LE GROUPE DES AMBASSADEURS FRANCOPHONES
Le multilinguisme, équivalent linguistique du
multilatérisme,
estime Ban Ki-moon qui déclare partager
à cet égard la position
de la France.
Texte intégral du toast prononcé
par le Secrétaire général de l’ONU,
M. Ban Ki-moon, à l’occasion du dîner
annuel de la Francophonie à New York
le 27 septembre 2007 :
Permettez-moi tout d’abord, Monsieur le Ministre,
de vous remercier de vos paroles amicales.
La France est depuis toujours un allié
fort de l’ONU. Vous êtes, Monsieur le Ministre,
non seulement un ami fidèle de l’Organisation,
mais aussi un de nos anciens collègues
! Je vous remercie chaleureusement de
votre appui constant et loyal. Ceci est le premier
dîner francophone auquel je participe
en tant que Secrétaire général. Et je tiens à féliciter
la France pour sa lutte inlassable en faveur
du multilinguisme à l’ONU.
Chaque jour, l’anglais s’impose un peu plus parmi nous. La vigilance de la France est notre
meilleure arme. Tous les deux ans, la
France présente une résolution pour tenter
de remettre à égalité les six langues officielles
de l’Organisation, et les deux langues
de travail. Cette année, votre initiative a rencontré
un grand succès. Cent-douze pays
ont cosigné le texte français. Et la résolution
a été adoptée par consensus.
Monsieur le Ministre, je me battrai jusqu’au
bout pour défendre votre cause.
Non seulement parce que je partage la position
de la France : le multilinguisme est, en effet,
l’équivalent linguistique du multilatéralisme.
Mais aussi pour une autre raison que je vais
vous confier ce soir. Je nourris une passion
secrète pour la langue française. Mais je ne
crois pas qu’elle m’aime autant. Comme vous le constatez peut-être, ce n’est pas un amour
tout à fait réciproque. Pas encore, en tout cas.
Peut-être s’agit-il d’un problème de communication
? Avant qu’elle commence à m’aimer
à son tour, faudrait-il que je la comprenne
mieux ?
Or, il y a des choses en elle qui me paraissent
toujours étranges.
D’abord, pourquoi doit-elle être doublement
négative ? Pourquoi n’est-il pas suffisant de
dire « je veux pas » ? Pourquoi faut-il ajouter le
mot « ne » ? Fait-elle exprès de se rendre difficile?
Ensuite, pourquoi doit-elle confondre le
temps et le temps ? Le temps qui passe et le
temps qu’il fait ? Dans quelle autre langue
est-ce qu’on utilise le même mot pour ces
deux phénomènes complètement différents?
Parfois, quand on me parle du temps, je ne
sais pas si je dois regarder ma montre ou
chercher mon parapluie !
Enfin, pourquoi doit-elle tout diviser en masculin
et féminin ? Pourquoi a-t-elle décidé
qu’une fourchette (le Secrétaire général tient
une fourchette) est plus féminine qu’un couteau
(le Secrétaire général tient un couteau) ?
Tient-elle vraiment à la guerre des sexes ?
Quand on aime, il y a toujours des particularités
que l’on doit accepter chez l’autre. Ma
femme le sait très bien, d’ailleurs, pour subir
mes particularités depuis 45 ans ! Mais on essaie
malgré soi d’en comprendre le pourquoi.
Peut-être qu’avec la langue française, il
vaudrait mieux que je n’essaie pas de comprendre.
Je devrais peut-être me contenter
d’obéir.
Monsieur le Ministre, Monsieur l’Ambassadeur,
vous et vos compatriotes avez toujours
été gentils et patients avec moi, tandis que je
me débats avec cet amour à sens unique. Je
compte sur le soutien de mes amis francophones
réunis aujourd’hui pour m’épauler à
la fois dans mon approfondissement de la
langue française et dans mes fonctions de Secrétaire
général.
Je vous invite à lever nos verres à la francophonie
et à l’ONU, notre famille commune.

