SOCIÉTÉ

UN SAMEDI SOIR SUR LA TERRE (PART 3/5)

( 2/5, 1/5)

Ce qui est intéressant, c’est de constater qu’il
y a même des gens qui demandent à être vos
ami(e)s. Que veulent-ils? Juste bavarder. Car
la plupart ne rentrent pas dans les critères de
sélection de vos cibles potentielles. Et qui sait
ce qui peut advenir d’une parole. C’est
réconfortant de discuter, d’être considéré,
d’exister à travers l’illusion d’entretenir une
relation. Une personne de 35 ans en pleine
rupture m’a parlé de l’effet thérapeutique et du
traitement «curatif» de l’utilisation de ces sites
en me disant que la sécurité sociale devrait
prendre en charge les frais d’inscription et
d’utilisation d’un tel «médicament». Venant
d’un «produit» et parlant d’un «concept»
cela me laissa sans voix…

NICOLAS-EMILIEN ROZEAU, ONUG

Bien sûr, je n’occulte pas les «plans culs» qui représentent certainement une grande part des rencontres principalement dans les grandes villes (Selon une internaute de 30 ans, 80 à 90% des tchats sont sexuels, il y a sept nuits à combler dans la semaine me ditelle en rigolant…). La pression sociale, l’absence
d’auto-discipline et le désoeuvrement de l’individu génèrent un feu d’artifice de discussions allant jusque dans les détails intimes et offrant ainsi à l’internaute l’impression de toujours avoir connu l’autre. Ces échanges attisent l’envie et le désir d’enfin pouvoir toucher, et prendre l’autre en chair et en os. Car l’aspect psychologie et physiologique jouent une part prépondérante dans la sélection et la réception du bon «produit». Et ceci, grâce principalement à la sélection de la dimension physique de l’autre à travers l’image. L’oeil à ce jour ne ment pas sur l’aspect corporel…

D’ailleurs pour être franc, sauf à de rares exceptions, c’est la photo qui a motivé mon choix dans l’envoi d’un e-mail. Le choix est beaucoup plus rapide, bien qu’il soit souvent en inadéquation totale avec les fondements de notre recherche. Cependant, il est toujours possible après plusieurs échanges d’en demander une si l’entente est cordiale. Certains ne mettent pas de photos en se disant que le choix est trop facile (ou parce que cela repousserait des candidats potentiels, pire: les époux ou les épouses pourraient les reconnaître…) et pensent que l’échange ne doit pas se faire sur la simple vue d’un visage ou d’un physique. Ceux-ci se trompent de monde. Ils sont rentrés par intérêt et par plaisir dans un monde virtuel et global et ne comprennent pas que leur portrait est à la fois un passe-droit et un sauf-conduit. Dans une société basée sur l’apparence et l’éphémère comment imaginer que l’un de ses outils fondateurs les plus puissants puisse fonctionner autrement que par la vue? Métamorphosé en objet esthétique le corps perd décennie après décennie sa dimension organique devenant un assemblage de pièces bio-techniques. Les normes éthiques ont fabriqué un moralisme hygiénique. La divination du corps-objet n’est-elle pas devenue le rejet tout simplement de notre humanité? Alors que ce sont nos différences, nos ventres ronds, nos poils, nos odeurs, nos nez et nos oreilles non-calibrées, nos formes non musclées et nos poignées d’amour qui nous permettent de nous approprier notre histoire personnelle d’individu libre et responsable.

Etre ici dans cette base de données de milliers d’êtres, c’est un peu comme se vendre en envoyant un curriculum vitae à une société qui reçoit cinq cents candidatures spontanées par jour. Sans photo, ni mise en avant même exagérée de nos compétences, nous ne grimpons pas dans la pile des dossiers et surtout nous en sortons que pour être jeté au panier. Se vendre, voilà l’étape par laquelle nous sommes obligés de passer. Nous sommes passés de cueilleurs à chasseurs invétérés. Nos instincts sont exacerbés par la quête permanente de notre proie, qu’elle soit travail, sport, conjoint, amour, bonheur, haine… Nous nous sommes rendus esclaves de nos propres paresses, de notre besoin de perfection et de la satisfaction de tous nos désirs. En nous prenant pour dieu et en traitant la Nature de manière désinvolte nous avons tué l’humain. La banalisation du sexe et la compensation de nos sentiments d’inexistence, de vide et de manque génèrent la course effrénée vers l’assouvissement de nos plaisirs. Qu’ils soient d’ordre physique, religieux, matériel, spirituel, ils sont la cause de notre misère sociale et de la frustration ambiante qui règnent à la fois dans nos environnements et dans le paysage contemporain de la cité du XXIe siècle.

La société est une usine à créer des formes en terme de produits, de services et de concepts. Elle attache l’individu à la possession des biens et des choses. Celui-ci devient ainsi lui-même l’objet de son propre désir à jamais inassouvi. En créant cette nouvelle forme d’existence, la matrice a créé une nouvelle forme de servitude de l’Etre. L’individu, pour retrouver sa liberté, doit quitter et se défaire de ses pensées, car elles sont devenues inhumaines dans un monde déterminé par «Je pense donc je suis» avec d’un côté de «Le bien et le beau» et de l’autre côté «Le laid et le mal». Elles sont des feuilles mortes en forme de trompe l’oeil. Comme nous l’ont enseigné les Lumières «Sapere aude»: l’individu doit choisir de s’affranchir de ses liens invisibles en utilisant son propre entendement. Quant à moi, j’aime la vérité d’un regard échangé qui ne trompe pas sur la nature de l’individu et de celle de ses intentions. Comment transcrire à travers un écran une allure, un bien-être et un charme qui émane d’un vécu?

Ce moyen de rencontre est à la fois, amusant, ludique et sérieux. Sérieux car il est pour certains le seul et unique moyen de s’exprimer dans cette vie. Ludique, car il y a réellement un retour sur soi, puisque dans une certaine mesure nous sommes seuls face à nous-mêmes, donc face à notre propre reflet émotionnel. Amusant, car nous ne sommes jamais vraiment sûrs de l’identité de l’autre et ceci jusqu’à une hypothétique rencontre physique. Pour toute personne un peu rêveuse, c’est un moyen de rêver sa vie sans jamais s’engager, pensant, anticipant, songeant aux e-mails passés, présents et futurs. Une bien belle et grande aventure holographique en perspective.

La vision de notre monde environnant détermine la forme et la teneur de celui-ci. Notre pensée conditionne et détermine quant à elle la nature et le sens de la rencontre avec l’Autre. Il y a des gens inscrits depuis trois à cinq ans. Ils sont présents tous les jours. Leur venue est une fuite de la réalité. Elle est pathétique à tel point qu’ils se mentent à eux-mêmes dans l’espoir de se convaincre. Leur quête est devenue l’illusion même de l’outil. Ils sont eux-mêmes devenus l’image de leur propre illusion. Que recherchent- ils encore?

Up