UN SAMEDI SOIR SUR LA TERRE (PART 2/5)
(1/5)

C’est un peu comme si d’un seul
coup nous
avions un(e) ami(e).
En fait, il s’agit d’un panier
de centaines,
voire de millions
d’ami(e)s. Le choix à mon
sens est
encore plus déroutant, subjectif
et difficile à faire que dans la
vraie vie. Mais
comme nous nous
retrouvons face à
nous-mêmes
nous pouvons dire ou faire
ce que
nous voulons: contacter miss
monde,
être James Bond. Et idée
inimaginable, pour
la première
fois être soi-même sans fards ni
protections. Ne pas avoir l’autre
devant soi
facilite grandement
la possibilité de se
répandre de
long en large jusqu’à l’intimité
la plus protégée de sa vie privée.
Et crier au monde que
«J’existe!»…
NICOLAS-EMILIEN ROZEAU, ONUG
Avoir enfin quelqu’un à qui parler. Avoir
enfin quelqu’un qui prend le temps de lire,
de comprendre, d’écouter et de répondre en
accord avec la discussion. Avoir enfin
quelqu’un qui est présent pour se confier,
parler de soi comme jamais, de son travail,
du sexe, des sentiments. Avoir enfin
quelqu’un toujours présent, qui se démultiplie
à l’infini et qui ne juge pas car lui aussi
est si seul. Avoir enfin quelqu’un qui se soucie
de savoir comment nous allons et ce que
nous pensons. Avoir enfin quelqu’un pour
lequel nous prenons le temps de vivre et qui
prend le temps de vivre pour nous. Photo ou
pas, rencontre ou pas, il est là, toujours
quelque part dans la toile d’araignée virtuelle.
Le soir nous rentrons dans nos foyers
et dès la première seconde de connexions
tous nos nouveaux ami(e)s nous signalent
leur présence. Que du bonheur ! La communauté
du web est une grande famille anonyme.
Un sentiment d’appartenance remplit
l’esprit et le tranquillise. Mais il y a aussi ce
sentiment de division entre le mental et le
réel. L’action ici ne mène pas à l’unité, elle
ne peut être considérée dans ces conditions
de bonne nature pour l’Etre. La sagesse c’est
faire corps avec le geste et son ombre en
passant de l’autre côté du «désespoir» (Dés
et espoir : se défaire).
Beaucoup de mes e-mails ont été lus, cependant
les personnes contactées ont parcouru
ma fiche, mais pour différentes raisons
n’ont pas trouvé intéressant de me répondre.
D’ailleurs, lorsque tu envoies une blague, du
style : « Je ne viens pas régulièrement car en
plus de mes deux activités préférées, les jeux
vidéos et regarder les matchs de foot, je fais
du sport en été presque tous les soirs. Faut
dire que 98 kg pour mes 1m67, j’essaie de
perdre mon ventre, dur ! ». Tu rigoles tout
seul comme un idiot. Content de ta plaisanterie,
comme si l’autre était en face de toi. Tu
attends la réponse… L’autre ne renchérit pas,
ton délire personnel n’a pas été décodé. Tu
es passé en moins de temps qu’il ne faut
pour le dire pour un « looser » (Perdant). Moment
de solitude, frémissement de colère et
de doute, avant de poursuivre la course et
de relever les manches à nouveau. Se focaliser
sur la cible. Toujours ! Même si celle-ci
est difficilement identifiable…
Ici, la majorité des concurrent(e)s se livrent
sans tabous, se connectent par envie, parlant
d’eux certainement comme ils ne l’ont jamais
fait avec une personne réelle dans leur existence.
La quête de l’autre reste de par le
monde une quête planétaire et un besoin
existentiel pour satisfaire la soif d’humain, et
en partie contrebalancer la solitude, l’errance, la détresse, la misère et le désespoir
de nos vies chimériques « métro-boulot-dodo
» que la matrice nous impose pour
exister. Et ne pas perdre des yeux que cette
cellule dans laquelle j’évolue à ce jour est
le fruit de la matrice elle-même. L’instrument
a été élaboré par les mêmes gestionnaires
qui gèrent le monde tant économique
que politique.
Une personne de 28 ans inscrite depuis deux
ans m’a dit un jour que les « produits » et les
«emballages » étaient beaux et attrayants.
Mais après l’ouverture, il s’avérait que l’on
était souvent déçu… Les gens discutent, puis
la discussion se transforme en négociation.
Tout le monde veut, souhaite, désire la
même chose : rencontrer, rencontrer, rencontrer…
C’est au final, beaucoup de frustration
et de déception qui garnissent mes
résultats. Au bout de trois e-mails, tout est
dit. Encore plus au bout d’une semaine de
tchat. Ce sont toujours les mêmes sujets qui
reviennent encore et encore, une sorte de
longue et pathétique rumination des maux
de chacun et finalement si communs à tous.
Une autre connectée de 25 ans s’étonna que
je lise les profils et les critères. Finalement, je
m’excusais de mon effort et réfléchissais une
seconde. En effet, un affinage trop précis est
une magnifique forme d’exclusion de l’autre.
Peut-être fallait-il à terme ne rien mentionner
sur soi et ne rien exiger de l’autre ?
Combien réellement de personnes inscrites
étaient vraiment psychologiquement prêtes
pour « rencontrer » ? J’avais la sensation que
l’ombre des maux, de la rancoeur et de la
souffrance planait derrière chaque pression
sur le clavier de l’Autre… Le déterminisme
identitaire ressemble dans sa formation à
une seule et même identité bien que chacun
essaie de se défaire de ce précepte de globalisation,
dans cet univers tout n’est que
globalisation des besoins, des manques et
des peurs de l’individu.
