ALGER: L’ONU UNE CIBLE PRIVILÉGIÉE
Interview d’Astrid van Genderen Stort, porte-parole au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR).
JEAN MICHEL JAKOBOWICZ
Mardi 11 décembre 2007, un attentat perpétré à Alger cause la mort de plusieurs fonctionnaires des Nations Unies dont deux du HCR. Le HCR est présent en Algérie depuis 1976 où il s’occupe essentiellement des réfugiés sahraouis. Ces réfugiés sont regroupés dans cinq camps situés à Tindouf. A Alger, le HCR possédait un bureau regroupant quatorze personnes.
Que s’est-il passé exactement
le 11 décembre?
Un camion chargé d’explosifs a explosé entre
l’immeuble du PNUD (qui héberge plus
de 7 organisations des Nations Unies) et le
HCR, provoquant des morts et des blessés
parmi notre personnel et l’effondrement partiel
des immeubles. Toutes nos banques de
données ont été détruites.
Combien de personnes ont été
touchées?
A l’heure où je vous parle, il est difficile d’avoir
un bilan exact, mais on craint que dix-sept employés
des Nations Unies aient perdu la vie.
Pour le HCR, nous avons perdu deux collègues
et plusieurs autres ont été blessés, dont
un grièvement. Le PNUD a été plus durement
touché. D’autres agences qui avaient aussi
leurs bureaux dans le bâtiment du PNUD ont
elles aussi subi des pertes. Le PAM, par exemple, a perdu un international qui était là depuis
seulement une semaine. Les deux collègues
du HCR qui sont décédés étaient des chauffeurs
qui travaillaient avec nous depuis des années.
L’un d’eux venait de se marier il y a
trois mois, l’autre avait quatre enfants.
Pourquoi le HCR était-il visé?
Je ne crois pas que ce soit le HCR lui-même qui
était visé mais plus généralement l’ONU. En
fait il y a eu deux attaques. La première explosion
a eu lieu à la Cour Suprême. J’ai lu
quelque part que des membres d’Al Quaida y
étaient jugés juste à ce moment-là, mais je ne
sais pas si c’est vrai. La seconde a eu lieu dans
les minutes qui ont suivi entre le HCR et le
PNUD. Quelques heures plus tard, il y a eu un
communiqué de presse d’Al Quaida sur Internet
qui revendiquait les attentats. Pourquoi
l’ONU? C’est un «signe» pour montrer au
monde qu’ils peuvent toucher tout ce qu’ils
veulent à n’importe quel endroit de la planète.
Les Nations Unies sont devenues depuis
quelques années une cible privilégiée en particulier
depuis la guerre en Irak. Notre renommée
donne involontairement une «publicité
» supplémentaire à ces actes de barbarie.
Les fonctionnaires des Nations Unies
ne sont plus en sécurité?
Nous ne l’avons jamais été entièrement, mais
maintenant la situation s’est aggravée. Nous
avons révisé tous nos plans de sécurité, et
nous continuons à faire très attention à tout
ce qui concerne la sécurité et ceci partout
dans le monde. Mais le problème auquel
nous sommes confrontés, c’est que nous ne
pouvons pas mettre des triples murs autour
de nos bureaux sans que cela ait des répercussions
sur notre travail. Nous devons pouvoir
en tout temps accueillir des réfugiés et
pour cela nos portes doivent être ouvertes à
toutes et à tous. Nous ne voulons pas changer
notre modus operandi parce qu’il y a
une minorité dans le monde qui commet des
actes très agressifs mais, d’un autre côté,
nous devons penser à notre personnel et le protéger. 70% du personnel du HCR travaille
sur le terrain dans des conditions difficiles et
parfois dangereuses.
Quel est le sentiment du personnel?
Evidemment, nous sommes très choqués par
ce qui s’est passé mardi 11 décembre et profondément
attristés qu’une fois de plus, nous
avons perdu un grand nombre de nos collègues.
Il y a aussi des collègues qui sont vraiment
révoltés par le fait que nous, les Nations
Unies, nous aidons des gens partout dans le
monde, sans distinction de nationalité, de
religion, d’ethnie. Nous aidons les pauvres,
les moins privilégiés... Pourquoi est-ce que
ces groupes attaquent toujours les innocents,
y compris des dizaines de citoyens algériens
qui sont morts durant ces attaques?
Cela fait 13 ans que je travaille au HCR et, durant
ces 13 ans, je n’ai pas constaté une baisse
de l’enthousiasme de mes collègues. Ils sont
toujours prêts à aider les autres. Que ce soit
en Afghanistan, en Irak dans les endroits les
plus dangereux, il y a cette volonté de venir
au secours des plus faibles. L’enthousiasme
ne se dément jamais, même si les conditions
sont parfois très dures. En fait, les baisses de
moral sont beaucoup plus liées aux différentes
réformes de l’organisation qu’au travail
lui-même. Nous sommes satisfaits lorsque
nous pouvons travailler pour améliorer la
vie des réfugiés et des autres.
