UN Special N° 655 Octobre · October 2006 

La Caisse des pensions de nouveau en excédent actuariel

Bernard Cochemé, Administrateur CEO de la Caisse des Pensions

Les actuaires viennent de calculer la nouvelle situation actuarielle de la Caisse commune des pensions du personnel de l’ONU. La Caisse est en excédent actuariel pour un montant équivalent à 1,29% de la masse salariale globale soumise à cotisations pour la retraite. C’est la cinquième fois que, de façon consécutive, la Caisse connaît une situation de surplus actuariel. Le résultat a été présenté au Comité des actuaires en juin 2006 puis au Comité mixte lors de sa réunion tenue à Nairobi en juillet 2006.
Cette information est évidemment importante car elle donne une indication sur la santé de la Caisse commune. Le caractère particulièrement synthétique de cette information résumée en un seul chiffre ne peut toutefois rendre compte de la grande variété des éléments qui expliquent ce résultat. C’est pourquoi le présent article a pour premier objectif de répondre à cette question : comment interpréter le chiffre de l’excédent actuariel? Le second objectif sera d’évoquer les conclusions possibles à tirer de cette situation excédentaire.
Commençons par le résultat brut et son interprétation.
Rappelons tout d’abord que la situation actuarielle de la Caisse est calculée tous les deux ans. Le dernier calcul a été établi sur la base des chiffres connus au 31 décembre 2005. Les quatre précédentes évaluations l’avaient été à partir de situations arrêtées à la fin des années 1997,1999, 2001 et 2003. Après une longue suite de déficits actuariels, l’évaluation faite à la fin de l’année 1997 avait marqué le début d’une phase d’excédents actuariels : + 0.36% au 31 décembre 1997, + 4.25% au 31 décembre 1999, + 2.92% au 31 décembre 2001 puis + 1.14% au 31 décembre 2003.
Cinq excédents successifs dénotent à l’évidence une situation structurellement équilibrée.
Et ceci d’autant plus que si la situation de 1999 faisait suite à une période de très forte croissance des marchés financiers, les années 2000, 2001 et 2002 ont par contre connu une forte volatilité des performances et une chute historique du marché des actions. La Caisse a somme toute très bien résisté à un environnement financier fortement perturbé.
L’excédent actuariel constaté étant un solde entre d’une part le montant des engagements de la Caisse et d’autre part le montant de ses ressources, comprenant les cotisations à encaisser et les réserves financières qu’elle a constitué pour faire face aux engagements futurs, le présent article les évoquera successivement en commençant par les réserves représentées dans son bilan par les actifs financiers.
Pour les besoins de l’évaluation actuarielle, les actuaires retiennent une valeur des actifs financiers, calculée sur la base de la moyenne mobile des valeurs de marché au cours des cinq dernières années, y compris la dernière année. Cette méthode permet de lisser les évolutions brutales des marchés financiers aussi bien à la hausse qu’à la baisse. En outre, un correctif est apporté si la valeur ainsi calculée, communément appelée «valeur actuarielle des actifs », est par trop éloignée de la valeur de marché. La correction consiste à ramener la valeur calculée dans une bande de + ou – 15% autour de la valeur de marché au 31 décembre de la dernière année. Cette méthode a conduit au cours des dernières années à retenir des valeurs toujours inférieures à celles des marchés en raison de la hausse forte et continue de la bourse; par contre, la même méthode a produit au 31 décembre 2001 une valeur supérieure à la valeur de marché. A titre d’illustration, la valeur calculée fin décembre 1999 était de 22,186 milliards de dollars, soit à un niveau inférieur de 15%, ou $3,9 milliards, à la valeur de marché de 26,102 milliards de dollars. Par contre, au 31 décembre 2001 pour une valeur de marché de 22,035 milliards de dollars, la valeur calculée retenue s’est établie à $23,630 Mds, soit près de 7% ou 1,6 milliard de dollars au dessus de la valeur de marché. En 2003, la valeur actuarielle des actifs était de $25,237 Mds, soit à un niveau inférieur de 4% à la valeur de marché de $26,368 Mds. Lors de l’évaluation actuarielle effectuée au 31 décembre 2005, la valeur actuarielle des actifs s’est établie à $27,878 Mds, ou cette fois-ci, quelques $4 Mds au-dessous de la valeur de marché de $31,971 Mds. A méthode constante, il est donc possible de conclure que l’évaluation de 2001 surestimait quelque peu le surplus, alors que celles de 1997 et 1999, ainsi que celles réalisées en 2003 et 2005, sous-estiment le surplus réel.
Il convient ici de rappeler que l’évaluation de la situation actuarielle de la Caisse a pour l’essentiel un caractère prospectif; il s’agit en effet de déterminer la capacité de la Caisse à tenir ses promesses, c’est à dire assurer le paiement de la totalité des prestations dues non seulement à ses bénéficiaires actuels mais aussi à ses futurs bénéficiaires, qu’ils soient actuellement participants ou futurs participants.
