DÉJEUNER SUR CIEL DANS LE JARDIN DES NATIONS

L’herbe est agréable, elle forme sous la pression des
pieds un tapis savoureux et moelleux. Le grand espace
est verdoyant, coupé en son bord afin de permettre aux
promeneurs de profiter de l’étendue de verdure le long
des hautes herbes. C’est une véritable prairie que le
paysan coupera un de ces jours avec son tracteur.
Peut-être amènera t-il ses moutons et ses brebis pour
en déguster les jeunes pousses tendres?
NICOLAS-EMILIEN ROZEAU
Le ciel est d’un bleu limpide, les montagnes sont dégagées, au loin un léger voile de brume les recouvre tel un drap de soie. Sur le vert du grand parc se prélassent quelques ombres solaires. Sous quelques jeunes arbrisseaux, un banc est resté libre à l’écart des promeneurs. Je me dirige dans sa direction.
Allongé de tout mon long sur l’objet inanimé, je plonge mon regard dans l’infinie profondeur des cieux. Un léger souffle d’air s’insinue entre les interstices des lattes de bois m’élevant à une impression de légèreté. Au-dessus de moi, des aigles volent et s’ébattent dans les couleurs du printemps. C’est le printemps. Ils guettent leurs proies et recherchent un lieu discret pour convoler. Ce que l’on pourrait prendre pour un combat de haute voltige n’est autre que la gestation de l’amour à venir.
Sifflement d’une locomotive. Les rayons du soleil chauffent mon visage. Les oiseaux discutent mélodieusement les uns avec les autres. Les branches des arbres frémissent sous le mouvement d’une main invisible. A mille lieux de moi quelques voix. Parfois, une voiture roule sur les artères de l’espace. Derrière moi, j’entends les ébats frénétiques d’un picvert à la lutte avec un grand cèdre du Liban. La mélodie des petits oiseaux est incroyablement reposante ; leurs symphonies dignes de celles de grands compositeurs sont des énergies salvatrices.
Un songe me traverse de part en part «Et si j’étais un oiseau doté d’une telle parure vocale, de quelle manière coulerait ma rime sur cette vie?»… Un hélicoptère survole le parc, suivi d’un avion de tourisme qui vole sur sa périphérie aérienne. Quelques hirondelles telles des flèches sorties de l’Olympe jaillissent furtivement à travers les rayons de l’astre de feu.
Le temps ne fait que passer et moi avec, j’ai
l’impression de n’être plus qu’une écorce
vide livrée à la merci du monde. Enfermé
dans ma liberté du présent, le bouton de ma
chemise est ouvert, ma cravate est défaite,
mon bras pend le long du rebord du banc, et
j’ai perdu mes chaussures. Havre de paix et
paradis terrestre, pendant que certains meurent
sous les exactions et l’inaction face à
l’atrocité d’actes avoués. Je suis comme un
naufragé sur un radeau voguant sur l’inconnu
de son existence. Et plus rien ne compte.
L’absurdité du poids des pensées morales
qui m’écrasent a eu raison de ma personne.
«L’homme raisonnable s’adapte au monde;
l’homme déraisonnable s’obstine à essayer
d’adapter le monde à lui-même. Tout progrès
dépend donc de l’homme déraisonnable.»*;
l’individu ne peut rien devant des causes
perdues et pourtant il peut Tout. Aucune
victoire en ce sens n’est éternelle sauf celle
que l’on ne possède jamais… Le printemps
est là et déjà ses contraires et ses possibles
sont connus pour interpréter son Requiem…
La réussite et l’échec de l’instrument s’animent
en l’Homme. Un univers demeure dont
l’homme est à la fois son seul esclave et son
seul maître.
* Citation de George Bernard Shaw

