Invité du mois
 

MISSION DE L’ONU À CHYPRE

M. Michael Møller
Michael Møller est le
Représentant spécial du
Secrétaire général et le Chef
de la Mission de l’UNFICYP
à Chypre depuis 2006.

CHRISTIAN DAVID

Depuis le début de sa carrière aux Nations Unies en 1979, Michael Møller a occupé des fonctions administratives, politiques de haut niveau mais également dans le cadre des opérations sur le terrain. Ainsi, Genève, New York, l’Iran, l’Amérique du Sud, Haïti, sont autant de postes et d’expériences qui lui ont permis d’obtenir une vaste vue d’ensemble de la variété des tâches et responsabilités dévolues à notre Organisation.

Quel est votre rôle à Nicosie?
En tant que Représentant spécial du Secrétaire général, je suis l’interlocuteur de l’ONU et
j’exerce un rôle politique. En tant que Chef de la mission, je dois veiller à ce que son mandat soit appliqué. Confronté aux échecs répétés pour préserver la paix, le Conseil de sécurité a mis en place l’UNFICYP. La résolution 186 veille à prévenir la violence et à contribuer à la restauration de la loi et de l’ordre afin de veiller au retour à des conditions normales pour les populations.

Quelles sont les circonstances historiques de l’UNFICYP?
La Mission de Chypre est l’une des plus anciennes opérations de maintien de la paix dans le monde. Elle a été mise en place suite à une succession de tensions entre les communautés chypriotes grecques et turques. L’Ile, sous domination britannique, fut le théâtre d’une première insurrection en 1931. Une lutte de libération coloniale se termina par la fin de la tutelle britannique en 1959. La République de Chypre fut reconnue indépendante, proclamée en 1960 et devint membre des Nations Unies. La Constitution chypriote établie à cette occasion, contient des dispositions difficilement applicables pour deux communautés qui s’opposent.
L’existence paisible de Chypriotes Grecs et de Chypriotes turcs s’est achevée en 1963 lors d’une phase de violence intercommunale. Depuis la communauté Chypriote Turque n’a pas participé aux institutions politiques de la République. Pour les Chypriotes Turcs, le retrait des institutions était nécessaire comme réponse à la domination Chypriote Grecque, la violence organisée et le but ultime d’unification avec la Grèce (enosis). Selon les Chypriotes Grecs, les Chypriotes Turcs étaient déloyaux à la République et ont provoqué la division de l’Ile. Le Conseil de Sécurité de l’ONU a accepté en mars 1964, que le gouvernement de la République de Chypre, menée par l’Archevêque Makarios, représente l’Ile entière. En 1964, l’ONU a déployé une opération de paix dans Chypre (UNFICYP) avec 6.000 soldats.
Plusieurs événements se sont déroulés en 1974. Un coup d’Etat, fomenté par la junte militaire grecque, tente d’intégrer Chypre à la Grèce. Un mouvement important de population se met en place et la Turquie intervient dans le nord de l’Ile. A l’heure actuelle, les troupes turques (entre 20000 et 40000 hommes) et les troupes chypriotes turques sont basées dans le nord. Les forces en présence au sud se composent de 12500 gardes nationaux entre 1200 et 1500 volontaires et de 60000 réservistes. Les intérêts contradictoires ont perduré entre Grecs et Turcs, ils ont provoqué une série de crises majeures.
La mission actuelle consiste principalement et globalement à encourager les deux côtés à s’engager dans des efforts politiques pour atteindre une résolution globale du problème de Chypre. De plus, les forces de l’ONU effectuent des contrôles de part et d’autre de la zone tampon et mettent en place des actions de sécurisation, pour maintenir la paix et l’ordre. L’interprétation de ce mandat change au fil des années et il évolue donc en fonction des circonstances.

Comment les deux communautés sont-elles désormais réparties?
Les deux populations sont réparties entre Chypriotes turcs au nord et Chypriotes grecs au sud. D’une proportion plus ou moins deux tiers contre un tiers, quelques centaines de Chypriotes Grecs et Maronites vivent cependant au nord de l’Ile, et quelques centaines de Chypriotes Turcs au sud.

Quelles sont les tâches des unités de l’ONU?
Les tâches sont civiles, militaires et policières. Un comité visant à retrouver les personnes disparues pendant le conflit de 1974 (CMP) procède à des exhumations Depuis deux ans, des exhumations ont permis d’identifier formellement des personnes disparues et d’informer leurs familles. Il convient de souligner qu’il s’agit d’une procédure et d’un travail extrêmement longs et complexes.Le centre de déminage (UNMAC), aide grandement à matérialiser cette amélioration quotidienne et ce retour de la confiance inter-communauté. Les opérations de déminage se situent essentiellement dans la zone tampon dans le contexte des accords internationaux et notamment le traité d’Ottawa afin de rendre exploitable, dans la mesure du possible, les périmètres sécurisés afin de fixer les règles d’une activité économique. La force effectue une mission de surveillance et d’observation dans la zone tampon. En cas d’incident majeur, elle peut également tenter de négocier des solutions.

Quelle est votre compétence territoriale?
Nous sommes essentiellement compétents sur la zone tampon (buffer zone). Elle est longue de 180 km et traverse l’Ile d’est en ouest. Elle est quadrillée par les forces de l’ONU qui effectuent des patrouilles terrestres et aériennes. Les opérations étaient statiques à l’origine, elles deviennent de plus en plus mobiles.