L’évaluation actuarielle repose donc sur des jeux d’hypothèses. Du côté des ressources, les hypothèses concernent l’évolution probable des cotisations et des effectifs cotisants ainsi que le rendement à long terme escompté du placement des réserves; à titre d’exemple, s’agissant des placements financiers, l’hypothèse retenue pour le rendement escompté à long terme net, c’est-à-dire après inflation, est de + 3,5%.
En ce qui concerne les engagements, ceux-ci découlent directement de la réglementation de la Caisse qui définit précisément les types de prestations de retraite, d’invalidité, ou de décès à payer aux ayants droit directs ou dérivés. Les montants à payer dépendent de la survenance de ces situations et de ces risques, lesquels sont étroitement liés à l’âge moyen de la population, au montant des salaires, aux situations familiales, à l’évolution de l’espérance de vie etc. C’est cet ensemble de facteurs que les actuaires doivent s’attacher à évaluer afin d’estimer le coût actualisé des engagements de la Caisse. Plus précisément, les actuaires utilisent un jeu d’hypothèses démographiques et économiques. Habituellement, les hypothèses susceptibles d’être retenues sont examinées par le Comité des actuaires l’année précédent l’évaluation actuarielle; C’est alors l’occasion, soit de reconduire et donc de confirmer les hypothèses utilisées lors de la dernière évaluation, soit de procéder à des modifications sur la base notamment de l’expérience acquise. Il est de fait que les hypothèses sont relativement stables non seulement parce que ce sont les tendances de longue durée qui intéressent la Caisse, mais aussi parce que, par nature, les évolutions démographiques sont peu sujettes à fortes variations. En pratique, il est régulièrement procédé à des ajustements, le plus souvent mineurs, des hypothèses, par exemple celles concernant les taux de mortalité ou les taux de départ en retraite anticipée. Une revue de l’expérience la plus récente peut en effet conduire à considérer que les évolutions concernant ces deux composantes doivent être regardées comme représentatives de tendances de fond et donc que les coûts additionnels constatés doivent être intégrés dans les hypothèses de calcul du coût des engagements à long terme.
Chaque revue est également l’occasion d’analyser de façon détaillée les éléments ayant eu, au cours d’une période plus longue, l’impact le plus important sur la situation actuarielle de la Caisse et ayant donc été à l’origine des variations constatées dans les résultats des évaluations successives. La hausse des taux de cotisation, appliquée par étapes à compter du 1er janvier 1984, a sans surprise contribué positivement à l’amélioration de la situation actuarielle, de même que les bonnes performances de la gestion financière qui en moyenne au cours des 46 dernières années ont été supérieures aux hypothèses retenues de rendement; Deux autres facteurs ont également apporté sur une longue période une contribution très positive; il s’agit de l’inflation d’une part dont le taux a été significativement inférieur aux hypothèses, et des taux de change d’autre part en raison de la force du dollar. Face à ces éléments ayant eu un impact positif, les sources de coûts supplémentaires, au demeurant limitées, sont pour l’essentiel liées aux décisions ayant trait à la création ou à l’amélioration des prestations au cours de la même période.
Ces évolutions doivent être gardées à l’esprit lorsqu’il s’agit de répondre à la deuxième question concernant les conclusions possibles à tirer de la situation actuariellement excédentaire de la Caisse.
On rappellera tout d’abord que l’objectif des évaluations actuarielles est de donner une indication sur l’effet pour la Caisse du maintien à long terme des taux de cotisations actuels compte tenu par ailleurs du jeu d’hypothèses économiques et démographiques retenues. En ce sens, la photographie résultant d’une évaluation actuarielle n’est en rien comparable à un bilan comptable; son périmètre peut aussi varier selon l’objectif recherché. Ainsi, dans le cas de la Caisse commune du personnel des Nations Unies, les actuaires procèdent à au moins trois types d’évaluation actuarielle; l’une d’entre elles correspondant à un scénario d’arrêt total d’activité consiste à mesurer la capacité de la Caisse à faire face à tous ses engagements en liquidant à leur valeur de marché les actifs financiers actuellement détenus. Dans ce cas, la Caisse constaterait un excédent résiduel de près de 8 milliards de dollars, représentant une marge de sécurité d’environ 40%, mais le résultat serait négatif d’environ 2 milliards de dollars si le coût du système d’ajustement des pensions est pris en compte.
