
J.M.Jakobowicz
Rédacteur en chef
LES PYTHIES DU PALAIS
Savez-vous où vous serez le 26 mai 2009? Savez-vous ce que dira le délégué allemand le 30 juin 2010? Connaissez-vous les goûts du collègue qui occupera votre bureau le 2 novembre 2012? Si vous avez répondu non à ces trois questions, vous n'êtes absolument pas digne de travailler aux Nations Unies. Car s'il est une fonction actuellement indispensable à l'ONU, c'est celle de Pythie. Vous ne me croyez pas?
Et pourtant, nous venons de recevoir un magnifique formulaire qui demande à tout un chacun le nombre de publications qu'il ou elle compte faire pour la période de 2010-2012. Là ne s'arrête pas la beauté bureaucratique de cette demande car il faut non seulement donner le nombre de ces publications mais aussi leur titre, le nombre de pages qu'elles comporteront, leur format ainsi que leur date de soumission, Comme tout le monde va bouger grâce à la mobilité et que l'on ne peut absolument pas savoir ce que les gouvernements vont décider de publier dans les 5 ans à venir, c'est un exercice de pure science-fiction.
Dans un esprit purement pervers et comme je dois prochainement quitter l'Organisation, je me suis permis de prévoir le nombre de 668 publications pour la période en question, dont 12 sur le système reproductif de la souris grise en Papouasie Nouvelle-Guinée, 9 sur l'évolution de la culture du chou de Bruxelles dans le désert d'Atacama et trois sur l'évolution démographique des fourmis rouges à la station de métro Pigalle entre le 30 juin 2012 et le 8 mai 2036, sujets hautement passionnants qui, j'en suis certain, ne manqueront pas d'intéresser les délégués du Comité du commerce. Ma perversité ne s'arrête pas là: j'imagine en me frottant les mains mon pauvre successeur qui sera obligé de justifier pourquoi il n'a pas réussi à faire toutes ces études. Pourquoi certaines d'entre elles ne comportent que 62 pages au lieu de 83. Enfin pourquoi certaines autres ont un format A4 au lieu d'avoir un format A5. J'imagine aussi avec délectation cet échange de mails qui ne manquera pas d'avoir lieu avec les bureaucrates de l'année 2012 pour expliquer que le comportement sexuel de la souris grise n'est plus au programme de leur département.
Tout cela pour vous dire que nous passons un temps fou à des tâches totalement stériles et stu-pides. La seule consolation, c'est que tout se passe dans le cadre du développement durable car nous préparons ainsi le futur des prochaines générations en leur assurant un travail encore plus stupide que le nôtre jusqu'au moment où le mur de Berlin du dernier système à planification centralisée, celui de l'ONU, s'écroulera et notre bureaucratie avec.

