SOCIÉTÉ

UN SAMEDI SOIR SUR LA TERRE (PART 4/5)

(3/5, 2/5, 1/5)

Dans le village de la « cyber-rencontre », il y a des célibataires,
des personnes pas tout à fait célibataires, voire pas du tout
célibataires. Il y a aussi et surtout ceux qui sont ce qu’ils
prétendent être et ceux qui ne sont pas du tout ce qu’ils
vous annoncent (cette deuxième option étant à mon opinion
la plus largement répandue). Au petit jeu de qui attrapera qui,
chacun essaye de tirer profit de sa rhétorique, de son expérience
et de ses traits d’esprit et de rebondir en permanence sur
les mots de l’autre en faisant preuve de finesse, d’imagination
et de réflexion
.

NICOLAS-EMILIEN ROZEAU, ONUG

Il y a bien sûr dans la partie les grossiers, les vulgaires, les grand(e)s névrosé(e)s et les obsédé(e)s sexuel(le)s. Dans un premier temps, l’idée de l’inscription semble futile, puis elle devient marrante, enfin elle devient intéressante, et plus encore obsessionnelle. Marrante, parce que tout le monde cherche la même chose par des approches et pour des raisons différentes : la preuve de l’acte de vivre.

L’envie de consulter ses e-mails devient donc une activité existentielle et humaine, du type à la vie à la mort. Dès que la lumière de l’écran s’allume, l’attente devient insupportable. Qui a cliqué sur notre fiche ? Qui veut être « ami » ? Puis lire les e-mails reçus, et bien sûr, le plus important, qui n’a pas répondu ?

Lorsque vous avez dix à quarante contacts par jour comme c’est le cas dans les grandes agglomérations, le menu est large et toujours frais. Qu’est ce qui fait la différence alors si ce n’est l’esthétique ? Manque de chance, comme
souvent dans la réalité, les individus qui tardent le plus à répondre ou qui restent aux abonné(e)s absent(e)s sont les plus appréciables au niveau physique. Et donc les plus convoités. Leur accès n’est pas fermé, ni impossible, mais je dirais très encombré, voire surchargé. C’est ce que sans doute l’on appelle le « trafic jam » (Embouteillage) de l’information... Surtout que le membre qui se sent harcelé peut mettre un terme à vos tentatives de séduction en vous rejetant simplement de son existence virtuelle.

Heureusement, pendant que nous nous débattons avec nos contradictions et le mutisme de nos icônes, la stratégie marketing bien étudiée nous pousse à ne pas succomber à l’inertie et au désespoir. C’est ainsi que l’arrivage de nouveaux « produits » est ininterrompu et la relance de « produits » plus anciens sur la boite e-mail est presque quotidienne, entretenant ainsi un rythme même illusoire entre ceux qui cherchent et ceux qui attendent.

C’est une sensation assez libératrice qui m’anime, un peu comme si je m’extirpais d’un costume qui m’oppressait. Au début, j’ai hésité à me livrer comme si l’autre était face à moi. Et puis après quelques jours, je réalisais que l’autre n’existait qu’à travers un
écran, à la perception que je m’en faisais et à l’importance que je lui accordais. Je pense qu’il en va de même à l’excitation de pouvoir dire l’inverse de ce que l’on pense et de ce que l’on est. C’est une impression pleine et salvatrice que de pouvoir dire qui « Je suis » sans peurs ni tabous, sans pression sociale ou devoir de raison face au politiquement correct. De toutes les manières, l’instrument ne peut produire de résultats satisfaisants et durables qu’à la condition sine qua non d’intégrer les paramètres qui nous appartiennent et non pas ceux d’un autre et encore moins ceux masqués par le mensonge.

Dans le cadre de mon expérience, je choisis de modifier tous mes critères/profil personnel (c.a.d, j’enregistrai : 1,69 m, 96 kg, maçon…). A mon grand regret, j’obtins ce que je redoutais le plus. Les gens qui tchataient avec moi voyaient à travers mes mots un candidat séduisant. Au bout d’une dizaine de minutes, ils allaient visiter mon profil et disparaissaient instantanément de la scène. Au lieu de me poser des questions ou/et de rigoler, ils coupaient immédiatement le dialogue. C’est le grand malheur de notre époque, plus aucune curiosité pour rien, y compris dans l’univers virtuel. Qu’est-ce que cela veut dire ?

La dépendance psychologique fait de cet outil un nouveau « FAUX maître de vie » d’une rare puissance sur la résonance de notre Etre. L’instrumentalisation de l’utilisateur s’effectue à son insu en le projetant en permanence dans le passé ou le futur. Dans cette quête du dialogue prospectif, il n’y a ni présent ni ici et point de maintenant, juste le spectre idéalisé de la discussion. Dans les temps de travail, de détente, de soirée, difficile de ne pas penser au « e-mail » qui changera sa vie. Nous extrapolons pourquoi elle/il ne répondrait pas, quels seront les prochaines «cibles », les mots que nous aurions pu taire et ceux que nous aurions pu mieux dire, la machine à fabriquer des idées devient incontrôlable. L’engrenage séduisant du système pousse à se vendre par tous les moyens, à fidéliser et à conclure la négociation en stratégie gagnante. Le monde s’est transformé en un vaste marché humain. Un infini réseau d’êtres vivants s’est effacé pour laisser ces derniers dématérialisés dans l’ombre de l’humanité. Ces hologrammes se substituent à nos voisins, à nos familles et à nos amis… Le ciel et l’air pur sont ceux de notre lieu de connexion. Une méditation omnivore commence. Nous mangeons devant, nous travaillons devant, nous dormons même devant, certains font même l’amour devant. Une nouvelle vie commence! La demande est sans fin, l’offre est à sa démesure.

En un clin d’oeil, le jeu se transforma insidieusement en une nouvelle existence, voire en une forme de survivance… Peu à peu, je sombrai lamentablement dans ce qui tue un couple virtuel : La routine, l’usure, la fatigue, les sautes d’humeur, les engueulades, les fermetures d’accès en plein tchat sur les yeux… Pour poursuivre ma route, je devais me transposer dans un autre univers, mais accepterais- je de franchir la porte de la Terre pour trouver la rencontre physique ? Et là c’est une autre histoire…

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