Un deuxième scénario correspond à la poursuite de l’activité de la Caisse mais pour un groupe fermé, donc sans renouvellement; dans ce cas la poursuite du paiement des prestations jusqu’à leur terme se solderait par un déficit de l’ordre de $3,8Mds. Le troisième scénario est celui correspondant à un groupe ouvert avec des participants qui se renouvellent. Ce dernier scénario est celui qui épouse le mieux la situation de la Caisse dont l’activité, reflétant celle de ses organisations affiliées, paraît assurée d’une certaine pérennité; En retenant comme hypothèse de long terme la stabilité du nombre des participants, la projection et l’actualisation du coût des engagements ($75,312 Mds) et des réserves financières ($78,072 Mds) conduit à un surplus actuariel de 2,760 milliards de dollars.
Si toutes les hypothèses, économiques et démographiques, retenues pour l’évaluation actuarielle se vérifient, il est alors possible de conclure que le taux global d’équilibre à long terme des cotisations est plutôt de 22,41%; ceci signifie que la Caisse fonctionne avec un taux de cotisation qui, établi actuellement à 23,70%, excède de 1,29% les besoins de couverture par la Caisse de ses engagements à long terme. Ce 1,29% représente un « excédent théorique de cotisation » qui peut jouer un rôle d’amortisseur en cas de changements dans les hypothèses démographiques, celles concernant le nombre des affiliés ou toutes autres hypothèses utilisées.
Ce qui précède montre bien la singularité de la Caisse qui, à l’inverse d’autres fonds de pension, s’est dotée de réserves suffisantes et connaît une situation de surplus actuariel. De nombreux fonds de pension, d’entreprises privées ou du secteur public, sont en effet en crise faute de réserves financières suffisantes pour couvrir leurs engagements à long terme ou pour leurs besoins de trésorerie à court terme. Maintenir un surplus, même modeste, apparaît comme une mesure de prudence et même comme une politique financière judicieuse pour préserver la bonne santé de fonds de pension qui arrivant à maturité deviennent de plus en plus sensibles aux fluctuations de certains facteurs comme les performances de leurs investissements.
La série de cinq surplus consécutifs montre la solidité de la Caisse; toutefois, la variation de ce surplus lors des dernières évaluations indique que le résultat est sensible aux variations de la performance des placements sur les marchés financiers; Ceci n’est pas surprenant, mais une analyse plus approfondie de ce phénomène révèle qu’à l’avenir la situation actuarielle de la caisse sera de plus en plus sensible à la performance des investissements.
La Caisse s’approche en effet d’une situation de maturité; l’illustration de cette évolution est fournie par le fait que les cotisations reçues ($2,61 Mds au cours du biennium 2004-2005) ne suffisent plus à payer la totalité des prestations ($2,70 Mds au cours du même biennium), la Caisse devant puiser (à hauteur de $95 millions) dans les réserves (constituées à cet effet) pour faire face à ses obligations. Ce déséquilibre n’est pas nouveau; il date de 1994. Selon les hypothèses actuelles, l’écart et donc le besoin de financement, devrait s’accroître, ce qui mécaniquement se traduira par une dépendance de plus en plus grande de la Caisse à l’égard des revenus tirés du placement de ses réserves.
Cette analyse a été au coeur des réflexions du groupe de travail créé par le Comité mixte en 2000 avec pour objectif de procéder à une étude approfondie des prestations et du fonctionnement de la Caisse. Les conclusions de cette étude ont été communiquées sous la forme d’un rapport présenté au Comité mixte lors de sa session tenue à Rome en juillet 2002. Le groupe de travail a inscrit parmi ses recommandations plusieurs propositions concernant l’utilisation du surplus actuariel en privilégiant notamment celles qui permettraient de revenir sur des réductions de prestations décidées au début des années 1980 à une époque oû il s’agissait de réduire les déficits et rétablir l’équilibre actuariel de la Caisse. Le groupe de travail a également reconnu la nécessité, comme l’avait d’ailleurs recommandé le Comité des actuaires, de préserver une marge comprise entre 1 et 2% pour amortir les aléas. C’est en considération de cette analyse que la Comité mixte lors de sa réunion de juillet 2004, puis de nouveau en juillet 2006, a donné son aval à la mise en oeuvre de certaines recommandations tout en préservant une marge de sécurité représentée par un niveau minimum de surplus d’environ 1%.
L’analyse ci-dessus montre que l’évaluation actuarielle de la Caisse des pensions du personnel de l’ONU est un processus dynamique qui suppose de temps à autres un ajustement des paramètres techniques; l’horizon de gestion de la Caisse s’inscrivant dans la longue durée, les ajustements ne nécessitent pas de mesures brusques mais au contraire des adaptations régulières après de sérieuses études sur leurs implications à long terme.
Chaque évaluation actuarielle marque ainsi une étape importante dans le pilotage de la gestion de la Caisse.

L’auteur est Administrateur de la
Caisse commune des pensions de l’ONU.

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