UN Special
 
                    Invité du mois - Spécial francophonie

ENTRETIEN AVEC M. ABDOU DIOUF,
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA FRANCOPHONIE

M. Abdou Diouf

Créée en 1970, à Niamey, au Niger, sous
l’impulsion de chefs d’Etats africains
et asiatiques, la Francophonie
institutionnelle s’est constituée sur
un socle de valeurs communes
énoncées dans l’article 1 de sa
Charte et d’un référant linguistique :
la langue française. Son Secrétaire
général, Abdou Diouf, ancien président
du Sénégal qui a succédé en 2002 à
l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali est
aujourd’hui à la tête d’une organisation
qui regroupe soixante-huit Etats et
gouvernements à travers les cinq
continents. De passage à Genève,
il répond aux questions du magazine
UNSpécial.

Quels sont selon vous les grands enjeux des organisations internationales, croyez vous en leur efficacité ?
Absolument ! La plupart des problèmes majeurs qui engagent le devenir de l’humanité sont devenus des problèmes transnationaux qui ne peuvent être réglés qu’à travers des concertations internationales et des décisions collectives que les Etats mettent ensuite en oeuvre sur le plan national. Qu’il s’agisse, par exemple, des grands enjeux technologiques et bioéthiques, de la protection de l’environnement, de la maîtrise de l’avenir démographique, de la lutte contre la pauvreté, de la gestion des flux migratoires, de la lutte contre le terrorisme international... Aujourd’hui plus que jamais et face à une mondialisation accrue, les organisations internationales et intergouvernementales, souvent contestées pour leur efficacité, sont néanmoins garantes d’un Ordre mondial qui tend à plus de sécurité, de justice, et de solidarité.

Comment se situe l’OIF dans le concert de ces organisations internationales, quels sont sa légitimité et son poids politique ?
En examinant la composition actuelle de l’Organisation internationale de la Francophonie, vous constaterez qu’elle n’est pas une organisation universelle et qu’on ne peut pas non plus la qualifier de régionale. En fait, elle est une organisation internationale intercontinentale dans la mesure où elle compte soixante-huit Etats et gouvernements membres sur les cinq continents. Quand vous parlez de poids politique, la Francophonie représente plus du quart des membres des Nations Unies ! Notre organisation tient sa force et son originalité d’une importante diversité. Le projet francophone est donc ancré dans la solidarité et le dialogue entre ses membres ! L’action de l’OIF est articulée autour de quatre grandes missions définies par un cadre stratégique décennal adopté en 2004 : promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique, promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’Homme, appuyer l’éducation, la formation et l’enseignement supérieur et la recherche ; développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité. Dans cette optique, ses objectifs rencontrent ceux de l’ONU avec laquelle elle entretient des relations étroites de partenariat et de coopération basées sur un accord de coopération datant de 1997 et enrichi par la conclusions de multiples accords avec diverses Institutions spécialisées: HCDH, UNICEF, UNITAR, OMPI.... Des liens similaires ont été créés avec des organisations à caractère régional telles que l’Union européenne et l’Union africaine ou les organisations soeurs lusophones, hispanophones, arabophones et anglophones. Il faut bien reconnaître qu’au fil des années, l’OIF s’est affirmée sans conteste comme un acteur dynamique des relations internationales !

L’ancien Secrétaire général M. K Annan avait déclaré « A l’ONU, le français n’est pas châtié, il est puni », que pensezvous de cette déclaration ?
Je retrouve là l’humour, la finesse, mais également la lucidité de mon ami Kofi Annan ! C’est sous son mandat qu’a été créé le poste de coordonnateur du multilinguisme au sein de l’ONU.... Mais je suis convaincu que l’actuel Secrétaire général, Ban Ki-moon, que j’ai rencontré lors de sa première tournée officielle, aura à coeur de mettre en oeuvre la Résolution sur le multilinguisme portée par près de cent vingt pays et adoptée en mai dernier par l’Assemblée générale de l’ONU.

