Société

UN SAMEDI SOIR SUR LA TERRE (PART 5/5)

(4/5, 3/5, 2/5, 1/5)

Dans la vie de tous les jours, l’autre se tient devant
vous, il ne tient qu’à vous de lui parler ou non. Ses
réactions tant physiques qu’émotionnelles sont
visibles à l’oeil nu et perçues par nos sens.
La personne vous attire, vous repousse, vous laisse
indifférente ou vous transcende.
Le corps exulte la vérité de l’Etre.
Car ce que les mots ne disent pas, le silence
l’affiche.
.

NICOLAS-EMILIEN ROZEAU, ONUG

Aimer, c’est aussi choisir et ici ne pas choisir est à la fois un supplice et une délectation. A moins de trois semaines d’utilisation, le système m’ennuie. Je m’ennuie. Pourtant, je ressens la drogue du joueur s’immiscer dans mon esprit. Si je stoppais tout et tout de suite, j’aurais la sensation de passer à côté d’une grande rencontre ou peut-être juste de moimême ? Aidé par un plaisir certain à partager mes maux et mes visions, la satisfaction d’échanger des points de vues que tout le monde partage, l’addiction prend réellement forme au bout du deuxième mois d’utilisation. C’est au troisième mois que l’emprise psychologique est au plus fort et parallèlement que le prix de l’abonnement devient attractif. Pour la somme d’argent demandée, il serait dommage de tout foutre en l’air… La culpabilité se mélange donc avec les remords. Je suis prisonnier de mes peurs et je
ferme moi-même la porte de ma cellule… Que vais-je faire ?

Dans cette sous-matrice, les gens perdent de leur séduction; ils se mettent à nu et ne montrent rien. La plupart comme me l’a dit une internaute de 29 ans sont des «crevards», assoiffés de chairs et de mots. Dans l’ombre d’eux-mêmes, ils guettent la capture de l’autre. Ils guettent le contact, la sensation de la capture de leur proie et le choc des corps. Les abonné(e)s sont tellement préoccupé(e)s et obnubilé(e)s par eux-mêmes qu’ils en oublient pour la plupart de respirer et de rire. Pour celui ou celle qui aime les défis, c’est un peu comme monter à l’assaut d’un château
imaginaire. Les inscrits de longue date ne répondent plus aux nouveaux entrants. Ils sont peut-être partis trop souvent à la quête de leur propre image ? Et en restant en permanence à la surface du dialogue, ils donnent l’impression d’être écoeurés de l’ombre qu’ils observent sur la vitrine de la «rencontre ». Dès lors, ils vivent et s’enivrent d’émotions à distance et font mine de tout connaître accompagnés de leur petit sérail et de leurs petites habitudes. Ils s’auto-suffisent et s’auto-alimentent au sein du même cercle de connexions virtuelles, encore et encore…

Qui se cache derrière les profils et les photos? Les éléments sont les mêmes qui nous rassemblent à l’intérieur de cette matrice virtuelle : course effrénée après une idée de l’amour idéalisé sans souffrance, ni désillusion, ni douleur, inaptitude à la communication, trop plein de frustrations, incapacité vis-à-vis de l’Autre en terme de responsabilité, de deuil, de remise en question ou bien encore une croyance erronée de la perception et de la quête de l’Autre en terme de solution(s) à court, moyen ou long terme, voire de sauveur. Ce qui est paradoxal vient aussi du fait que pendant que l’on rencontre l’autre physiquement le compteur tourne toujours sur le net. Si l’individu ne possède pas une moralité suffisante pour donner sa chance (le temps) à l’autre, mais surtout à luimême en terme de rencontre, alors la coursepoursuite est sans fin… L’apprentissage des paradoxes de l’amour, l’acceptation de la désillusion de l’autre et la patience ne donnent- ils pas naissance à la force des sentiments ?

La machine pendant ce temps me lance des «dernière chance !» et des «ce n’est pas encore trop tard !»… Je suis à l’agonie, dois-je reconduire ma relation avec l’outil ou l’éconduire quitte à m’exclure du système et de sa promesse d’un monde meilleur ? Deux personnes inscrites depuis 2002 avaient plus de vingt cinq mille contacts chacune. L’une blonde âgée de 31 ans, l’autre brune âgée de 35 ans. De belles photos de présentation. L’une de Lyon, l’autre à Genève. Elles étaient connectées presque tous les jours. Elles avaient rencontré l’Autre à plusieurs reprises physiquement et sous divers pseudonymes. Mais rien… Trop de choix, le manque d’envie, la peur d’aimer, le besoin d’indépendance et d’épanouissement personnel, l’incapacité à désirer ce que l’on a ?… Toujours rien…

Nous croyons combler notre solitude, satisfaire nos inspirations et nos expirations individuelles, de couple, de divorce, de séparation, de rupture, nous n’oublions rien. D’ailleurs, il se peut que nous nous éloignons encore un peu plus de nous-mêmes à
poursuivre ce chemin ?