Quelle est l’attitude de la population vis-à-vis des forces de l’ONU?
Une enquête, réalisée au printemps 2007, a déterminé que les communautés Chypriotes Grecques et Turques apprécient le rôle déterminant de l’ONU dans la perspective du règlement définitif des tensions. Cependant, chaque communauté pense que l’ONU est plus favorable à l’autre communauté. Nous considérons que ce sentiment souligne la neutralité de notre action. Chaque collègue participant à cette mission doit être pleinement conscient du contexte politique, historique et que tout acte pourrait être mal perçu. Chaque participant à notre mission est ainsi dépositaire de cette responsabilité.

Les tensions continuent?
Il est en effet difficile d’effacer de profonds ressentiments ancrés dans la mémoire collective et cela constitue un travail de longue haleine. La confiance et la communication entre ces deux communautés s’améliorent. Chacune parle une langue différente mais elles possèdent tout de même une culture et une histoire communes qui devraient, à terme, favoriser l’unification. Les incidents les plus courants concernent le transport et l’utilisation d’armes lourdes, les armes pointées, les violations aux règlements comme les constructions non autorisées dans la zone tampon.

L’unification des deux communautés est donc possible?
Les plaies ne sont pas refermées et mettront du temps à cicatriser. La question principale est fédération ou statu quo. Les deux communautés conservent leurs préférences de base pour des solutions qui pour la plupart, ne sont pas compatibles l’une avec l’autre. En même temps, les deux côtés reconnaissent que la seule solution possible reste une fédération bizonale et bi communale et que ceci représente le seul compromis acceptable. Je dirai qu’une solution est certainement possible et souhaitable dans ce cadre.

Est-il facile de passer la frontière?
Le premier point de passage pour le public, a été ouvert en 2003 et cela devient donc plus facile. Il existe désormais cinq points de passages en pratique et on peut comptabiliser environ 15 millions de croisements depuis la première ouverture.
Le projet de «Ledra street» consiste à ouvrir prochainement un point de passage supplémentaire dans la capitale Nicosie située au centre géographique de l’Ile. Cette dernière est, à l’heure actuelle la dernière capitale du monde à être partagée en deux zones. Une partie de la population, toutes ethnies confondues, n’a jamais franchi la frontière. Cependant, il convient de noter que les Chypriotes turcs franchissent davantage la frontière pour des raisons économiques comme l’activité professionnelle ou le shopping.

L’Union européenne, est-ce la solution?
Depuis le 1er mai 2004, Chypre est devenue membre de l’Union européenne mais l’acquis communautaire est suspendu dans le nord de l’Ile. Le 1er janvier 2008, l’Euro sera mis en place dans le sud. Avant l’adhésion, ces paramètres provoquèrent une motivation supplémentaire. Cependant, le paysage est aujourd’hui moins clair. Il convient tout de même d’insister sur l’étroite collaboration qui s’est déroulée entre l’ONU et l’Union Européenne.

Quelles sont les mesures récentes prises par notre Organisation?
L’initiative la plus significative des années récentes s’est produite dans le contexte de l’adhésion du sud. Je dis le sud, ce qui n’est pas techniquement juste tandis que toute l’Ile est légalement rentrée dans l’UE, mais correct car le côté Chypriote Turc a refusé de participer aux négociations. Le Projet proposé par l’ONU pour un règlement complet du problème de Chypre, n’a pas obtenu le soutien nécessaire au référendum simultané qui s’était déroulé à Chypre le 24 avril 2004. Les Chypriotes Turcs l’ont approuvé par une marge de 2:1, et les Chypriotes grecs l’ont rejeté par une marge de 3:1. Chypre est donc entrée dans l’Union européenne comme une île divisée 1er mai 2004.
En 2006, les deux parties ont été d’accord pour retourner à la table des négociations. Le 8 juillet, les deux leaders ont signé un accord qui confirme la solution d’une fédération bizonale et bi communale avec égalité politique. Les pourparlers continuent mais le processus de règlement est encore difficile. La volonté politique réelle des deux communautés sera déterminante.

Comment résoudre définitivement la situation?
Cette île constitue un point de passage millénaire entre trois continents l’Afrique, l’Asie et l’Europe. La solution résulte certainement par la prise de conscience que le peuple chypriote est un même peuple, des tests génétiques l’ont d’ailleurs prouvé. Cette civilisation vieille de 10000 ans, cette mosaïque de cultures qui se sont rencontrées et parfois télescopées, sont visibles et même palpables non seulement dans les sites et les vestiges mais également dans les contacts quotidiens avec la population. L’ouverture vers l’extérieur, l’hospitalité des insulaires, le tourisme, peuvent aussi contribuer à la découverte d’un pays riche en identité. Les solutions sont donc culturelles et économiques.
Le nombre de sites et monuments inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, est significatif de cette diversité et de cette richesse culturelles.
Le monde est impatient que cette crise soit rapidement résolue par les Chypriotes euxmêmes. La société civile, chaque individu et particulièrement la jeunesse, détient la solution pour davantage de raison et de responsabilité pour mettre fin à une situation qui paraît dérisoire par comparaison aux problèmes au le moyen Orient ou en Afrique. Il s’agit désormais d’avoir le bon sens et le courage politique de mettre fin à cette situation.

Quels sont vos propres échéances et vos souhaits personnels?
Je souhaite continuer à favoriser les négociations afin de trouver enfin un compromis dans l’intérêt de tous. Quant à mes propres échéances, elles sont conditionnées par l’avancée favorable de ma mission actuelle.

www.unficyp.org

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