LES OEUFS DE PÂQUES DE BUCOVINE FONT LE TOUR DU MONDE
La décoration des oeufs de Pâques est une préchrétienne.
Elle se maintient encore aujourd’hui aux confins de l’Europe,
Slovaquie, en Ukraine et particulièrement en Roumanie. A l’entrée
du printemps, elle ajoute quelques grains de poésie à la vie.
TERESA WEGRZYN
«A-t-on le droit de méconnaître plus longtemps l’existence concrète, les qualités, les vertus de millions d’habitants, ainsi que le décor où ils vivent et les souvenirs de leur histoire? », nous questionne Dominique Fernandez dans «Rapsodie roumaine».
Craignant cette disparition annoncée d’un art populaire parmi les mieux conservés d’Europe, nous nous sommes rendus en Bucovine – la Terre des hêtres – au nord de la Roumanie. Dans notre «chasse» à l’«homobucovinensis », nous rencontrons Letitia Orsivschi. Elle vit à Vama, un village au coeur de cette petite région, célèbre pour ses monastères couverts de fresques spectaculaires. Cette femme artiste est reconnue nationalement pour son propre art populaire des reliefs, par le Musée des Paysans de Bucarest. Très sollicitée par des exposants des quatre coins du monde, elle ne répond pas facilement aux multiples invitations. Elle reste cependant fidèle à quelques destinations incontournables, comme la Suisse, où son art étonnant connaît un grand succès de la Villa Sarasin, à Genève, aux marchés de Pâques de Felbach et de Wolfville, près d’Olten.
Kaléidoscope de peuples harmonieusement réunis, la Bucovine est traditionnellement une terre de paysans. Soumise, puis occidentalisée par l’Empire austro-hongrois, elle a été rattachée à la Roumanie après l’effondrement des Habsbourgs. Dans son défi pour survivre aujourd’hui, la région tente actuellement de se reconvertir dans l’agro-tourisme, pour éviter la disparition de ses nombreuses petites fermes. En effet, les villages vidés par une forte émigration, perdent peu à peu leur aspect pittoresque et purement rural. Devant cette inévitable transformation, l’art populaire serait-t-il, lui aussi, menacé?
Tant qu’il existera des êtres passionnés, comme notre gardienne de l’ancienne tradition pascale, nous gardons espoir qu’il puisse être protégé. «J’aurais pu m’installer à l’étranger. Les occasions ne manquaient pas. Mais je préfère vivre ici, dans mon élément», nous confie-t-elle. Au milieu des vertes collines, Letitia Orsivschi est assise sur une terrasse de son village. Elle applique ses magnifiques couleurs vives au pigment naturel sur des coquilles d’oeufs, loin de soucis, des inquiétudes et du temps qui passe. «La consommation efface la tradition. Même si nos paysans achètent toujours des oeufs de Pâques, ils ne comprennent plus la signification des dessins réalisés sur les surfaces. Les anciens savaient encore parfaitement y décrypter les symboles, expliquer le sens d’une crête de coq ou d’une queue de paon ou reconnaître les motifs liés au soleil et à l’eau». Quel dommage, alors que chaque oeuf peint est en soi une petite planète métaphorique!
Pourquoi cette femme, ingénieur et juriste diplômée, a-t-elle donc quitté sa profession et la ville, pour retourner sur la Terre des forêts de hêtres? Une déception sentimentale est à l’origine de sa passion des oeufs peints. «Ils m’ont aidé à me retrouver, après ma séparation avec mon mari.» Leur décoration exige une créativité faite de patience et de concentration. Cet art lui a permis d’oublier son malheur et a rétabli sa santé. Fille d’un sculpteur sur bois et d’une mère douée pour la broderie, Letitia vit désormais en parfaite communion avec ses oeufs de Pâques. «Quand je peints, je me sens si bien. Il m’arrive de travailler jusqu’à deux heures du matin, même si je m’éveille à huit heures. Je n’ai aucune fatigue aux yeux. Si j’ai mal aux dents, je commence à peindre, tout simplement, et ça passe!»
«Le village roumain est
à la fois le centre du
monde, et le lieu d’où
on le regarde»
Claudio Magris, Danube
J’ai décidé de me lancer sur le marché, quand j’ai vendu mes treize premiers oeufs. J’ai ramassé d’un coup deux fois mon salaire! Au temps du Conducator Ceausescu, ce genre d’entreprise privée instituée par Letita Orsivschi depuis dix ans déjà, n’aurait pu voir le jour. «A l’époque, nous avions à la maison une icône très ancienne. Pour la sauver, nous l’avions cachée dans les foins». Cette seule phrase en dit long sur l’histoire tragique de son pays. «Mon rêve depuis toujours était d’aller à Paris. Je m’y suis rendue pour la première fois en 1999, pour y exposer et vendre mes oeuvres. Faute d’argent, je comptais tout en oeufs de Pâques: taxi, deux oeufs; hôtel, dix oeufs, etc.» La période pionnière est révolue. Letitia gagne bien sa vie, même si sa production n’a rien d’industriel. Les musées, avant Pâques surtout, multiplient les commandes auprès d’elle, ainsi que les agences de tourisme et les ambassades, comme celles du Japon ou de la France. L’artiste de Vama possède aussi sa propre collection d’oeufs de Pâques: cinq cents exemplaires venus du monde entier. Elle aime recevoir dans sa maison, habillée dans son costume traditionnel. Dans cette demeure mi-atelier mi-musée, touristes et délégations officielles peuvent assister à la démonstration des techniques étonnantes de son art.
Nous avons emporté dans nos bagages quelques oeufs de Pâques magnifiquement «brodés» par Letitia. Quoique apparemment fragiles et délicats, ils sont tous sortis indemnes de notre interminable voyage de retour dans les wagons roumains!
Letitia Orsivschi
Str. Garii, nr 2
727590 Vama
Suceava-Roumanie
E-mail: letitia_orsivschi@yahoo.com

