UN Special
 
                    Spécial francophonie

ENTRETIEN AVEC M. SHASHI THAROOR,
ANCIEN SECRÉTAIRE GÉNÉRAL ADJOINT

M. Shashi Tharoor
CHRISTIAN DAVID

Dans le cadre de nos rencontres professionnelles ou culturelles, il arrive parfois d’être interpelé, éclairé et bousculé dans ses certitudes par une personnalité hors du commun. M. Shashi Tharoor est surprenant. Ancien Secrétaire général Adjoint, le plus jeune à ce poste, candidat au poste de Secrétaire général de l’ONU, M. Tharoor est en effet un touche à tout de talent et un homme rare. Tour à tour écrivain, il est l’auteur de plusieurs romans sur l’Inde politique et historique, haut fonctionnaire, chef d’entreprise et humaniste, ce polyglotte dispose d’une connaissance à la fois immense et intime, acquise pendant prés de trente années au sein et au service de notre Organisation. L’homme est simple modeste, presque effacé, son regard vert s’éclaire lorsqu’il évoque les thèmes qui lui sont chers et ils sont multiples.
La non-violence est l’un de ces thèmes et il l’évoquait le 2 octobre dernier, à l’occasion d’une soirée spéciale organisée au bâtiment des forces motrices à Genève, au Festival International Médias Nord-Sud.
Cette journée du 2 octobre étant la Journée Internationale de la Non-Violence constituait une opportunité pour remettre le prix Martin Ennals 2007 (voir article p. 24) pour les droits de l’Homme à Monsieur Mbonimpa, un ancien agent de police devenu défenseur des droits de l’Homme au Burundi et à deux professeurs, MM. Hoole et Sritharan, pour leur travail sur des violations commises au Sri Lanka.
La soirée était consacrée au Mahatma Gandhi et au cours de son discours, M. Tharoor rendait un fervent hommage à son compatriote, l’une des personnalités qui ont le plus compté dans l’histoire de l’humanité.
Il insistait sur la démarche volontaire et positive du chef charismatique de l’Inde moderne, son « étreinte de la vérité ». La détermination de ce grand homme était selon lui un peu occultée par la connotation négative et passive de la non-violence alors que le courage du Mahatma était plutôt actif et même révolutionnaire car il a permis de changer les mentalités. Son choix de souffrir plutôt que de faire souffrir représentait non seulement un courage ultime mais ouvrait également une alternative à la réaction de la violence par la violence.
Avec humour, M. Tharoor soulignait que le grand homme n’avait été récompensé que bien après sa disparition, au travers les huit oscars obtenus par le film sur sa vie réalisé en 1983.

A l’issue de ce discours, il accordait un bref entretien à notre magazine.

M. Tharoor, il y a t’il une vie après l’ONU?
J’ai en effet quitté l’ONU récemment. L’organisation a constitué une part importante de ma vie puisque je l’ai rejointe à l’âge de 22 ans lorsque j’ai travaillé pour le Haut commissariat pour les réfugiés à Genève. Je suis fondamentalement et intimement attaché à cette Organisation qui pour moi constitue l’un des seuls outils disponibles à l’humanité pour tenter d’atténuer les souffrances qu’elle s’assène elle-même. L’idéalisme, les valeurs humanitaires ne sont pas de vains mots lorsqu’une certaine détermination, permet de les appliquer. Il y a une vie avant pendant et après. Pendant ma carrière de fonctionnaire international, j’ai eu la possibilité de diversifier mes points d’intérêts. L’écriture a ainsi toujours été présente. Actuellement j’accomplis de nombreuses activités dans le secteur privé, notamment à Dubaï, je suis consultant bénévole pour des agences caritatives, je m’investis également pour l’éducation dans mon pays ou même pour la sauvegarde des tigres du Bengale. Je continue bien évidemment à écrire. Les journées sont trop courtes, je passe ma vie dans les avions. Le fait que mon épouse travaille au siège de l’ONU à New York me donne l’occasion de retourner souvent dans cette ville.

Le sujet principal de ce magazine est la francophonie, vous êtes un fervent défenseur du multilinguisme ?
Le multilinguisme est en effet intimement lié à la culture onusienne. Les 192 pays membres sont autant de cultures, de sensibilités, d’histoires et de vécus qui apportent une force incommensurable à la crédibilité de l’ONU. Ces apports se matérialisent également par ces langages qui permettent une meilleure approche de ce monde. J’ai été coordinateur du multilinguisme et j’affirme que la maîtrise de plusieurs langues est primordiale dans l’approche pluriculturelle qui constitue l’un des devoirs de tout fonctionnaire de l’ONU. Le monde est pluriel, les idées doivent l’être également.

Pensez vous qu’il soit possible de mettre en place le multilinguisme dans le cadre notamment de la réforme et que pensez-vous de cette réforme?
Il est évident que la réforme qui a pour but de rendre l’Organisation plus dynamique et réactive est indispensable et qu’elle doit intégrer, entre autres le multilinguisme. La majorité des postes que j’ai occupés ont plutôt été marqués par l’action, les activités urgentes, le maintien de la paix. Je n’ai pas été confronté directement aux quelques dysfonctionnements et lourdeurs mais je sais qu’ils existent. Ceci dit, soyons réalistes et honnêtes, beaucoup d’améliorations ont été et continuent à être accomplies, la complexité la maîtrise et la spécificité des activités et du fonctionnement de l’ONU rend le système très difficile à gérer et lent à améliorer.
Nous avons obtenu des résultats, nous ne devons pas nous en contenter mais c’est un fait irréfutable.
La lourdeur d’un système est l’ennemi de l’efficacité et il est nécessaire qu’un temps d’adaptation permette de mieux évaluer le cadre général et toutes les implications afin de passer à la phase opérationnelle. Je crois à cette organisation, je souhaite et j’espère qu’elle continuera à demeurer un interlocuteur incontournable dans le concert des nations.

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