Le monolinguisme anglophone n’est il pas inexorable ? Dans les organisations internationales implantées à Genève, on constate que de plus en plus, l’anglais devient la langue prédominante même dans une ville à majorité francophone. Quelles actions et réactions peuvent-elles être entreprises pour établir un équilibre?
Il n’y a rien d’inexorable même s’il y a, c’est vrai, une tentation du monolinguisme qui est le corollaire d’une mondialisation déséquilibrée, uniformisatrice et peu soucieuse de diversité culturelle et linguistique. Ici, à Genève comme dans les autres sièges onusiens, la Francophonie appuyée par le Groupe des Ambassadeurs francophones agit de concert avec les autres grandes aires linguistiques (hispanophone, lusophone, arabophone) pour le maintien d’un environnement multilingue dans la vie internationale. A cet effet, des interventions auprès des Secrétariats des organisations internationales, des actions de formation et d’information des diplomates et fonctionnaires francophones ou appartenant aux autres aires linguistiques sont réalisées. Car il ne s’agit pas d’une croisade en faveur d’une seule langue mais bien de promouvoir et de favoriser le plein respect du régime multilingue au sein des Nations Unies. Parallèlement à cette démarche collective, l’OIF a mis en place un programme pour développer la présence du français, notamment dans les organisations du système des Nations Unies à divers niveaux : concertations, formation, Fonds d’appui à la traduction et l’interprétation. Ces action et présence francophones contribuent également à mieux faire défendre et entendre les positions prises par la Francophonie et ses membres à l’occasion de grands débats internationaux.

Lors d’une conférence récente, vous avez mentionné « qu’à vouloir affronter les problèmes de demain avec les organisations d’hier, on s’expose à rencontrer la crise que l’on connaît aujourd’hui ». Comment percevez-vous la réforme en cours de l’ONU?
La réforme de l’ONU est sans conteste un défi nécessaire que l’Organisation et ses 192 Etats membres se doivent de relever. Ce XXIe siècle multipolarisé est caractérisé par la résurgence d’intolérances que l’on croyait bannies et par la complexité de nouvelles menaces planétaires, à ce titre je pense que nous avons tous désespérément besoin d’un outil tel que l’ONU. Toutes les organisations sont confrontées à ce problème. La Francophonie, elle aussi, a réussi à s’adapter aux changements. Depuis 1970, date de la création de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), elle a connu d’importantes réformes qui lui ont permis de devenir aujourd’hui une organisation internationale modernisée.

Quels défis importants vous fixez-vous désormais, 200 millions de locuteurs francophones n’est ce pas suffisant ?
Cela n’est jamais assez ! De manière générale, le nombre d’apprenants en français est en croissance constante. Partout où je me déplace, je rencontre des demandes en matière d’enseignement du français : plus de professeurs, plus d’écoles, plus de possibilités d’apprentissage, etc. Et je m’efforce de relayer ces requêtes. Sur la scène internationale, la place de la langue française doit être renforcée. La Francophonie a fait de la promotion de la langue française une priorité. Au sein des Nations Unies, à l’Union africaine, à l’Union européenne ou au Comité international olympique, nous nous battons pour faire respecter l’utilisation de notre langue. Le combat de la Francophonie n’est pas un combat pour une exclusivité francophone dans le monde, ni pour l’exclusivité d’une autre langue non plus. Notre combat est un combat pour la diversité linguistique et culturelle. Nous pensons que le monde ne peut que s’enrichir de ces différents apports.

Quelles langues parlent vos enfants ?
Mes enfants parlent le wolof, une des langues officielles du Sénégal, le français et l’anglais. Deux de mes fils ont épousé des américaines. Ce qui veut dire que certains de mes petits enfants sont complètement bilingues français-anglais et que d’autres connaissent aussi le wolof. Mais tous mes enfants parlent le français, la langue que nous avons tous en partage.

http://www.francophonie.org
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