ENTRETIEN AVEC M. DORU COSTEA,
AMBASSADEUR DE ROUMANIE AUPRÈS DES NATIONS UNIES À GENÈVE
Christian DAVID
Monsieur l’Ambassadeur, vous êtes
président du Conseil des droits de
l’Homme depuis juin dernier, vous
avez déclaré : « Au sein de la Francophonie,
nous avons aussi étudié les
moyens de promouvoir d’une manière
encore plus active la démocratie et les
droits de l’Homme » Quels sont ces
moyens d’action ?
Le moyen d’action principal pour moi est
évident : il s’agit de la déclaration de Bamako
qui date de novembre 2000. Ce document
fondateur aborde un aspect réaliste. Je considère
que la mise à jour de la déclaration doit continuer à évoluer afin de l’adapter aux
évolutions actuelles.
Un des moyens d’action est constitué également
par le caractère transrégional. Lorsque
plusieurs entités recherchent un objectif commun
pour agir au-delà des frontières on peut
alors dire que l’union fait la force. Ce principe
représente un atout réel, il apporte une possibilité
de dialogue entre divers espaces culturels
qui n’ont pas seulement en commun la
langue française. Le fait que l’OIF soit une
jeune organisation implique qu’elle utilise
cette jeunesse pour prévenir l’inertie propre
à toute grosse structure. La Francophonie
est désormais une structure réactive sans être
vague, elle dispose d’une base légitime. Auparavant,
rien n’était clair, dans l’identification
des différentes instances de décisions. Je
suis convaincu que ce processus va continuer.
Nous devons essayer d’utiliser cette
flexibilité active, cette identité culturelle qui
prédispose à une circulation des concepts
des valeurs que nous partageons.
Je suis partisan de l’ouverture d’un débat
pour que notre document fondateur soit appliqué
avec cette approche dynamique et
évolutive que j’ai évoquée.
Comment percevez-vous l’impact et la
valeur de la Francophonie et de l’OIF,
quels sont les sujets d’actualité où ils
peuvent être utiles ?
Les sujets à l’ordre du jour avec une approche
francophone sont le droit au développement,
et les droits de liberté d’opinion.
Tous les sujets peuvent être abordés.
Je considère cependant que les conditions ne
semblent pas encore être réunies pour qu’un
traitement efficace de ces questions et des
amorces de solutions soient envisagés.
Nous sommes au début d’un cycle. Nous
avons précisé que l’organisation est transrégionale
mais elle ne l’est pour l’instant que sur
papier. Nous devons donc procéder dans l’ordre
afin de matérialiser au mieux cette volonté
affichée. Les liens doivent être clairement établis
entre les acquis des différentes parties
prenantes pour avancer ensemble. L’exemple
qui me vient immédiatement à l’esprit n’est
pas forcément un sujet consensuel, il s’agit de
la parité homme/femme. Pendant la dernière
Session sur des droits de l’Homme, nous
avons pu nous rendre compte que cette question
avait véritablement bouleversé le programme,
pour une bonne raison.
Cette question a en effet des incidences dans
plusieurs secteurs de chaque société, elle
aborde l’aspect culturel et le droit au développement.
Il est en effet inconcevable
d’aborder le droit au développement sans impliquer
tous les acteurs de la société et laisser
ainsi une moitié de la population de côté.
L’examen du statut des femmes dans ces sociétés
demeure incontournable avec les droits à la démocratie, à la liberté, à l’enseignement
et à la santé.
Des débats sur de telles questions peuvent
créer une controverse pour les raisons que
j’ai indiquées. Il importe alors d’identifier la
globalité du but recherché afin d’y parvenir
tout en tenant compte des sensibilités culturelles.
Pendant nos réunions avec le groupe des
Ambassadeurs francophones, nous abordons
des thèmes difficiles voire épineux avec un
langage ouvert et franc et nous adoptons
finalement une démarche coordonnée et
constructive.
En Roumanie, comme dans d’autres
pays, on constate une certaine baisse
de motivation pour apprendre la
langue française, notamment dans les
universités. Qu’en est-il exactement ?
Il est exact de souligner une petite baisse à ce
sujet dans mon pays. Elle est intervenue au
cours des années 90 et a correspondu à l’explosion
des supports d’information et notamment
de l’outil internet. A l’heure actuelle
je crois qu’environ 90 % des sites internet
sont anglophones. La tendance s’améliore
avec le retour à la langue française, pour des
raisons comme le rapprochement avec
l’Union européenne. Beaucoup de jeunes
gens vont terminer leurs études dans les pays
francophones de la zone euro ou en Suisse.
Il faut également souligner la forte impulsion
donnée dans mon pays par le sommet de la
francophonie qui s’est déroulé à Bucarest
en 2006.
Pensez-vous que la force politique
mise en place par la démarche francophone
peut être efficace et qu’elle
n’est pas contrariée par les intérêts
personnels des pays et j’ose aborder
une question relative à la corruption
de certains gouvernants ?
Cette question doit en effet être abordée
parmi toutes celles qui nous préoccupent. Il
faut être réaliste et reconnaître qu’il existe
beaucoup de crises dans le monde francophone
même s’il n’y a pas beaucoup de
conflits. Les causes de ces crises sont évidemment
contradictoires avec les idéaux de
la Francophonie. La première démarche à
accomplir est de ne pas se voiler la face en reconnaissant
l’existence de ces crises et en les
évoquant publiquement. Le deuxième pas
consiste à examiner ces cas avec la multiplicité
d’expertises de tous les intervenants au
sein de l’OIF. La corruption et la mauvaise
gouvernance sont comme l’obésité et ne sont
pas l’apanage des pays du nord ou du sud,
elles sont malheureusement présentes partout
à des degrés divers. Le traitement de
ces problèmes doit toujours être examiné
avec le formidable prétexte des droits de
l’Homme en filigrane afin de ne pas politiser
le problème et pour permettre de légitimer
cet examen en dehors de tout intérêt particulier.
Le sujet des droits de l’Homme est
universel et si on ajoute des sujets comme les
effets de la colonisation, la corruption, on
ajoute de la politique. Il paraît alors important
de déterminer si la responsabilité d’évoquer
ces sujets se situe dans l’espace francophone
ou si les responsabilités sont partagées. Il ne
faut pas attribuer les causes uniquement à des
facteurs extérieurs et ainsi nous débarrasser
de la responsabilité qui nous incombe de dénoncer
et de tenter de résoudre les cas.

