UN Special
 
                    Spécial francophonie

BILLET D’HUMEUR

LE DROIT AU RESPECT ET LE RESPECT DU DROIT

”Timeo hominem unius libri” disaient les sages romains. (« Je crains l’homme d’un seul livre »).

MICHEL GAUDÉ
M. Michel Gaudé

Fidèle à la sagesse de l’époque antique, l’Assemblée Générale des Nations Unies a prévu dans sa Résolution 2 (I) du 1er février 1946 que l’Institution utiliserait deux langues de travail : l’anglais et le français. Force est de constater, plus de soixante ans après, que ces dispositions fondatrices sur l’indispensable diversité linguistique ne sont pas mises en pratique : la communication interne et externe dans le système onusien est essentiellement anglophone. Les circulaires, directives, instructions, manuels, rapports, évaluations, stratégies et autres memoranda sont presque toujours d’abord en anglais. Avec un peu de chance et pour quelques trop rares documents, on en obtiendra bien plus tard, parfois quelques mois après, la version francophone. Lorsque la question est posée aux commanditaires des documents, on invoque le manque de fonds pour en assurer la traduction, comme si la diversité linguistique et le respect du droit étaient une luxe. Souvent, on nous afflige d’un petit sourire en coin qui manifeste le peu de sérieux et le manque d’intérêt que l’on accorde à cette question. On reste dans l’illusion que la bonne parole véhiculée par une seule langue est en route vers tous les coins de l’univers. Je voudrais ici exprimer mon indignation devant le peu de considération que l’on a pour les nombreux collègues, notamment nationaux, qui, principalement en Afrique, sont les exécutants de toutes ces circulaires rédigées en anglais et dont ils ne comprennent pas souvent le contenu. Fautil rappeler qu’en Afrique, pour ce qui est du HCR, deux tiers des réfugiés sont soit originaires de pays francophones, soit accueillis et/ou installés dans des pays francophones ?
Peut-on exiger de quelqu’un la mise en oeuvre de directives importantes dans une langue qu’il ne comprend pas ou peu et, dans le cas du personnel local en pays francophones, qu’il n’est pas requis de connaître? Je voudrais ici déplorer le peu de considération manifestée à l’égard de nos nombreux partenaires gouvernementaux et non gouvernementaux dans les pays francophones à qui certains documents officiels sont pourtant destinés mais qu’ils ne peuvent comprendre faute d’une version en langue française. Je voudrais ici regretter les heures de travail incombant à certains collègues sur le terrain qui s’improvisent traducteurs ou traductrices, bien que cette fonction ne figure pas dans leurs termes de référence, afin de faire comprendre les instructions anglophones à leurs collaborateurs nationaux essentiellement francophones. A cette discrimination endémique et le non respect évident du droit, s’ajoute la question plus incidieuse encore de la pensée unique. Aujourd’hui, la production de directives revient de facto à une seule école de pensée provenant du même moule, comme si le reste du monde ne pouvait pas contribuer à l’élaboration de concepts, de projets, d’idées. Est-il envisageable de produire un rapport destiné au Siège autrement qu’en anglais ? Existe-t-il dans nos fichiers des consultants, penseurs, chercheurs non anglophones autorisés à présenter leurs travaux autrement qu’en anglais? Récemment 5 panneaux publicitaires entravaient l’entrée d’une agence onusienne à Genève. Alors que je m’attendais à voir apparaitre les cinq continents, j’ai été surpris de voir cinq visages de personnes supposées nous apprendre à devenir de meilleurs « managers ». En dessous de chaque visage, un bref CV de chaque personne permettait de constater qu’elles appartenaient à la même école de pensée et, grosso modo, à la même origine géographique. Il me semble urgent que la direction de chaque agence du Système des Nations Unies rappelle la nécessité vitale d’entretenir et de protéger la diversité linguistique, et de respecter l’esprit et la lettre des textes fondateurs de notre Organisation. Il me parait urgent de réaffirmer certains principes et notamment :
(a) de prévoir les épreuves de recrutement au moins dans les deux langues de travail des Nations Unies et non pas dans une seule (devinez laquelle).
(b) de publier systématiquement et simultanément tous les documents destinés à l’ensemble du personnel au moins dans les deux langues de travail de l’organisation.
(c) de rendre obligatoire la connaissance au moins des deux langues de travail pour tous les postes ayant dans leurs attributions des régions/opérations francophones.
(d) de rendre obligatoire la production sytématique et simultanée de matériel didactique dans les deux langues de travail pour la formation du personnel et des partenaires. Je sais qu’en écrivant ces quelques lignes, je prends le risque de ne pas être compris par certains collègues mais je compte sur quelques bonnes âmes pour les leur traduire... en anglais.

Michel Gaudé Chef de la zone géographique Afrique de l’Ouest
Bureau Afrique UNHCR MBT 4075
Tél + 41 22 739 8804

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