Il n’y a rien à chercher dans nos existences, car si nous cherchons, nous ne trouvons rien. Ce phénomène de société et de mode n’est nullement une ramification de l’Homme, juste une sorte d’aide respiratoire pour tous ceux et toutes celles qui ont oublié comment respirer. Mais comment rêver et bouger, lorsque les étoiles ne brillent jamais audessus de sa tête, que jamais la peau de l’arbre et de la fleur n’a été touchée, que jamais le vent n’a trouvé de place dans nos cheveux et que jamais notre regard s’est perdu sur les reflets de la mer. Comment ne pas être autre chose dans ces conditions qu’une forme artificielle reliée à une société virtuelle par une prise électrique ? Nous sommes terre, ciel, eau et feu, sans cette conscience de notre nature profonde, il ne pourra y avoir aucune rencontre véritable sous aucune forme véritable. Il faut aller voir, toujours ! La vie n’attend pas, elle est là ici et maintenant, à chacun de lutter pour la saisir et lui donner toute sa valeur et son éclat. Comme dans tout univers de rencontres, certains retrouvent leurs ailes de tendresse, de compassion et de respect envers eux-mêmes, d’autres ne s’envolent jamais… Reste à savoir qui du clavier ou de la main dicte la conduite de l’Etre ?

J’ai observé et lu pendant deux mois, car je n’ai pas eu la force de résister à l’ajout d’un mois supplémentaire et j’étais sur le point d’en ajouter un troisième… mais dès les premières minutes de connexion, j’eus la sensation d’être quelqu’un d’autre en tapant sur mon clavier les désirs de ceux que je voulais attirer dans mes filets et dont je me disais vouloir être l’ami… J’ai commencé à jouer avec le système et à me jouer des autres. Mille vies ne suffiraient pas pour bavasser encore et encore sur tout et rien… De n’être plus moi-même, de me perdre et m’effacer devant l’écran, je me suis trouvé inhumain, alors non sans appréhension, j’ai coupé mes liens pour retrouver ma liberté, mon souffle, mon harmonie et mon visage… Changer sa pensée holographique pour s’extraire d’une réalité consensuelle formatée par une culture aseptisée et trouver une réalité vive, changeante et humaine est peut-être la Voie à créer ?

Dans notre quotidien de pays «développés» les gens se meurent de discuter, d’être considérés, d’être écoutés, de sentir, de toucher et d’être touchés. Ils se meurent d’aimer et d’être aimés. Cet outil internet d’une certaine manière asservit l’Homme en usurpant par sa puissance l’énergie de celui-ci. C’est ainsi que nous pouvons tout connaître de l’Autre sans même sortir de nos demeures. Cependant, coincé derrière ses beaux habits, ses masques de parade et ses certitudes, piégé à son propre jeu, seul devant son ordinateur, l’individu n’est dans sa virtualité rien de plus que la projection de sa propre instabilité physique et de son désoeuvrement mental, psychique et spirituel. Lui qui a tout ou en tout cas bien plus que la majorité de l’humanité, focalisé sur le gain, la possession et la réussite a peur de lui-même, paradoxe suprême il a peur de vivre. En s’oubliant face à la machine n’a t-il pas perdu son humanité dans un lien qui l’emprisonne au coeur de son propre raisonnement binaire ?

Le poète Federico Garcia Lorca énonçait trois sujets sur lesquels écrire : L’amour, la souffrance et la mort. Chacun de ces thèmes est réuni dans la fibre optique de toutes relations virtuelles. Il se peut toutefois que cette manière de s’approprier l’Autre ouvre un chemin mieux adapté à notre mode et à notre rythme d’existence individualiste et hédoniste pour permettre la Rencontre. Les mots quant à eux transcendent la matière et l’immatière, la misère, la médiocrité, la beauté, la souffrance, la joie, la haine, l’amour, l’ignorance, la douleur, la connaissance, jusqu’à l’obscurité la plus totale. Ils conditionnent la pensée jusqu’aux gestes. Mais ils ne sont que des mots. Je n’ai rencontré que moi-même.

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