UN SAMEDI SOIR SUR LA TERRE (PART 1/5)

Un samedi soir, je partis à la découverte d’un nouveau
monde. J’allumai mon ordinateur. Et je lançai internet.
Un espace infini de possibles et de contraires s’ouvrit
alors devant moi. Tout à coup, les frontières matérielles
tombèrent, devenant planétaires. Enfin! J’étais dans la
matrice. Le sanctuaire de la «Relation moderne».
Le site de rencontre. Site composé de centaines de
milliers de noms .
NICOLAS-EMILIEN ROZEAU, ONUG
Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais « tchaté » (dialogué) en ligne, ni même communiqué via « e-mail » (courriel) avec de parfait(e)s) inconnu(e)s. J’eus l’envie dans un premier temps de lire quelques « profils » (Fiches descriptives avec ou sans annonce de présentation) sur le «catalogue » de l’humanité. Puis, j’étudiai quelques « spécimens » de près pour mieux comprendre notre société et ce merveilleux internet dont certains de mes amis me vantaient les mérites depuis tant d’années. Manque de chance, l’accès me fut refusé. Il fallait payer pour voir…
J’achetai donc l’abonnement pour une période minimum de 1 mois (renouvelable automatiquement). Il me fallait un pseudonyme. Je choisis après plusieurs essais le vrai nom d’un écrivain sud-américain. Malheureusement, erreur de novice, je n’avais pas noté la sonorité latine donc étrangère du choix. Lors de mes prises de contacts certains beaux « spécimens » m’échappèrent à la vue de ce nom incongru. Dommage pour feu le malheureux qui fut pourtant prix Nobel de Littérature. J’aurais dû rester dans les pseudonymes classiques du type «nico_563», c’était sans prendre en compte une fois de plus la peur de l’étranger.
Dans un premier temps, mon étonnement fut de constater le nombre d’individus inscrits. Leurs quêtes ressemblaient à s’y méprendre à un étiquetage et à un paramétrage de savants calculs autant dans leurs profils que dans le choix de l’élu(e). Tout cela ressemblait étrangement à des quotas imposés par Bruxelles pour des fruits et des légumes. A ne pas s’y méprendre, l’outil et le réseau virtuel disposaient d’un écho universel, les utilisateurs quant à eux se cantonnaient à leur chambre à coucher, leur bureau et leur salon pour pianoter sans fin sur un clavier. Puis vint le tour de donner corps à mon aspect physique et personnel. Il me suffisait simplement pour cela de répondre à des questions à choix multiples. Mais la grande question: devais-je tout dire ou ne rien dire? Fallait-il cacher certains aspects et les dévoiler plus tard au cours d’une discussion ? Il en va du même raisonnement pour la rédaction de l’annonce de présentation. Le tout devant être séduisant et attrayant. Choix difficile lorsqu’il s’agit du salaire, du travail, de la religion, le choix du nombre d’enfants, ce que l’on pense du mariage… Critères fondamentaux qui peuvent attirer ou repousser celle ou celui que l’on contacte. La stratégie à adopter dépend uniquement du pourquoi de notre présence sur un tel site. J’optai personnellement pour la politique de la franchise… Cependant, je choisis de ne pas publier ma photo et également de ne pas aborder lors de la création de mon profil le thème de la religion et celui du mariage.
En ce qui concerne le choix de l’autre, je sélectionnai les femmes: jamais mariée, sans enfant, dans une tranche d’âge entre 27 et 35 ans, non fumeur ou occasionnellement, en Rhône-Alpes et à Genève avec photo. Très rapidement afin d’avoir une dynamique d’échanges, j’allai également vers les membres sans photo qui répondaient à ma présélection. Après quelques retouches sur mes critères personnels au bout de trois jours, j’arrivai à un cocktail à la fois neutre et suffisamment coloré pour séduire et ne pas m’exclure de discussions possibles.
Je changeai également au bout d’une dizaine de jours mon annonce de présentation. Je m’étais voulu drôle au second degré, je me suis aperçu que l’humour était difficilement transmissible à travers les messages. Les gens feintaient l’indifférence lorsque je bavardais avec eux au sujet d’une volonté de rencontre, en fin de compte, leur venue ici, même pour les plus détachés étaient de nature très sérieuse. Exemple type, cette jeune femme de trente-trois ans qui m’annonce: « Je ne cherche rien, juste à faire de nouveaux amis. Je m’assume à 300% et sans vouloir être arrogante, je suis la femme la plus heureuse du monde. Et c’est la vérité… » Inscrite depuis quatre mois, connectée deux à trois fois par jour. En une note, toute la mesure de la symphonie était donnée... Pas le temps de rigoler ! L’humour est un déguisement sous lequel l’émotion peut faire face à un univers inconnu. Nous avons à apprendre à rire. Pour atteindre un degré d’humour élevé portant l’individu dans la liberté et le courage, nous devons d’abord cesser de nous prendre au sérieux. L’humour est un battement du cœur proche de la sensibilité. A ne pas confondre avec l’ironie qui est un trait de l’esprit. Où il n’y a pas d’humour, il n’y a pas d’humanité, où il n’y a pas d’humanité, il y a un monde hermétique et clos. Je rédigeai donc une nouvelle annonce se voulant à la fois rassurante et relaxe.
