 1998. Que lui reste-t-il à accomplir?
La formule du GEN, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a réellement été implémentée l’année suivante conjointement à la création de la MIE mais, certes, dix ans c’est formidable! Le succès a été au rendezvous dès le début de l’expérience et, en 2004, un second bâtiment a été inauguré portant désormais la masse critique du complexe à plus de huit cents collaborateurs employés par plus de quarante organisations. Il faut souligner que cette structure est unique en Suisse, voire au monde, et qu’elle sert désormais de modèle. Imaginez plus de cinquante entités rassemblées au sein du GEN, qu’elle soient gouvernementales ou non, privées ou académiques, c’est, si je peux me permettre cette analogie, comme un jardin botanique ou la majeure partie des espèces sont représentées. Ce forum est une vitrine tout à fait extraordinaire non seulement pour les différentes parties prenantes mais aussi pour véhiculer les idées auprès du plus grand nombre. C’est pourquoi nous allons davantage promouvoir nos tables rondes, qui sont devenues des évènements réguliers et fort prisés. Mis à part le Guide Vert de Genève, véritable outil de référence, nous nous consacrons donc à la constitution de synergies et de dynamiques à travers les partenariats ou les rencontres que nous suscitons.
Alors, que reste-t-il à faire? Je dirais qu’il s’agit avant tout d’accélérer la dynamique déjàmise en place au sein même du GEN et de promouvoir son existence. Plus il sera connu et utilisé, plus nous pourrons contribuer à une meilleure gestion des problématiques environnementales. Nous ne sommes finalement qu’au début d’un ambitieux processus.

Cette année les principales festivités de la JME se sont déroulées àWellington. La ville de Genève sera-t-elle sélectionnée dans un proche avenir?
Ce serait évidemment pour nous un honneur et un plaisir d’être les hôtes d’un tel événement. Ceci dit, nous célébrons chaque année cette Journée à laMIE en traitant lamême thématique que dans le reste du monde. Diverses personnalités sont invitées et des activités spécifiques sont proposées. En réalité, le choix d’une ville se fait au siège du PNUE à Nairobi en respectant un principe d’alternance des continents. La Norvège ayant été le centre névralgique de la JME l’an dernier, l’Europe devra probablement patienter encore un peu. La réalisation d’une telle éventualité serait toutefois, avouons-le, une excellente opportunité pour Genève demontrer ses nombreuses percées en matière environnementale et de développement durable.

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