LA RÉSILIANCE, CONFÉRENCE DÉBAT BORIS CYRULNIK
Dans le cadre de nos rencontres professionnelles et humaines,
il nous arrive rarement de
savoir à l’avance qu’elles resteront
gravées dans notre mémoire, voire, qu’elles pourront
avoir une
incidence marquée dans notre avenir.
MARIE-JOSÉ ASTRE-DÉMOULIN ET JESÚS GUERRERO BUITRAGO,
SECTION DE LA FORMATION ET DU PERFECTIONNEMENT DU PERSONNEL
Marie-José Astre-Démoulin, à l’origine de
cette initiative, et Jesús Guerrrero Buitrago
ont préparé depuis des mois la venue à Genève
du professeur Cyrulnik, ils ont ressenti
au fur et à mesure de la préparation que
cette conférence serait marquante.
La personnalité, l’humanité et la brillance du
professeur intellectuelle s’allient à une facilité
de communication teintée d’humour qui
le rendent extrêmement abordable pour tout
public. Ce public ne s’y était d’ailleurs pas
trompé car la salle qui accueillait la conférence
était remplie (274 personnes inscrites).
[C.D.]
Dans notre organisation où se développent des programmes organisés par l’institution tels que provider ou des initiatives plus individuelles telles que «les groupes d’écoute et de parole», cette intervention revêtait tout son sens.
Les lignes qui suivent reprennent quelques points évoqués lors de la conférence et résument les résultats de différents échanges. Le propos interpelle par sa justesse, son analyse et la concrétisation possible de cette connaissance dans notre vie quotidienne et professionnelle.
En opérant une sélection pour le présent article
nous avons tenté de couvrir l’éventail le
plus large possible de sujets.
Nous ne prétendons pas être exhaustifs!
L’oeuvre littéraire et les contributions scientifiques
du Dr Cyrulnik sont d’une qualité et
d’une profondeur telles que nous nous
contenterons de vous faire partager notre
enthousiasme et peut être susciter votre envie
de mieux découvrir ses travaux par le
biais de l’intimité de ses livres.
Langue et culture
Dans le contexte de l’Année internationale
des langues, l’Ambassadeur de France auprès
des Nations Unies a déclaré récemment: «Le
premier instrument du génie d’un peuple,
c’est sa langue». Le Dr Cyrulnik éclaire de son analyse profonde ce thème au cours de la
conférence.
L’impact du vocabulaire selon les cultures est considéré comme un élément essentiel. En effet, un même mot, traduit de la même façon dans différentes langues, voire même utilisé en français mais dans des pays différents, revêt des notions très variables selon les régions du monde. Ainsi, la notion d’orphelin dépend de la manière dont on pense l’enfant dans la famille. Dans certaines régions d’Asie, l’absence de père caractérise la notion d’orphelin, l’enfant est confié à un orphelinat et peut être privé de sa mère. Une phrase très belle venue d’Afrique précise «qu’il faut tout un village pour élever un enfant», cet enfant même s’il a perdu ses deux parents n’est donc pas orphelin.
«L’empathie est la capacité à se représenter le monde sensoriel de l’autre.»
La métaphore dans ce vocabulaire possède
une influence non négligeable.
A titre d’exemple la métaphore de la bonne
et de la mauvaise graine pour un enfant peut
provoquer des analyses réductrices. Cet enfant
est une bonne graine, il se développe
bien, s’il se développe mal c’est une mauvaise
graine. Ce postulat insinue que la culture
et l’entourage de la famille n’interviennent
en rien dans le développement d’un
enfant... Cette métaphore végétale revêt une
connotation raciste car elle signifie que des
enfants seraient prédisposés dés leur naissance
à adopter, pour le restant de leurs
jours une attitude néfaste et négative.
Le langage et l’écriture suivent des cheminements
différents dans le cerveau selon les
peuples et les cultures. Une personne pétrie
par la culture asiatique n’aura pas la même
manière d’entendre les mots que son homologue
sculpté par une culture occidentale.
Dans la culture asiatique qui utilise des signes
idéographiques, la zone postérieure du cerveau,
c’est-à-dire la zone des images fonctionne.
Les occidentaux, quant à eux, traitent
les mots avec la zone temporale.
Les travaux de Michel Tousignant, chercheur à l’Université du Québec à Montréal, démontrent que toutes les cultures ne s’intègrent pas de la même manière. Il a ainsi montré que le multilinguisme permettait une meilleure intégration, une meilleure compréhension des différentes cultures, des lois et des rituels du pays d’accueil. Il a été constaté chez les personnes ne connaissant qu’une langue une délinquance trois à quatre fois plus élevée, une consommation plus importante de médicaments et une fragilité psychiatrique plus importante.
