LA NAISSANCE D’UNE ORGANISATION

Tout a commencé en 1945... la Seconde Guerre mondiale
se termine, laissant derrière elle plus de 50 millions de
morts et une Europe entièrement dévastée. Seule lueur
d’espoir, le 24 octobre 1945 à San Francisco,
l’Organisation des Nations Unies voit le jour et, deux ans
plus tard, le 28 mars 1947, naît la Commission Economique
des Nations Unies pour l’Europe.
JEAN MICHEL JAKOBOWICZ
Déjà en 1943, sur l’initiative du président
Roosevelt, une organisation, The United Nations
Relief and Rehabilitation Administration
(UNRRA), avait été créée pour venir au
secours des réfugiés en Europe. Dans le
même élan, les alliés avaient créé trois organisations,
l’une pour remettre en état les transports
en Europe, l’autre pour l’énergie et la
troisième pour la reconstruction de l’Europe.
Ces organisations avaient pour nom les trois
«E»: the European Coal Organization (ECO),
the Emergency Economic Committee for Europe
(EECE) et the European Central Inland
Transport Organization (ECITO).
Lors de la première réunion de l’Assemblée
générale des Nations unies, le 2 février 1946,
le ministre du travail polonais Jan Stanczyk
souligne qu’il faut coordonner les efforts de
reconstruction de l’Europe. Après de multiples
rebondissements, le Conseil Economique
et Social des Nations unies va décider
de créer une organisation qui va jouer ce
rôle. C’est ainsi que naît, le 28 mars 1947, la
Commission Economique des Nations unies
pour l’Europe la CEE-ONU. Sa première réunion
est prévue le 2 mai 1947. Mais avant
cette réunion, il faut au Secrétaire général de
l’époque, le Norvégien Trygve Lie, trouver un
homme pour mener à bien cette entreprise.
Plusieurs personnes lui sont chaudement recommandées
et parmi lesquelles Jacques
Rueff, Sacha Guéronic et Eric Wyndham
White, ce dernier deviendra le premier directeur
général du GATT. Le choix de Trygve
Lie se portera finalement sur le ministre du
Commerce extérieur suédois: Gunnar Myrdal.
Qui est cet homme? À l’époque il a 49 ans, sa renommée internationale dépasse de loin la Suède. Il a fait des études de droit puis d’économie à Stockholm avant de devenir professeur dans cette même université. Il est surtout connu pour un livre qu’il écrit sur le problème des Noirs américains intitulé Le Dilemme américain. Cette étude, financée parune fondation américaine, décrit toute l’ambiguïté du développement social aux États-Unis. Lors de sa parution elle aura un énorme succès en particulier auprès des minorités noires américaines.
Gunnar Myrdal est marié à une femme particulièrement brillante, Alva, sociologue de son état. Leur couple est un exemple du genre: deux intellectuels qui travaillent ensemble, échangent des idées, reçoivent de nombreux amis parmi lesquels on peut noter des gens comme Willy Brand, Galbraith et de nombreuses autres sommités reconnues internationales.
Lorsque lui parvient l’offre du secrétaire général, Gunnar Myrdal vient de conclure un accord avec l’Union soviétique. Cet accord est très contesté par une grande partie de la presse suédoise. Certains affirment même que les difficultés économiques que traverse la Suède à cette époque lui seraient dues. C’est donc sans aucune hésitation que Gunnar Myrdal accepte l’offre qui lui est faite. Dans son esprit, il s’agit de diriger une organisation qui va jouer un rôle primordial: aider à reconstruire l’Europe en ruine.
Quelques semaines à peine après la première réunion de la Commission, le 5 juin 1947, le secrétaire d’État américain Georges Marshall fait un discours à l’Université de Harvard. Ce discours est le lancement du célèbre plan Marshall pour aider à la reconstruction de l’Europe. Des milliards de dollars en provenance des États-Unis devraient aider à cette tâche. Gunnar Myrdal et de nombreuses autres personnes sont persuadés que ces milliards de dollars seront gérés par la CEE-ONU.