Un soir, une internaute de 31 ans me dit suite
à un e-mail lui expliquant que je me connectais
peu en raison d’activités sportives et
artistiques : «la vie est ailleurs ! » Je lui ai
répondu : «Si elle est ailleurs, que faisionsnous,
elle et moi alors ici ??? » La vie s’est simplement
décalée d’un monde dans lequel le temps n’était pas un impératif d’urgence et
de rentabilité et où la parole avait un sens.
Vers un monde où l’image et les preuves
écrites ficellent la rencontre en l’aseptisant
et en la polissant en profondeur pour éviter
les petites failles ou les faiblesses qui font ce
que nous sommes : des êtres humains. Finalement,
elle qui restait connectée jour et nuit
était une vraie experte de la « rencontre »
puisqu’elle en avait fait son métier avec les
hommes… Si nous avons l’impression d’être
séparé de ce qui nous entoure, c’est que
nous recevons pour vérités absolues le fruit
de notre pensée. Accepter ce que nous faisons
ici et maintenant, c’est devenir libre et
conscient de notre geste. Dans l’amour véritable,
il n’y a pas de séparation entre la pensée,
le mot et le mouvement.
Ce qui est drôle et qui est d’ailleurs souvent
une cause d’échec dans la réalité entre
l’union de deux personnes, c’est d’une part
refuser, le présent de ce que nous vivons ici
et maintenant comme la seule et unique réalité
de l’Etre et d’autre part de vouloir l’assurance
de tout savoir et connaître de l’autre
tout de suite. Cela ne pouvant se faire, l’impatience
gagne l’insatisfaction de ne pas
avoir un autre soi-même en face de soi, alors
nous nous éloignons un peu plus encore de
nous-mêmes en refusant ce qui est. C’est en
cela que le tchat rejoint le zap. Et c’est en
cela que je m’étonne des quelques discussions
que j’ai pu avoir avec des gens qui
cherchaient des certitudes et des assurances
pour rassurer leurs attentes et apaiser leurs
craintes. Les personnes s’imaginent être
seules alors que nous sommes tous connectés
les uns aux autres par l’énergie universelle.
Une fois que nous acceptons de ne
plus nous cacher derrière l’arbre, nous apercevons
la richesse, la diversité et l’infinité de
la forêt. Tel un ethnologue, je compare une
vision/univers avec des mondes différents.
Je m’éloigne de « chez moi » avec ma culture,
ma langue et ma grammaire pour revenir
«chez moi ». J’essaie de penser ce que nous
sommes en pensant ce que les autres sont. Il
est nécessaire pour ce faire de comparer l’ici
et l’ailleurs pour observer ce que nous
sommes. D’une grammaire à une autre grammaire.
Regarder les idées des autres, les unes
par rapport aux autres. Nous ne pouvons
comparer avec un point fixe, la vision juste
est celle de la perspective. A partir d’un point
de vue particulier qui nous est fourni par une
étrangeté (raisonnable et rationnelle) les fondements
intellectuels de notre société apparaissent
sur l’écran d’un autre point de vue
particulier.
Même en vacances, les abonné(e)s consultent
presque quotidiennement leur « mailbox
» (Boîte à lettre électronique), je n’irai pas
jusqu’à dire qu’ils tchatent... Etonnant, de
s’imaginer perdre quelque chose ou de passer
à côté de quelqu’un lorsque l’on comprend
un minimum le fonctionnement du
système. Cela prouve l’ascendance psychologique
et l’effet d’addiction (de dépendance)
généré par le contrôle de la pensée
sur des relations virtuelles au sein d’une forteresse
vide. Ce qui m’étonne paradoxalement
est la vacuité des échanges du fait principalement
que tout le monde se méfie de
l’autre. En clair, personne ne fait confiance à
personne. La peur de l’amour pousse à se
connecter. La peur de l’autre pousse à écarter
toutes les paroles ou tous les individus
qui sembleraient trop vivants. Le système finalement
pousse à répondre ce que l’autre
veut lire pour se rassurer et le rassurer.
Certains fins pratiquants restent connectés
presque tout le temps pour prendre dans
leur filet le plus de personnes possibles, le
choix après passe par un test de questions
diverses ou un petit jeu pour éliminer les
candidats qui ne correspondent aux attentes/besoins. D’autres favorisent la rencontre
via la lecture d’un livre et le partage
de la vision de ce dit ouvrage, d’autres via
une marche, un sport ou simplement une
rencontre autour d’un verre. Verre de l’amitié,
verre de la dernière chance, verre vide,
verre d’une partie de jambes en l’air, verre
de l’amour à venir… Je notais que de nombreux
profils célibataires présentent en commun
des caractères affirmés, des personnalités
fortes et peu de patience. Ils sont pour
la plupart également indépendants financièrement
avec des revenus allant de trente à
cinquante mille euros l’année. Mais combien
de mails et de longs et périlleux discours
avant d’être rassuré et rassasié ?… Ce qui est
gagné à chaque clic, est un pas vers l’espoir.
Espoir de parler, d’être entendu, d’être compris.
Espoir d’exister, de vivre et de n’être
plus seul. Espoir d’aimer quelqu’un plus que
soi-même.
Quel sera le contenu de mon verre?