Le fait d’apprendre deux langues ou plus, permet un enrichissement personnel et une ouverture et une compréhension de l’autre culture. Le danger du contre-sens est alors atténué et peut même devenir une source d’amusement: «Vous m’intriguez, vous m’énervez, vous m’amusez mais voilà vous êtes un autre être humain avec une autre culture – nous allons jouer à nous enrichir mutuellement de nos différences». En outre, selon les propres mots du Dr Cyrulnik, «la manière de parler est une enveloppe sensorielle qui entoure chacun d’entre nous et qui tutorise des développements différents». La rhétorique, la manière de parler modifient donc la perception de sa propre personne!
Terrorisme et guerres asymétriques
Sur un thème tristement d’actualité à la suite
de l’attentat d’Alger, le docteur Cyrulnik nous
livre ses réflexions sur le terrorisme et définit
ce qu’il appelle les guerres asymétriques.
Le général Babacar Gaye, commandant de la force de l’ONU en République centrafricaine du Congo faisait part au docteur Cyrulnik de sa vision du terrorisme.
Il existe une disparité tellement importante avec le surarmement technologique que des minorités qui n’ont aucun moyen d’accès à de telles technologies, choisissent des actions ponctuelles comme le terrorisme pour s’exprimer et revendiquer: il s’agit de guerres asymétriques. Par le biais de quelques hommes fanatisés, dotés d’équipements et d’outils moins coûteux, il devient possible de tenir tête à des armées suréquipées Le terrorisme risque donc de se développer sauf si nous tentons de réintroduire la condition naturelle, c’est-à-dire la rencontre, la parole.
Il importe en effet de privilégier les rencontres
d’homme à homme. Ces contacts directs
atténuent l’agressivité par la connaissance, le
partage d’une parole, d’un regard, d’un
échange même fugace. Si je ne connais pas
quelqu’un, je peux tout me permettre, s’il
meurt ce n’est pas mon problème, si je n’ai
pas d’empathie je vais faire la fête pour sa
mort. Si je le connais parce que je lui ai parlé,
je serai gêné et attristé par sa mort je ne peux
pas tout me permettre.
Des rencontres entre ennemis ou opposants
permettent de limiter les idées préconçues et
de remettre en question des certitudes. Elles
permettent la mise en place de l’empathie, à
savoir la capacité à se représenter le monde
sensoriel de l’autre.
Résilience
La résilience est définie comme la capacité à
récupérer après un traumatisme. Pour notre
orateur, cette notion de récupération a été,
pendant longtemps, très difficile à évaluer car
la notion même de traumatisme a été – et est
encore – souvent difficile à penser.
Depuis des temps immémoriaux, les personnes traumatisées ont été abandonnées et livrées à elles-mêmes. Ainsi, le trouble psychologique des soldats n’était pas pris en compte, on considérait qu’il résultait d’un trouble organique ou d’un empoisonnement. Ce n’est que récemment que le traumatisme a pu être défini et expliqué.
L’attentat contre le RER à Paris constitue un exemple: les personnes présentes ont vécu l’impensable, l’inimaginable. Il n’est en effet pas concevable dans une perception intellectuelle normale d’être confronté à une explosion, des cris, le vide, l’obscurité... Tous les repères connus volent en éclat – en même temps que l’explosion. Les victimes posaient toutes les trois mêmes questions: Que s’est-il passé? Est-ce que je suis vivant? Est-ce que cela va recommencer? Suite à cet attentat, il a été constaté que les personnes atteintes physiquement et qui avaient été entourées étaient moins traumatisées que les personnes éloignées du lieu de l’attentat. Ces dernières avaient en effet été écartées d’un accompagnement psychologique par manque de temps et de ressources. Après un tel traumatisme, les victimes ressentent une agonie psychique et elles se débattent pour tenter de reprendre non pas «leur» vie, puisqu’elles ont été gravement blessées, mais «une forme de vie».
Comment venir en aide
à une personne traumatisée?
Il n’y a pas de solutions miraculeuses pour
aider à surmonter une situation traumatique.
Les moyens peuvent finalement se résumer
en des actes très simples: entourer,
parler, écouter, offrir une tasse de café, dire
«oui, tu es vivant.»
«Dans la banalité des actes que nous accomplis sons figure la respiration. Essayez cependant d’arrêter de respirer pendant trois minutes et vous vous rendrez compte que le fait de respirer est certes banal, mais il est aussi vital. Le partage d’un sentiment comme l’affection paraît banal. Cependant une personne privée d’affection subira des dommages dans son développement culturel et intellectuel. C’est pourquoi le partage affectif est tout aussi vital que l’air que l’on respire.»