Malheureusement et malgré les efforts déployés par Gunnar Myrdal, tout ne se passe pas comme prévu. Tout d’abord les Soviétiques vont refuser l’aide du plan Marshall, Staline ayant trop peur que cet argent ne vienne remettre en question son pouvoir totalitaire en Union Soviétique. Ce refus va générer une méfiance vis-à-vis de l’ONU en particulier de la part du Royaume-Uni. En effet, la crainte non formulée est que si l’argent du plan Marshall transite par la CEEONU, le risque est important que l’Union soviétique intervienne dans sa gestion. C’est pourquoi, bien que la CEE-ONU soit parfaitement opérationnelle, les alliés vont préférer créer de toutes pièces une nouvelle entité : l’Organisation pour la Coopération économique en Europe (OCEE) qui sera chargée de gérer les fonds américains. Cette organisation deviendra plus tard celle que nous connaissons actuellement sous le nom de OECD. En fait nombreux sont les historiens qui affirment qu’à quelques semaines près, la CEEONU n’aurait jamais vu le jour. En effet si Marshall avait fait son discours avant la décision de l’ECOSOC il y a fort à parier que les alliés n’auraient pas jugé utile de créer une telle organisation au sein de l’ONU et lui aurait préféré l’OCEE qu’ils contrôlaient entièrement.
Gunnar Myrdal est très déçu par cette évolution
mais malgré tout, il ne perd pas
confiance. Les trois «E» organisations sont
regroupées au sein du secrétariat de la Commission Economique pour l’Europe.
Gunnar Myrdal décide de reconstruire l’Europe
à sa façon c’est-à-dire en s’attaquant
aux problèmes pratiques : les transports,
l’énergie, l’industrie et l’agriculture.
La première tâche qu’il va entreprendre consiste à construire un secrétariat de haut niveau. Pour ce faire il va recruter les meilleurs économistes du moment. C’est ainsi qu’il fait venir à Genève Nikolas Kaldor qui était professeur à la London School of Economic et Walt Whitman Rostow. Ces deux personnalités deviendront très célèbres dans la sphère économique. Autour de ces personnalités se construit tout un secrétariat très solide et en particulier dans le domaine de l’analyse économique. L’étude économique pour l’Europe publiée par la CEE-ONU va très rapidement devenir un document de référence qui sera utilisé par tous les gouvernements car elle est la seule à contenir des données sur l’Union soviétique et ses satellites. L’étude sera à la fois appréciée par les gouvernements et fortement critiquée pour l’indépendance de son analyse.»
Tous les recrutements ne seront pas aussi bons, puisqu’on retrouve dans les lettres secrètes envoyées à New York sous le nom de «Journal intime» toute une correspondance dans laquelle Gunnar Myrdal va essayer désespérément de se débarrasser de son conseiller spécial, une personnalité difficile qui n’a jamais pu s’intégrer au secrétariat de la CEE-ONU. En désespoir de cause et malgré tout ce qui lui est reproché, cette personne sera mutée à New York avec une promotion.
Pour le reste du secrétariat la situation n’est
guère enviable. En effet dans la décision de
l’ECOSOC qui a créé la commission, il était
mentionné que son existence serait réévaluée
en 1951. Ce qui fait que l’administration de
New York refuse de donner des contrats de
plus d’un an au personnel de la CEE-ONU.
Même après que cette même ECOSOC ait
renouvelé le mandat de la commission, l’administration
de New York reste très prudente
et ne veut donner que des contrats de un an.
Ce n’est que sur l’intervention de Gunnar
Myrdal que finalement des contrats permanents
ou à durée déterminée seront offerts
aux personnels de la commission. Sur le plan familial, les Myrdal ont emménagé
dans la villa des Feuillantines qui se trouve
juste sur la place des Nations. Ils y mènent un
grand train de vie en recevant de nombreuses
personnalités qui viennent des quatre coins
du monde. Malgré tout, Alva Myrdal, qui n’est
pas habituée à demeurer inactive, se plaint
des absences répétées de son mari qui se
concentre entièrement à gérer la Commission.
C’est pourquoi lorsqu’on lui propose le
poste de directeur du département des affaires
sociales des Nations unies à New York
elle n’hésite pas une seconde à prendre ce
poste. Par la suite, au début des années 50,
elle travaille à l’Unesco à Paris. Durant toute
la période où ils sont séparés, Gunnar et Alva
vont échanger de nombreuses lettres où chacun
raconte la vie qu’il mène.
Pour en revenir à la Commission, l’un des premiers soucis de Gunnar Myrdal va être d’attirer les Soviétiques et leurs pays satellites à Genève. En effet, Staline n’est guère enclin à participer à ce genre de réunion, ceci, malgré de nombreuses visites à Moscou durant lesquelles Gunnar Myrdal rencontre Gromyko et Molotov. Il faudra attendre le début des années 50 pour voir l’Union soviétique participer systématiquement aux réunions de la Commission. Entre-temps la guerre froide a pris une ampleur, Gunnar Myrdal est de plus en plus pessimiste. Comme de nombreuses personnes à l’époque il craint une quatrième guerre mondiale. C’est l’époque de la doctrine Truman, du maccarthysme et du blocus de Berlin. Dans ce contexte, Gunnar Myrdal a besoin de toute sa diplomatie pour arriver à concilier l’inconciliable.
