DES LÉGUMES D’ANTAN
Interview de Denise Gautier, botaniste à ProSpecieRara, une ONG qui s’occupe de la conservation des anciennes races animales et variétés végétales domestiques. Cette ONG a son siège principal à Aarau. Elle fête cette année ses 25 ans. Depuis 10 ans, elle a une antenne à Genève au jardin botanique.
JEAN MICHEL JAKOBOWICZ
Pourquoi conserver des espèces
anciennes?
Essentiellement pour préserver la diversité
génétique. L’idée n’est pas de faire un musée
des espèces anciennes, mais plutôt de les
promouvoir. De faire en sorte que des personnes,
des spécialistes aussi bien que des
jardiniers du dimanche, utilisent ces semences
ou élèvent ces animaux qui sont aujourd’hui
presque oubliés.
Pourquoi ont-ils été oubliés?
Dans la plupart des cas, il s’agit de choix délibérés.
Pour des raisons de productivité telle ou
telle race de moutons ou telle ou telle plante
n’a plus été élevée ou cultivée par les agriculteurs.
Parfois même le gouvernement a donné
des subventions pour abandonner certaines
cultures. Pendant tout le XXe siècle, la doctrine
officielle était qu’il fallait que la Suisse soit
auto-suffisante d’un point de vu alimentaire.
Pour cela, il fallait encourager les producteurs
à produire plus, donc à consacrer leurs champs
aux semences les plus productives.
Pourquoi vouloir les remettre
au goût du jour?
Pour la promotion de la diversité, entre autres
celle des goûts… Actuellement il n’existe
plus sur les étalages des grands magasins
que cinq ou six sortes de pommes par exemple,
alors que la Suisse en dénombre pas
loin de mille variétés. Tout d’abord certaines
de ces pommes qui sont belles d’aspect extérieur
n’ont pas beaucoup de goût. Et de surcroît,
si un jour le type de pommier qui les
produit venait à être malade, les anciennes
variétés seraient d’un grand secours pour la
création de nouvelles variétés résistantes à
certaines maladies. Ce n’est pas un cas complètement
abstrait, c’est exactement ce qui
s’est passé en Irlande, lors de la grande famine
du milieu du 19e. La culture monovariétale
a été attaquée par le mildiou; résultat,
un million de personnes moururent de faim;
un autre million fuirent la famine et émigrèrent
aux Etats-Unis. Il a ensuite fallu attendre
le 20e, pour que des scientifiques sélectionnent,
à partir d’anciennes variétés encore
cultivées dans les Andes, les variétés que
nous consommons actuellement, résistantes
au mildiou.
En quoi consiste exactement
votre travail?
Nous avons une vaste gamme d’activités, qui
vont de la recherche de semences anciennes,
à leur conservation et leur dissémination.
Pour vous donner un exemple, il y a
quelques années de cela, nous avons eu la visite
d’une dame qui habitait Paudex à côté de
Lutry. Son père qui venait de mourir était maraîcher
sélectionneur et avait développé une
nouvelle variété de tomates particulièrement
savoureuses. Cette dame ne voulait pas que
le travail de son père disparaisse. Nous avons
récupéré les semences de cette variété qui
peuvent mantenant être achetées sous l’appellation:
tomates de Paudex.
Vous vendez donc des semences?
A l’origine, non! il y a quelques années nous
donnions ces semences à des particuliers
qui en faisaient la demande et lors de la
récolte nous leur demandions de nous les
rendre de façon à maintenir notre stock. Le
problème c’est que la procédure était relativement
difficile et que les gens ne savaient
pas toujours comment faire. C’est pourquoi
maintenant nous confions une partie de la reproduction
de ces semences à des spécialistes
qui les vendent à leur compte, en restituant
une partie du prix de vente à notre
fondation, pour soutenir nos recherches.
Et pour les animaux?
Dans ce cas, nous confions ces animaux en
voie de disparition à des éleveurs qui en font
la demande et nous tenons à jour des registres
d’élevage, ce qui permet de faire des
échanges de façon à éviter la consanguinité.
Votre but est-il de remplacer
ce que nous mangeons maintenant
par ce que mangeaient nos aïeux?
Pas du tout, car les produits que nous conservons
sont beaucoup moins productifs, donc
plus chers, bien que souvent mieux adaptés à
nos régions et de goût meilleur ou plus particulier.
Notre but est de donner le choix aux
consommateurs et que ce ne soit pas uniquement
le critère productif qui domine le marché.
Est-ce possible?
Nous avons un exemple avec la carotte
longue du Doubs que nous avons aidé à réintroduire
et que la COOP commercialise
actuellement.
Vous avez lancé, il y a quelques
années, un potager à l’ancienne
à Chêne-Bougeries?
Effectivement pour le bicentenaire nous
avons fait un potager derrière la mairie, et depuis
chaque année nous plantons des variétés
anciennes. L’an dernier il s’agissait de
choux, choux-fleurs, choux de Bruxelles,
choux rouges… et cette année nous planterons
des côtes de blettes de différents types
de façon à faire découvrir des variétés que les
consommateurs ne connaissent pas.
Que pensez-vous des OGM?
On essaie de nous faire croire que sans OGM
on ne pourra pas nourrir la planète dans le
futur, c’est totalement inexact. Les OGM vont
permettre de cultiver des hybrides totalement
contre nature. Il existe des barrières entre
les espèces qui ne sont pas transgressables,
ce que les OGM se proposent de faire
c’est de passer outre cette règle. Le risque est
énorme et il s’agit avant tout, à mon avis,
d’une manière détournée de faire du profit.
Ces produits étant stériles, c’est une confiscation
du vivant et une mise sous tutelle de
notre alimentation.
www.prospecierara.ch

