UN Special
 
                    Société

RAISONS D’ÉTAT

Il est vingt heures dix. Je suis encore là. Comme presque chaque soir, j’ai croisé Maria. D’un élan affectueux, elle m’a dit : «Allez, il faut partir maintenant !...» Puis, elle m’a tendu une orange et un Balisto à l’emballage vert. Elle, son chariot, ses balais et ses produits nettoyants. Elle, son sourire et son humanité. Elle et nos blagues incompréhensibles à l’un et à l’autre et pourtant si essentielles dans le goût de vivre. Voilà pour le décor extérieur. Je n’ai plus en tête l’exactitude des faits. Je sais néanmoins que peu à peu, je me suis laissé emporter par l’indifférence. Insidieusement, la désillusion a réveillé mon âme. Guéri, je suis devenu, voilà tout. Je me lève pour sortir de mon bureau, je m’arrête net, dans ma main je sens un objet glacé et inerte qui retient mon attention par une sorte d’absence de vie. La poignée dorée de la porte me repousse dans les abîmes de ma solitude. Sur le rivage de notre monde sans fin, la noirceur et la captivité sont le lot quotidien des pêcheurs de vérités. Je retourne m’asseoir à mon bureau. Prisonnier de ma densité lunaire, je pense trop. Trop savoir et ne pouvoir rien faire est une torture. Ce sentiment de toute puissance que procure le mélange de la culture des mots et des images se fracasse contre le sentiment d’impuissance du coeur. Trop penser ronge l’homme de l’intérieur...

La Lumière est venue en moi comme la marée recouvre l’innocence du grain de sable. Mais qu’est-ce donc qui a changé ? Le monde, la ville, la société, mon bureau, moi? Certainement moi est la réponse la plus simple et la plus douloureuse également. Je suis abasourdi par la rapidité de la mutation dégénérée de notre civilisation. Quelque chose sonne faux ! L’orchestre interprète une symphonie, mais c’est autre chose qui se joue. Autre chose de dissonant et de biaisé... Je suis l’otage d’un détournement de matière grise. Je suis le témoin d’une usurpation d’identité internationale et gouvernementale au profit d’intérêts financiers. Ma passion de l’impossible est ressuscitée. Le coeur de la bête est empoisonné. Mes mots coulent le long de mon visage. Je les laisse illuminer l’ombre de mon deuil. Tout n’est que cloisons, murs, barrières, interdits, chasse gardée... Occupé aux tâches journalières de la demeure avec mes camarades, nous oublions ces clivages désorganisés et déraisonnés ; nous oeuvrons pour quelque chose qui nous échappe. Mais qu’il est facile de se mentir à soi-même en mettant la raison de son côté. Soudain, j’ai hâte d’aller au-delà de l’infini et je comprends alors que de toutes parts les grilles sont ouvertes où l’amour anime le présent de l’Etre.

Mes heures s’embrasent. Il a suffi de cette sensation d’écoeurement douçâtre pour me sentir vivant. Je dois avouer que je l’aime cette créature à la fois si attirante et si repoussante. Et cette voix de me dire : «Alors on a pas le droit de vivre dans l’illusion !» Et moi du lui répondre : «Vous avez le droit, mais rien n’empêche d’apprécier la vie dans sa pleine conscience.» Conscience qui vous déchire les entrailles et vous entraine dans un vertige intérieur toujours plus profond. Vous perdez pied parce que vous cherchez à comprendre. Comprendre... Comprendre... Pourquoi ci et pas comme ça ?... Pourquoi... Comment... Qu’y a-t-il à comprendre ? Rien. Rien. Les hommes édictent des règles qu’ils n’appliquent pas. Ils récitent des leçons sur le bout des doigts auxquelles ils ne croient pas. Ils se racontent des histoires qu’ils ne comprennent pas. Ils chantent de belles oraisons funestes pour amuser la foule et taisent le reste de leurs phrases inachevées en les enterrant avec une part d’eux-mêmes sous les racines d’un vieil arbre dont les branches sont déjà mortes. Ils sont des hommes. Ils sont les strates, les lois et les édifices qu’ils manient et manipulent pour rassasier leur ego et leur soif de pouvoir.

Finalement le chaos porte en lui quelque chose de réel. Il porte en lui le germe d’une terre en friche. La saleté, les ordures, la puanteur sont réelles. Les visions d’Apocalypse, même la mort que l’on croise sur un trottoir sont réelles. Ces gens qui se débattent avec quelques centimes pour s’assurer de quoi manger et boire sont réels. A l’inverse, il y a quelque chose dans notre quête de perfection, de propreté et d’exemplarité à la fois d’illusoire et d’irréelle. Nous sommes la terre, la société, la nation, l’état, l’individu... Nous vivons grâce et avec un système. En sommesnous pour autant les créateurs, les détenteurs, les esclaves ou les bénéficiaires ?... Petits ou grands, les cerveaux pensent tous avoir raison, et ils ont raison de le penser. Ce n’est pour finir qu’une question de point de vue et d’angle de réflexion. J’existe parce que je pense. Ma pensée c’est moi. Elle est à moi, rien qu’à moi. Elle est ce que je suis. Je suis ce qu’elle est. Rien d’autre ne pense que moi. Toujours moi, rien que moi...

Un arbre pour s’épanouir en force et en substance doit accompagner et guider ses racines. Un système ou un individu doit connaître ses racines, les aimer, les soigner, les arroser, les comprendre et non pas s’en couper. Pourquoi? Parce qu’il est le fruit de ses racines. Qu’avonsnous fait de nos racines?

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