L’une de ses techniques à l’époque est d’appliquer l’adage «Pour vivre heureux, vivons caché». Plus tard, Gunnar Myrdal dira que la Commission devait travailler en faisant le moins de bruit possible de façon à ce que par exemple le Sénat américain n’ait pas vent du fait qu’un organisme des Nations unies essayait de faciliter le commerce entre l’Est et l’Ouest. En cette époque de maccarthysme, toutes relations avec les pays communistes étaient suspectes. D’ailleurs même la femme de Gunnar Myrdal à un moment et pour des raisons demeurées inconnues se verra interdire l’accès au territoire américain même si à l’époque elle était fonctionnaire internationale. Ce n’est que sur l’insistance du Secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, qu’elle parviendra à rejoindre ses quartiers à New York.
Entre-temps à Genève, l’atmosphère est passablement empoisonnée par les deux camps. À l’intérieur même du secrétariat, la CIA enquête sur les activités de ses propres ressortissants. Un échange de lettres assez acerbes entre Gunnar Myrdal, le directeur général de l’UNOG, le Secrétaire général et le département d’État en font foi. D’un autre côté, l’Union soviétique et ses satellites ne sont pas en reste. Des membres du secrétariat parfois ne rejoignent pas leur poste, où se voient supprimer leurs documents de voyage. Ainsi nombreux sont les fonctionnaires des pays de l’est qui se retrouvent sans passeport et ont de plus en plus de difficultés à voyager.
C’est dans cette atmosphère particulièrement lourde, que Gunnar Myrdal va créer son comité du commerce qui va avoir pour tâche de promouvoir le commerce entre l’Est et Ouest. La première réunion est un succès et il s’en ouvre dans son journal intime à David Owen, sous-secrétaire général pour les affaires économiques.
Au début des années 50, un nouveau secrétaire général est nommé. En avril 1953, Gunnar Myrdal apprend que son ami de longue date Dag Hammarskjöld a été nommé secrétaire général. Il est à Paris, sa déception est visible car il aurait bien aimé occuper ce poste. On trouve trace de cette déception dans la lettre de félicitations qu’il écrit à son ami Dag. Cette lettre commence par la phrase suivante: «Après mûre réflexion je crois que vous êtes l’homme parfait pour occuper ce poste.» L’année suivante, Gunnar Myrdal a un grave accident de voiture qui va le clouer au lit pendant plusieurs mois. Accident à la suite duquel il marchera à l’aide d’une canne.
En 1955, sa femme est nommée ambassadeur de Suède en Inde. Très attiré par l’Asie, Gunnar Myrdal décide d’entreprendre une étude approfondie des problèmes du développement de cette région. La nomination de sa femme arrive donc à point. En 1957, après 10 ans de bons et loyaux services, Gunnar Myrdal démissionne pour écrire son ouvrage sur le développement en Asie intitulé «The Asian Drama».
Quel est le bilan de ses 10 ans? D’après Gunnar Myrdal lui-même l’un des plus grands succès de la commission est d’avoir survécu dans les conditions particulièrement difficiles qu’étaient celles de la fin des années 40 et du début des années 50. L’autre succès c’est d’avoir, grâce à ses études économiques, donné une vision économique de l’Europe d’après-guerre unique en son genre. Le troisième succès remporté par Gunnar Myrdal est d’avoir aidé à la reconstruction de l’Europe, que ce soit dans le domaine des transports, l’énergie, l’agriculture, du commerce et ceci malgré les situations difficiles. Au pire moment de la guerre froide, les experts des deux camps ont continué de se rencontrer à Genève au sein de la CEE-ONU. Un quatrième succès est lié aux efforts diplomatiques déployés par Gunnar Myrdal pour essayer de rapprocher les deux camps : ses contacts au plus haut niveau, que ce soit en Yougoslavie avec Tito, en Union soviétique, en Autriche et dans de nombreux autres pays ont permis à ses dirigeants de se parler et mieux se comprendre par-dessus le rideau de fer.
Toutes ces réalisations sont en grande partie dues à Gunnar Myrdal, à son dynamisme, à ses connaissances et à sa persévérance.
Si vous voulez en savoir plus, une exposition lui sera dédiée au troisième étage du palais des Nations fin avril 2007.