La guerre du Viêt Nam a été la première à proposer une explication sur le traumatisme. Au retour de cette guerre, des soldats devenus alcooliques, violents et délinquants étaient mis en prison. Une association, dirigée par la chanteuse Joan Baez, a alors fait passer le message que la vraie responsabilité de cette situation incombait au gouvernement qui avait fait commettre à ces hommes, des actes impensables et que donc les coupables, et non les victimes, devaient être condamnés. Il s’en est suivi un changement de perception de la part de la population visà-vis des vétérans du Viêt Nam et cela a permis une meilleure réinsertion.
Un facteur essentiel de l’aide provient de l’approche «à tout petits pas», pour parler d’âme à âme ou d’homme à homme, selon la belle formulation du Dr Cyrulnik. Il ajoute également, qu’il est essentiel de se rappeler que les déterminants d’un groupe ne sont pas les déterminants de chaque membre de ce groupe et qu’il est essentiel d’accorder à chacun une attention particulière et de prodiguer une aide adaptée.
«C’est le contexte qui donne sens à l’effort et qui donne envie d’apprendre»
Les traces des blessures psychiques à la suite de privations sensorielles par exemple induisent une atrophie fronto limbique, à savoir que le socle biologique des émotions et de la mémoire «fond» car personne ne l’a stimulé. Dans certaines cultures, quartiers ou familles ou l’enfant est «tutorisé» ou pris en charge, cela lui permet de reprendre non pas SON développement mais UN développement. De ce fait, malgré la grande blessure, ces enfants vont devenir des êtres humains respectables. Ils vont garder une trace cérébrale et une représentation psychologique d’eux-mêmes mais ils vont «faire quelque chose de leur blessure», ils ne vont pas être soumis à ce qui leur est arrivé, ils le vont transformer en production humaine, en création artistique, en engagement culturel ou dans une association.
Une partie de leur cerveau est sculpté par ce que nous sommes, par ce que nous disons d’eux, par la manière dont nous les sécurisons, dont nous les menaçons, dont nous les angoissons, par l’enveloppe sensorielle que nous transmettons et, par conséquent, grâce aux messages que nous leur envoyons.
Et nous, dans nos rôles d’enfants
ou de parents...
A la fin de l’intervention, un membre du personnel
a soulevé une question qui a interpellé
l’ensemble de l’auditoire. Nous vous laissons
en lire le récit et juger de l’écho qu’il peut
avoir en vous, dans des rôles personnels ou
familiaux!
Comment expliquez-vous le fait
que deux enfants issus des mêmes
parents, de même sexe et ayant été
élevés de la même manière, ont
des comportements et des ressentis
tellement différents par rapport
à leur famille?
La réponse du Dr Cyrulnik prend l’auditoire
par surprise. Il s’exclame de manière claire et
concise, générant l’incrédulité et les rires
dans la salle: «Mais... ces enfants n’ont pas
les même parents!»
«La manière de parler est une enveloppe sensorielle qui modifie les comportements»
Pour nous faire comprendre son idée, le Dr
Cyrulnik nous fournit l’exemple suivant. Une
équipe a suivi le développement de jumeaux
– un garçon une fille – pendant plusieurs
semaines par le biais de petites séquences filmées
dans l’environnement familial ordinaire.
On voit deux bébés de 3-4 mois, entourés
par leurs parents et grands-parents et
nourris à la cuillère.
Le petit garçon accepte la nourriture paisiblement
et semble de tempérament tranquille.
La petite fille se montre plus agitée, regardant
autour d’elle et acceptant une cuillère
sur trois. Soudain, la fillette éclate de rire et
la mère dit alors «Ha! Celle-là, elle va en faire
voir aux hommes!»
Dès l’interprétation formulée par cette mère, il
s’avère que l’attention se met à converger davantage
vers la petite fille. On fait un signe, on
lui parle, on l’entoure, on la sollicite davantage.
Il est dès lors prévisible que, devenus adultes,
ces deux enfants auront une vision très différente
de leurs parents. La fille dira «Nos parents
étaient toujours après nous!»
Le garçon, quant à lui, protestera face à sa
soeur et affirmera «Pas du tout! On était toujours
seuls, personne ne se préoccupait de
nous». Et ils auront raison tous les deux... Ils
n’ont pas du tout les mêmes parents et pourtant
ce sont des jumeaux!
L’intervention s’est achevée sur ce sourire, un
auditoire conquis qui a perçu la formidable
capacité d’un homme rare et précieux, qui
non seulement partage son savoir avec humilité
mais a la capacité de rendre son public
intelligent.
Les quelques 90 minutes n’ont semblé durer
qu’un instant. Elles seront pourtant productives
pour bon nombre des spectateurs, d’un
profond questionnement et d’une manière
différente de considérer le rapport humain
dans son ensemble.
Bibliographie partielle de Boris Cyrulnik
- Mémoire de singe et paroles d’homme Editions Hachette
- Un merveilleux malheur
- Parler d’amour au bord du gouffre
- Le Murmure des fantômes Editions Odile Jacob