WHO REMEMBERS STEVEN OLEJAS
A former WHO staff member, Steven Olejas, was among the UN staff tragically killed in the
bombing of United Nations premises in Algiers last Tuesday. Steven worked in the Health & Human Rights team (1999-2000) as an APO from Denmark and then moved to the Department
of Child & Adolescent Health where he worked until 2003.
During this time, colleagues say he contributed significantly to the Department’s pioneering
work on the application of the UN Convention on the Rights of the Child as a normative and
legal framework for addressing inequities in child and adolescent health policies and programmes.
Steven helped design and implement child rights training for WHO staff and national
counterparts, and played an important role in placing child and adolescent health on
the agenda of the UN Committee on the Rights of the Child. His colleagues fondly remember
him as a warm, engaging and good humoured person, always willing to go the extra mile.
”For me, as a close colleague and friend, he provided a solid pillar of support in an emerging and difficult area of work in the Organization, never faltering in his enthusiasm and commitment to making human rights a reality,” said Marcus Stahlhofer who worked with Steven.
Steven was in Algiers as the Chief Technical officer for UNDP. He leaves behind his wife and three small children.
Qui sont les fonctionnaires du HCR?
Il y en a de toutes sortes, mais il y a surtout
des jeunes très compétents, motivés et pleins
de convictions. J’ai commencé quand j’avais
26 ans. J’ai été dans plus de dix opérations
sur le terrain dans des conditions parfois très
difficiles. Mais ce que je peux dire, c’est qu’à
la fin de la journée, malgré les difficultés et
les dangers, j’étais contente du travail accompli.
Nous ne sommes pas des saints, loin
de là, mais nous trouvons une sorte d’accomplissement
personnel à aider les autres.
Par contre, il est très difficile de combiner la
vie personnelle et la vie professionnelle. Je suis certaine que le HCR a le taux le plus
élevé de divorce des Nations Unies et le taux
le plus bas de mariage. Il arrive d’ailleurs un
moment où il faut se poser des problèmes de
fond sur sa vie et éviter de se faire complètement
absorber par le travail. Mais il est vrai
aussi que lorsque l’on passe quatorze heures
par jour à travailler parfois 7 jours sur 7, on
n’a pas vraiment le temps et l’énergie à
consacrer à autre chose. Le risque, c’est de ne
jamais pouvoir s’arrêter. Ainsi, pour moi,
voilà plusieurs années que je me dis qu’il faudrait
que je prenne une année sabbatique.
Mais à chaque fois je me trouve une bonne
raison pour ne pas le faire parce que la situation
est particulièrement grave à tel ou tel
endroit du monde et que je peux être utile.
Le risque, c’est ce qui est arrivé à un de nos
collègues qui a pris sa retraite à 59 ans et qui
est mort cinq mois plus tard. En fait, ce travail
est une vraie drogue. Il faut arrêter de
temps en temps et penser à soi-même.
Êtes-vous contente d’être à Genève?
Rare sont les personnes qui aiment venir à
Genève au siège. Ici tout est tellement bureaucratique
et dans une certaine mesure ennuyeux.
De plus, on se sent beaucoup moins
utile même si le travail du siège est indispensable
pour le fonctionnement de l’organisation.
Mais cela n’a absolument rien à voir
avec le vrai travail d’aide sur le terrain. Pourtant,
venir à Genève pour quelque temps est
indispensable pour rester sain d’esprit. Retrouver
la vie facile, la famille, le confort.
Quand on a vécu pendant des mois sous tente, avoir une baignoire est quelque chose
que l’on apprécie vraiment, au moins pendant
un certain temps... mais il est très difficile
de trouver le juste milieu. Quoi qu’il en
soit, je dois dire que j’ai beaucoup de chance
d’être payée pour faire un travail que j’aime
beaucoup, même si parfois la bureaucratie
nous donne l’impression d’étouffer.
Avez-vous peur?
Nous sommes devenus plus prudents, c’est
certain... La situation était totalement différente
quand j’ai commencé à travailler en
Chine et au Kosovo. Puis, il y a eu des drames
comme celui du Timor oriental où quatre de
nos collègues ont été assassinés dans des
conditions particulièrement atroces, puis l’attentat
de Bagdad. Tout cela a changé la donne
et c’est vrai qu’il m’arrive d’avoir peur mais en
général dans le feu de l’action on n’a pas le
temps d’y penser. Et puis ce genre d’attentat
peut arriver n’importe où dans le monde et j’ai
peut-être acquis aussi un côté fataliste qui me
fait dire que quand mon heure viendra...

