GROUPE DE PAROLE À L’ONUG
HECHMI FERJANI*
Je souhaiterais faire écho à l’article publié dans l’UN Special du mois de mars 2008. J’ai pris conscience de cette souffrance le 19 août 2004 à Genève, date de la commémoration du premier anniversaire de l’attaque perpétrée contre le siège des Nations Unies à Bagdad, violence qui a changé vos vies. Le 20 août 2004, au lendemain de la cérémonie de commémoration, j’ai soulevé la question de l’accompagnement des collègues survivants.
Durant les quatre années écoulées, j’ai frappé
à la porte de ceux qui pouvaient être à
l’écoute et oeuvrer pour alléger le poids du
traumatisme que vous vivez, pour beaucoup,
dans l’isolement.
Je voudrais dire un grand merci à ceux qui
m’ont ouvert leurs portes mais aussi leurs
coeurs !
J’ai pu constater que ces échanges pouvaient
aussi raviver chez l’autre des blessures enfouies
faisant partie de son vécu propre ;
d’où la hâte de certains de vous conseiller ou
vous suggérer de «tourner la page», «oublier». Ces personnes sont probablement de
bonne foi, mais ignorent que, face à l’insoutenable,
on ne peut balayer la mémoire
d’un revers de la main.
Ceux qui ont eu la chance de ne pas vivre
l’horreur ne peuvent avoir conscience de ce
que vous endurez au jour le jour. Votre souffrance
est, hélas, tout à fait normale.
Le film de l’événement qui se déroule sans
cesse, les cauchemars, les insomnies, l’irritabilité,
la dépression, le sentiment d’être incompris,
isolé, abandonné, la difficulté ou
l’incapacité à dire l’indicible… et puis ces
questions sans réponses : pourquoi ?
Pourquoi tant de violence ? Pourquoi m’en
suis-je sorti ?
La confiance perdue : est-ce que ça va recommencer
?
Comment se réadapter au quotidien ? Comment
communiquer avec « les autres » ? Qui
peut comprendre ? Quel sens donner à sa
vie maintenant ?
Alors, que faire ? A qui s’adresser ?
Je me suis rendu à l’évidence que notre organisation, travaillant dans l’urgence générée par les désastres, n’a peut être pas pris le temps d’y réfléchir. Et qu’ayant différents rôles à jouer au sein de la famille que constitue notre système, nous, collègues, pouvons prendre le relais pour répondre à des besoins quand certains d’entre nous sont touchés.
Groupes de parole
J’ai pris le relais, partant du fait que les récits
et témoignages de vécus trop douloureux,
d’émotions trop longtemps refoulées continuent
d’affluer. Cette évocation répétée de
l’indescriptible m’a amené à l’évidence : la nécessité
d’accompagner les survivants et tous
les collègues témoins de l’horreur vécue dans
certaines missions. Je le fais depuis 2005 sous
forme d’un groupe de parole1 qui répond
pleinement aux exigences requises pour la
fonction d’accompagnement.
Ce groupe que je facilite et dont j’assure la coordination, est une instance d’accueil, d’écoute, d’entraide et d’orientation pour les collègues en situation de détresse ou d’état de stress post-traumatique (ESPT).
Il offre aux collègues un lieu où ils peuvent s’exprimer à propos du vécu auquel ils sont confrontés, être écoutés, écouter les autres, mettre en parallèle leur attitude à l’égard de ce qu’ils ont vécu avec celle des autres participants, et trouver par ces moyens une nouvelle motivation et de nouvelles manières d’aborder ce vécu.
Mes collègues participants ont le sentiment que ces rencontres leur apportent un réel soulagement et une aide tangible surtout quand ils/elles ne peuvent s’ouvrir à leur famille, amis ou collègues de ce qu’ils vivent. Parfois lorsqu’ils le peuvent, ils ne bénéficient pas forcément de l’écoute appropriée.
Ce groupe n’est pas un groupe thérapeutique et n’entend nullement se substituer aux instances en place au sein de l’Organisation. En tant que forum d’écoute, il privilégie la parole, outil qui permet de mettre des mots sur des émotions, des affects, des douleurs parfois physiques générées par des souvenirs traumatiques récalcitrants.
Raconter, écrire, voire dessiner quand l’expression de la parole est aphone. Le but à court et à moyen terme est de transformer les images de la douleur omniprésente en une histoire. Une histoire qui a commencé un jour à une heure donnée, et qui s’est terminée, qui a une fin qui pourra faire partie du passé. C’est possible en y trouvant un sens.
Je souhaiterais que notre organisation réponde à ce cri du coeur de Gabriel et Romain pour leur témoigner à eux deux, ainsi qu’à tous nos collègues survivants, son empathie et sa reconnaissance, sans grands discours ni cérémonies, mais avec une réelle chaleur humaine et compréhension. Le choix des mots et des gestes est déterminant. Je suis prêt à le faciliter.
S’il est trop tôt pour se réunir au sein d’un groupe de parole, si certains ne se sentent pas prêts à partager leur vécu, il existe depuis l’été 2007 le programme SOS Providers (UNOG Intranet/Staff Services), qui compte une vingtaine de collègues volontaires spécialement formés à l’accueil et à l’écoute des collègues en difficulté. En tant qu’ «SOS provider» nous sommes prêts à rencontrer individuellement et confidentiellement chaque collègue victime qui le souhaite pour l’écouter et l’accompagner.
1 J’anime également d’autres groupes de parole moins spécialisés une fois par mois à l’heure du déjeuner.
*Hechmi Ferjani travaille à l’ONUG. Il a été volontaire pour les commémorations le 19 août 2004 de l’attaque du siège de l’ONU à Bagdad, et le 23 janvier 2008 de l’attaque du siège de l’ONU à Alger. Il est formé aux techniques de développement des capacités relationnelles et comportementales, action en cas de décès en service, accompagnement des collègues et médiation. Il anime des groupes de parole thématiques, génériques ainsi que des actions de médiation sur le lieu de travail. Il est volontaire au sein du programme de soutien et de solidarité SOS Provider.
hferjani@unog.ch
Tel : +41 22 917 54 30

