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RENÉ CHAR, LE LOUP ET LE POÈTE

Etre homme, c’est aller à l’essentiel... Effleurer le plus près possible ce qui
définit la création de la main et le rythme du coeur.
L’essentiel pour l’individu, c’est le sens des choses. Le rapport entre des
sentiments partagés et des émotions passagères lui brosse le portrait de sa
vérité.

NICOLAS-EMILIEN ROZEAU

Dans cette existence choisie, les mots ne font point de concession; la main n’écrit pas pour paraître, mais pour saisir la vie. Elle n’essaie pas de l’arrêter avec ses phrases, bien au contraire, elle la prolonge et l’étend sur le fil de l’univers. Doté à la fois d’une forte sensibilité et d’une extrême puissance, le poète est un chaman qui s’ignore et qui par bribes laisse passer sous ses doigts l’histoire des hommes. René Char écrit à ce sujet: Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux.

Né en 1907, le 14 juin à l’Isle sur la Sorgue dans le Luberon, René Char donne son humanité à l’errance de son pas. A la fois éclairé et à la fois illuminé, souvent révolté, parfois mélancolique, toujours debout dans l’action du réel, solitaire, mais enraciné dans sa terre, Char écrit: Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.
Il n’y a que deux conduites avec la vie: ou on la rêve ou on l’accomplit,
à 19 ans, René Char annonce à sa mère qu’il sera poète. Le jeune homme le sait, au fond de son coeur, il a été touché par le grandissime éclair de la poésie. Le feu brûle en lui, il n’a aucun doute sur sa vocation. L’enfant est solaire; il est le tonnerre, l’orage et la tempête.

A l’âge de 20 ans, il effectue sa première participation littéraire dans une revue. C’est en montant à Paris et en adhérant au mouvement des surréalistes en 1929 que la métamorphose s’effectue dans le milieu artistique. Impressionnant son entourage par son accent de feu et ses intonations telluriques, ce colosse, du haut de son mètre quatre-vingtdouze, impose son style, sa vision et son rythme à la littérature française. En 1934, il prend ses distances avec le groupe surréaliste qui se dissout face à des divergences d’opinions politiques.

Tel un ébéniste, le poète coupe, prépare, façonne, restaure, fabrique, ponce, lime, scie, rabote, plane, empile, découpe, assemble, taille des pans entiers de son Etre. Nuit après nuit, il se rapproche de sa perfection. Autodidacte, méticuleux, rigoureux et patient, il devient le maître de son métier. «La poésie vit d’insomnie perpétuelle» et son cri s’éveille à l’amour des mots, au désir de l’Autre, aux femmes lunaires, à la résistance entre les hommes, à la révolte de l’espoir, à la divine nature, à l’incandescence de la vérité et au silence de la beauté.

Dès 1939, René Char libère son souffle conquérant et son sens des responsabilités hors du commun pour combattre l’oppresseur. Char devient le capitaine Alexandre. Résistant clandestin qui illumine par ses faits d’armes, sa bravoure et ses exploits militaires, la Provence.
Homme de haute valeur morale et chef respecté pour son exemplarité, il renonce à éditer ses textes sous l’occupation, de même il refuse toutes marques d’honneur et toutes formes de récompense en tant qu’homme de guerre. Cette affaire de poète n’est pas l’affaire d’un seul homme, mais la vie de l’humanité dans le corps d’un seul être. Lourde est la responsabilité pour celui qui accepte de marcher vers la Lumière...
Le poète n’est pas un homme. C’est un loup. Ce n’est pas un loup pour l’homme. C’est un loup pour lui-même. Affamé de savoir, d’expériences et de l’Autre, il dévore dans son mouvement ascensionnel tout ce qui l’entoure, puis il se dévore lui-même. Son équilibre intérieur, il le puise entre sa sociabilité et sa sauvagerie, sa violence et sa douceur, sa rage de vivre et son goût de l’inconnu. Char s’interroge: «Comment vivre sans inconnu devant soi?»
Se consacrant entièrement à la libération de son pays, à la sécurité de ses concitoyens et à l’avancée des troupes alliées, René Char s’inscrit dans la légende des écrivains combattants. Générosité, exécutions, blessures, horreurs, violences, dévouement, sacrifice, renoncement, courage, audace, discipline autant de traces du capitaine Alexandre.

René Char

Après les années de la Résistance, l’ouverture à la notoriété l’attend dès l’année 1945. En effet, Albert Camus, alors responsable d’une collection chez Gallimard, obtient du poète son autorisation pour éditer son ouvrage les Feuillets d’Hypnos. Un peu plus tard, il accompagne Camus dans la rédaction de L’Homme révolté. Le romancier pour le remercier lui offre le manuscrit original. En porte-à-faux avec les idéologies de l’époque et une intelligentsia malade à ses yeux, Char choisit de s’éloigner de Paris.
De retour sur ses terres son souffle se fait plus vrai et plus intense. Sans téléphone ni voiture, il ne s’accompagne que de son stylo et de Tigron, son chien. Ses visiteurs de passage sont rares, mais toujours présents. Ses relations humaines se composent essentiellement d’une correspondance de lettres abondantes, sélectives et quotidiennes. Où va-t-il? Vers son point final. L’arrêt cardiaque du poète.

Dès 1951, Char collabore avec l’imprimeur artisanal d’Alès, Pierre André Benoit sur des ouvrages précieux et des plaquettes mélangeant l’espace du trait et le vide du dessin. Des peintres, déjà célèbres ou devenus incontournables, participent à ces projets. René Char cisèle ses mots aux couleurs des artistes de son choix sur des albums, des catalogues d’expositions.
Le prix Nobel lui échappe de peu en 1982. Cependant, il a le temps de se voir immortalisé dans les oeuvres de la Pléiade. René Char, alias capitaine Alexandre, s’efface à l’âge de 81 ans d’un ultime point final.

Etre artiste, c’est aller à l’essentiel... Effleurer le plus près possible ce qui définit la création de la main et le rythme du coeur. L’essentiel pour le poète, c’est vivre. Le lien entre un esprit froid et une passion brûlante libère l’oeuvre de l’Homme.

Liste d’ouvrages non-exhaustive de et sur René Char:

  • Feuillet d’Hypnos, éditions Gallimard
  • Fureur et mystère, éditions Gallimard
  • Les Matinaux, éditions Gallimard
  • Lettera Amorosa, éditions Gallimard
  • Recherche de la base et du sommet, éditions Gallimard ...
  • RENÉ CHAR, Œuvres complètes, éditions Gallimard,
  • Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1983, édition revue en 1995, introduction de Jean Roudaut.
  • MARIE-CLAUDE CHAR, Pays de René Char, Flammarion, 2007.
  • ALBERT CAMUS & RENÉ CHAR, Correspondance 1946-1959, éditions Gallimard, Paris, 2007.
  • Laurent Greilsamer, L’Éclair au front, La vie de René Char, Fayard, 2004.
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