SÉCURITÉ EN ZONE HOSTILE
COMMISSION D’ENQUÊTE AU DARFOUR

Une mission d’enquête pour le Darfour, organisée par
le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme, est revenue
le 21 février 2007 du Tchad. Elle était dirigée par Madame
Jody Williams, prix Nobel de la paix en 1997 pour avoir
imposé aux Etats l’interdiction des mines antipersonnel.
Cette mission était également composée de cinq
personnes hautement qualifiées.
CHRISTIAN DAVID
En 2005 un rapport de l’ONU avait été rendu public, faisant état d’actes de tortures, meurtres de civils, viols et autres formes de violence. Le conflit au Darfour a causé la mort d’au moins 200000 personnes et fait près de 4 millions de déplacés.
Dans ce contexte, une équipe de la sécurité avait été mise en place, elle était chargée d’accompagner la mission, de préparer les itinéraires, de veiller à ce que les rencontres avec les populations se déroulent dans des conditions optimales. L’équipe protection était composée de huit membres de la Section de la sécurité de Genève, sous l’égide de Marc Wood, chef de la section à l’ONUG, qui a en effet initié depuis plusieurs mois un module de formation et d’entraînement en zone hostile. Au cours de plusieurs missions précédentes dans des zones particulièrement délicates comme le Timor, la bande de Gaza, l’exigence d’une protection appropriée plus efficace et mieux coordonnée s’est fait ressentir. Cette exigence s’inscrit d’ailleurs dans la continuité de celle du Département de la Sécurité et de la Sûreté (DSS) visant à renforcer la protection des fonctionnaires de l’ONU ou des personnes mandatées par l’Organisation.
Dans la continuité de cette démarche, il pourrait ainsi être raisonnablement envisagé de pouvoir, à terme, faire appel à un service de protection constitué pour les missions à risques de la part toutes les instances de la «famille onusienne» et d’affecter des agents de sécurité qualifiés et opérationnels dans ce domaine.
La particularité de la Section de la sécurité à Genève est qu’elle est constituée de professionnels qui ont, pour la plupart, vécu «une autre vie» avant l’ONU. La logique du commandement était donc de puiser dans ce «vivier » pour affecter les candidats sélectionnés à des tâches qui répondent à leurs compétences respectives. Les volontaires pour faire partie des équipes spécialisées continueront à être sélectionnés à partir de tests physiques, psychologiques et de personnalité. Les équipes seront ensuite organisées en fonction de la configuration et de la spécificité de la mission. Dans cette logique, la participation de spécialistes de la sécurité dans des domaines comme les premiers secours, la logistique ou la négociation, en fonction des situations d’urgences, pourrait à terme être envisagée.
A un niveau plus général, il paraît évident que tous les intervenants de l’ONU, les missions sur place et toutes les instances qui travaillent avec un objectif commun peuvent et doivent être réunies pour coordonner leur action, l’efficacité et la crédibilité de leurs résultats en dépendent.
Mme Jody Williams
Au sein de «l’équipe Darfour», et pour la première fois un agent féminin avait été désigné dans l’effectif de protection rapprochée. Cette nomination était consécutive au fait que la responsable était une femme, interrogeait des femmes, dans un pays musulman. De plus, la moitié de l’équipe composant la mission était féminine.
Aude Engrand, affectée à la protection rapprochée de Madame Williams, répond aux questions d’UN Special
Aude, depuis combien de temps
travaillez-vous à l’ONUG?
J’ai commencé courant novembre 2001, dans
le contexte traumatisant des évènements du
11 septembre. J’ai toujours voulu travailler au
sein des Nations Unies et un des mes objectifs
était de me rendre sur le terrain.
Quel est votre parcours précédent?
En premier lieu, j’ai acquis une solide expérience
dans le domaine de la protection rapprochée
et j’ai continué à me former dans ce
domaine depuis mon arrivée au sein de
l’ONUG. Depuis mon enfance, j’ai de plus
toujours pratiqué le sport et notamment les
arts martiaux. J’ai ainsi participé à plusieurs
compétitions en judo au niveau national et
international. J’ai également été formatrice
dans ce domaine.
Comment votre mission
s’est elle articulée?
Le 16 février, nous sommes arrivés à Ndjamena
(Tchad) pendant la nuit. Le lendemain,
nous avons repris l’avion pour nous rendre
à Abéché au nord est du pays par un vol UN.
Arrivés sur place, nous avons rejoint le camp
de 13000 réfugiés d’Abeche à la frontière
soudanaise. A cette occasion, nous avons
partagé notre travail avec les différentes agences de l’ONU qui étaient sur place. Nous
étions hébergés par l’armée française qui
nous a réservé un accueil plus que chaleureux.
Nous avons terminé notre mission le 21
février. La tension et la concentration ne se
sont relâchées à aucun moment.
Notre but était de combiner la discrétion de
notre présence pour ne pas nuire au travail
d’investigation de la mission et l’efficacité
de notre travail de protection.
Aviez vous une expérience
de l’Afrique?
Non, c’était la première fois. Lorsque nous
sommes arrivés, la température était environ
de 40°. Nous étions tous extrêmement vigilants
sur les pistes pendant le transport vers
nos destinations. La situation de danger était
évaluée en phase IV sur une échelle de V.
Quel était votre rôle exact
auprès de Madame Williams?
J’étais affectée à la protection directe de Madame
Wiliams. Nous l’accompagnions dans
tous ses déplacements et pendant les entretiens
qui se déroulaient avec les victimes.
J’étais logée à côté de sa chambre. De plus,
j’assurais également une surveillance ponctuelle
auprès des autres collègues féminins.
