TÉMOIGNAGE
DIVERSITÉ CULTURELLE ET LANGUE DOMINANTE : PLUS ÇA CHANGE PLUS C’EST LA MÊME CHOSE...
MARGARETA DONOS, CORRESPONDANTE DE LA PRESSE MOLDAVE À GENÈVE
L’Union soviétique, comme son nom l’indique, était formée de quinze républiques, parmi lesquelles la Moldavie, la seule d’origine latine. Les autres peuples de l’Union étaient des Slaves (Russes, Ukrainiens, Biélorusses), des Baltes (Estoniens, Lettons, Lituaniens) et des habitants du Caucase et de l’Asie centrale (Arméniens, Géorgiens, Azéris, Kazakhs, Ouzbeks, Kirghizes, Turkmènes et Tadjiks, sans parler d’une foule de minorités.Chacun était libre de s’exprimer dans sa langue maternelle, mais pour pouvoir communiquer tout le monde devait apprendre le russe. C’était obligatoire pour tous ceux qui faisaient des études, mais aussi pour ceux qui voulaient faire carrière ou simplement réussir dans un domaine ou dans un autre. Les niveaux de connaissances étaient certes variables, mais nous étions tous capables de parler et de comprendre le russe, ce qui n’était pas très facile pour des Moldaves de langue latine.Fort heureusement, la langue étrangère la plus enseignée dans les universités moldaves était le français, beaucoup plus proche de notre langue. Malheureusement nous n’avions pratiquement jamais l’occasion de pratiquer cette langue. Quant au russe, nous en avions besoin pour communiquer, mais quand il s’agissait de pourvoir des postes à responsabilités ce sont des Russes qui étaient le plus souvent choisis. Il est vrai qu’ils parlaient mieux leur propre langue que les citoyens d’autres nationalités. Ces privilèges ont disparu lorsque les républiques soviétiques sont devenues indépendantes au début des années 1990.Ces changements nous ont ouvert les portes qui allaient nous permettre de pratiquer enfin le français que nous avions appris. En arrivant à Genève comme journaliste pour couvrir les activités de l’ONU et d’autres organisations du système des Nations Unies, j’étais sûre d’avoir tout pour réussir. Je connaissais deux langues officielles, le russe et le français, dont l’une des deux langues de travail. Mais j’ai rapidement déchanté : on m’a vite expliqué que pour travailler à Genève il fallait avant tout connaître l’anglais... Les communiqués de presse et la plupart des conférence de presse données uniquement en anglais le prouvent quotidiennement. Les connaissances des autres langues officielles ou de travail ne sont tout au plus qu’un atout... sur le papier. Je rencontre souvent des fonctionnaires anglophones qui ne parlent que l’anglais. Bien entendu, ils s’expriment mieux que moi, ce qui me rappelle étrangement la situation que nous déplorions tous en Union soviétique, quand certains étaient plus égaux que les autres parce qu’ils maîtrisaient mieux la langue dominante... Le monolinguisme de fait qui sévit de plus en plus dans le système des Nations Unies revient à abolir le caractère «international » de ces organisations et rend sans doute illusoire toute tentative visant à y préserver le pluralisme linguistique et culturel.