Je feuilletai pendant plus de trois heures les portraits dans différents pays, portraits qui dépeignaient les « produits » les plus divers et variés. Cherchant avec frénésie et voracité comme me l’annonçait le site l’élue de mon cœur, celle par qui j’allais revivre. Je constatais à cet égard l’importance de l’image. En moins de trois semaines de présence les plus jolis visages avaient autant de visites que ceux dans la moyenne inscrits depuis plus d’une année. Imaginez ceux sans photos…
Selon mon estimation une photo en plus de l’annonce apporte au « produit » une valeur ajoutée incontestable de l’ordre de 10 à 20% en plus de contacts. Pour les « produits » dans un magnifique « emballage», cela va jusqu’à 60 à 70% de plus. Ce qui à mon sens et après plusieurs tests n’était pas forcément un intérêt majeur à moyen terme pour les individus très photogéniques. La stratégie consiste selon moi à remplir sa nasse, enlever sa photo, faire le tri. Garder le bon, rejeter dans le système le moins bon et si jamais, en dernier recours, remettre sa photo. Ou mieux encore revenir sous un autre pseudonyme puisque l’inscription en ce qui concerne l’envoi et la réception de e-mail et du tchat est en libre accès pour les femmes. En fin stratège, j’aurais même utilisé si j’avais pu différents pseudonymes simultanément pour m’assurer de la cohérence des propos des concurrentes…
A l’inverse, lorsqu’il s’agit de lire en premier lieu le profil, l’approche de la rencontre est de nature différente. Puisque l’intérêt se base sur des points de comparaisons écrits (pour autant qu’ils soient vrais). La photo ne vient que si le contact a été riche de points communs et de divergences, c’est à dire de promesses. La photo apporte un goût de sérieux à l’annonce de l’utilisateur. Affichant ainsi délibérément une volonté de rencontre. Beaucoup de ceux qui ne mettent pas de photos souhaitent seulement « dialer » (discuter) ou directement coucher. C’est la raison pour laquelle, ils remplissent partiellement leurs descriptifs. Quant à moi, après avoir fait le tour du monde en à peine trois heures, je me repositionnai sur mon cœur de cible.
Constat amiable, il y a ceux qui tentent la photo, et ceux qui jouent le mystère, voire l’inconnu. A chacun sa tactique ! J’optai pour le mystérieux inconnu… D’autres réévaluent leur profil comme on retouche une toile de maître par prise de confiance et sursaut de conscience. Il y a bien avant tout ceci, le
choix du pseudonyme. Choix somme toute délicat car la majorité de ceux que l’on peut lire sont extravagants ou bien à numéro à tiroir « Bombe_765», «Sicilia89», « toi_et_moi», « Brune_attirante», «Blonde_pacific», « Beautysuccess », « Julielaloose», « Fidelmenvotre», « Miss_Suiza», « Bombe_latine », « Leat69», « escada_ girl», « fée_morgane»… Après plusieurs lectures à la fois des profils et des pseudos, j’ai noté une corrélation étroite entre l’un et l’autre. Il s’avère que le pseudonyme affiche la nature, le besoin et la volonté de la présence de l’internaute dans l’arène de la «cyber-rencontre». C’est en quelque sorte une microfiche d’identité.
Pour adresser mon premier e-mail, il m’aura fallu lire des centaines de profils, leurs attentes et leurs descriptions. Au fur et à mesure de la lecture, les pages, les offres, les demandes et les annonces jusqu’aux photos s’homogénéisent et globalement un choix unique devient impossible à faire. Simultanément, une sensation de toute puissance envahit l’esprit, tant de possibles recherchant tous la même chose. Après plusieurs heures lors de mon round d’observation, j’étais gonflé à bloc. Mon sens de la responsabilité s’était évaporé laissant place à un magma en fusion composé d’une exaltation et d’une frustration confondant. Une des plus belles filles habitait à Paris, qu’importe dans mon état, j’aurais pu aller jusqu’à Delhi pour rencontrer miss univers. Inscrite depuis moins d’un mois, avocate, fashion victim… nous n’avions rien en commun, mais l’occasion était trop belle. Sur sa photo, l’ingénue, en plus d’un sourire extraordinaire, avait une beauté fabuleusement naturelle, j’envoyai mon e-mail. Point de réponse: premier « râteau » et pas le dernier… Elle disparut du site au bout d’à peine deux semaines avec presque 4000 contacts à son actif. Dans son filet des visages et des ombres d’hommes pour nourrir cent vies. Devant elle, six mois d’analyse et de comparaison pour trier et départager les candidats…
Je testais le système notant au passage les limites personnelles à ne pas dépasser. Chacun transférant son individualité et son comportement à travers le cryptage du net. Fieffé(e)s menteurs(euses), clowns dramatiques et inventeurs d’existences partageaient le même bac à sable face au même miroir aux alouettes. J’avais moins de quatre semaines devant moi pour rencontrer au moins une personne sérieuse, la partie s’annonçait serrée…
– Remerciements à Giulianna di Giovane pour les photographies illustrant les cinq textes.