Nous assistions aux entretiens, souvent poignants
et terribles en termes d’émotion et
de souffrances vécues par les victimes. Je
me souviendrai toujours du camp de Farchana,
proche de la frontière soudanaise
avec ses 20000 réfugiés. Nous avons rencontré
des femmes qui ont témoigné de leurs
souffrances auprès de Jody Williams. J’ai découvert
une dame que je respecte infiniment
et avec laquelle j’ai vraiment partagé des moments
humains forts, des regards et des émotions.
Pour vous situer le personnage: si on
lui proposait des tables des chaises pour les
rencontres, elle préférait partager d’une autre
manière en s’asseyant par terre comme ses
«soeurs», elle était réellement à l’écoute.
Et votre place dans l’équipe?
Mes camarades étaient attachés à un «VIP».
Chacun avait une mission bien précise. Dans
le déroulement de la mission, chacun est
complémentaire, chaque expérience, connaissance
du terrain et présence rassurent le camarade
qui se trouve à côté. De plus, nous
avons tous fortement ressenti que nous faisions
partie intégrante de l’équipe constituée
par le Haut commissariat aux Droits de l’Homme, que nous n’étions pas une «pièce
rapportée» Nous avons agi en coordination
complète avec nos collègues à tous les instants
de la mission. Cela a constitué pour moi
une sensation que je n’avais jamais connue.
C’était mon «baptême du feu» et en plus je
suis une femme! Mes collègues, mes superviseurs
me faisaient confiance et j’étais donc
consciente de mon immense responsabilité
qui était partagée par l’équipe de la mission
dans son ensemble. Cependant, la cohésion
et la complicité de l’équipe m’ont entourée.
Chaque collègue savait que celui qui était
devant, derrière «assurait» et qu’en cas de
coup dur la couverture du terrain sécurisait la
mission. Cette complémentarité a également
été soulignée par la présence pour la première
fois dans une mission, de notre «doc»: David
Audisio. Ce dernier est membre de la section
et pompier professionnel, le fait qu’il sache
poser une perfusion, prodiguer les premiers
secours a vraiment constitué un bonus pour
nous rassurer.
Qu’est ce qu’une femme a de plus
qu’un homme pour ce travail?
Peut-être de la sensibilité, l’intuition féminine
n’est pas une légende, elle peut parfois nous
donner le petit plus qui permettra d’anticiper
une réaction hostile ou dangereuse. De plus,
dans ce cas précis, au cours des entretiens
avec les victimes, j’étais une femme parmi les
autres.
Parlez-nous de la peur pendant
la mission?
Il y a eu des grands moments de tension
pendant les traversées de villages, sur les
pistes, quand nous croisions des convois. Je
m’étais préparée psychologiquement et
physiquement, j’avais envisagé plusieurs
possibilités. La formation continue, l’entraînement
physique tout au long de l’année, le
fait d’avoir été compétitrice, m’ont aidé à
surmonter les périodes d’appréhension.
L’équipe a également un côté rassurant. Pendant
la mission nous n’avons pas eu le temps
d’avoir peur, peut être à cause de la concentration
et la tension permanente. J’en ai discuté
avec mes collègues plus expérimentés,
ils expliquent qu’à posteriori la peur peut se
faire sentir mais rarement pendant l’action. Le
fait d’être confrontée au danger permet également
de trouver une dimension supplémentaire
de rapports et de découvrir d’autres facettes des personnalités insoupçonnées
auparavant parmi l’équipe de protection mais
également avec tout le staff.
Parmi vos collègues, quelle a été
la réaction de voir une femme avoir
accès à une mission à risques?
Je suis évidemment fière d’avoir été sélectionnée
et d’avoir participé à cette mission.
Certains de mes collègues, pas tous, m’ont
envoyé des messages positifs, c’est un signe
que les mentalités évoluent même dans un
milieu réputé comme étant «macho». J’étais
impatiente de prouver à moi-même de quoi
j’étais capable et de déterminer sur quels
points je devais m’améliorer.
Le retour à Genève vous paraît-il
monotone?
C’est différent, si je croise un collègue qui
était avec moi en mission, nous savons ce
que nous avons vécu et un courant passe.
Mon travail quotidien ne m’apparaît pas
comme monotone, il m’aide à faire le point
et à trouver suffisamment de recul pour pouvoir
repartir, le cas échéant, en pleine possession
de mes moyens.
Comment envisagez-vous votre
carrière au sein de cette section?
J’ai énormément de choses à apprendre de
la part de l’équipe et de son encadrement.
Un réel travail positif a été initié grâce à la constitution de ce groupe, il s’inscrit dans un
élan commun avec la légitimité d’action de
notre Organisation pour venir aider nos collègues
«missionnaires» qui prennent des
risques et doivent pouvoir accomplir leur
tâche dans des conditions optimales en se débarrassant
des préoccupations relatives à leur
sécurité, et ce afin qu’une synergie se crée
parmi tous les membres de la mission, quelle
que soit leur fonction. J’ai envie de repartir en
mission car c’est pour moi et pour mes collègues
la vraie finalité de l’ONU. Les victimes
que nous avons rencontrées avaient vraiment
besoin d’une écoute et d’une action. J’ai rencontré
une vieille dame (photo page 26) qui
n’avait plus rien, même plus de larmes pour
pleurer tellement elle avait souffert.
C’est à ces femmes que je pense maintenant quand je pense à l’ONU, c’est également à tous mes collègues qui travaillent sur le terrain et pour lesquels j’ai une grande admiration.

